‹ Le folk-lore de France (volume 4)Chapitre 240 sur 491 · RAPPORTS AVEC L'HOMME · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC L'HOMME

la Haute-Vienne si le crapaud et la belette se rencontrent, le premier qui voit l'autre le dévore. Dans la Gironde, le crapaud la charme et la mange; en Poitou, il la regarde fixement et décrit en sautant un cercle autour d'elle ; il lui est impossible de dépasser la limite tracée par le crapaud, et de guerre lasse, poussant des cris, elle vient tout droit se fourrer dans sa gueule béante. Contrairement à la croyance wallonne qui fait du crapaud l'ami de la couleuvre, on dit en Provence que lorsque ces deux reptiles se rencontrent, ils s'arrêtent à une certaine distance, dirigeant l'un vers l'autre leur haleine et leurs regards enflammés, jusqu'à ce que l'un d'eux l'emportant, force le plus faible à se jeter dans la gueule de son ennemi '.

On croit dans la Suisse française à une animosilé mortelle entre le crapaud et l'araignée ; dans le Luxembourg belge, il la fascine de sorte qu'elle tombe de sa toile dans sa gueule ; Dans la Cùte-d'ûr, le serpent est l'ennemi déclaré du grillon, il l'attend au bord de son trou et le dévore ?.

Le lézard est connu pour être l'ami de l'homme ; au moyen âge on disait dans le midi de laFranceque lorsqu'il voyait un serpent s'approcher d'une personne endormie il lui sautait subitement sur la face et la réveillait ; en Auvergne on raconte encore des faits de ce genre. Au XVIe siècle, Camus évêque de Belley disait que lorsque le petit lézard appelé Saura voyait un serpent s'avoisiner d'un homme qui dort, il l'éveillait en le piquant tout doucement. En Poitou, le grand lézard vert des ajoncs prévient le dormeur du danger qui le menace en passant sur sa figure, ou en le chatouillant3. Plusieurs formulettes languedociennes font allusion à ce rôle :

Lazer, lazer, lazer,

Apara-me de la ser, Que quan vendras à mon ouslau, Te dounarai un cran de sau !

En Périgord, le lézard garde l'homme pendant son sommeil, et l'on cite même ses combats contre des serpents ; un petit conte limousin parle d'un berger qui voyant un serpent, crie au lézard de venir à son secours *. Dans quelques lieux de la Normandie, le peuple appelle le crapaud l'ami de l'homme, dans la persuasion qu'il avertit les gens

i. B. Souche. Proverbes, p. 16 ; E. Rolland, 1. c. p. 51 ; Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 61 ; Guerry, in Soc. des Antiquaires, t. VIII, p. 434: Villeneuve. Statistique des Bouches-du-Uhône, t. I, p. 805.

2. E. Rolland, t. 111, p. 51. ; A. Uarou, in lier, des Trad. pop. t. XVIII, p. 399 E. Rolland, I. c. p. 37.

".. E. Rolland, t. III, p. H. d'à. Raynnuard. Lexique roman; A. Dauzat, in Rev. des Trad. pop., t XIII. p. 392-393 : L. Dnv.il . Unie des traditions populaire» dans \a protection des animaux, p. 72: B. Souche. Proverbes, p, 27, On dit 'a nu'ine Qhose en Bretagne du lézard ordinaire (Paul Sébillot. Trad. t. Il, p. -39).

4. Revue des langues romanes, t. IV, p, 581 ; W. de Taillefer, AnUq. de Vésone, t. I, p. 249 ; Al. M. Gorse. Au bas pays de Limosin, p. 273.

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endormis dans les bois de rapproche des reptiles. L'orvet passe aussi, dans les Deux-Sèvres, pour éveiller par un coup de sifflet les moissonneurs sur le point d'être mordus par une vipère '.

Suivant une idée assez répandue, le lézard a pour la femme des sentiments tout opposes à ceux qu'il éprouve pour l'homme : en Haute- Bretagne, il la déteste et lui saute à la figure ; auxenvirons de Dinan, le vert- creux, lézard de grande taille dont le corps est vert, la tète bleue et la queue grise, se plaît avec les hommes, surtout quand il les entend siffler et chanter, et il y en a qui s'approchent tout près pour les écouter ; mais il ne peut souffrir les femmes ; s'il en survient une, il devient furieux et s'élance vers elle pour la mordre. A Spa le crapaud est l'ami de l'homme et l'ennemi de la femme ; dès qu'il en aperçoit une, il se gonfle et offre tous les signes d'une violente colère2.

Les reptiles passent en plusieurs régions, et surtout dans le Midi, pour exercer une influence favorable sur le lieu où ils se montrent d'habitude. EnPérigord, les serpents qui se trouvent dans les étables portent bonheur aux bestiaux et les font prospérer; on va même jusqu'à dire qu'ils pansent les bœufs, les chevaux et soignent leur crinière ; dans le Tarn, les sorciers n'ont aucun pouvoir sur les vaches près desquelles on a mis un crapaud enfermé dans une cruche. La rainette est considérée dans la Gironde comme un porte-veine pour la maison où elle entre ; dans le pays de Liège, le crapaud qui s'y introduit amène la chance. Dans le Loiret, il absorbe le mauvais air et condense dans son corps le venin de l'atmosphère ; on trouve cette croyance en Haute-Bretagne, eu Languedoc, à Jersey et en Limousin où on le suspend dans l'étable pour qu'il en prenne les miasmes3.

On se sert des reptiles pour se préserver des insectes, des oiseaux ou de la sorcellerie : En Limousin, un lézard vivant attaché aux poutres de l'étable empêche le serpent de téter les vaches. En Bas-Languedoc, en Lauraguais le crapaud suspendu vivant par une patte de derrière au poulailler tue les mites ou les poux; en Franche-Comté on le pend par la patte dans l'écurie pour la mettre à l'abri des sorts ; les marins bordelais en placent un dans les navires pour en éloigner les rats ; les habitants de la Montagne Noire croyaient chasser les souris d'un lieu quelconque en y déposant un crapaud enfermé dans une cruche*. Au

1. Pluquet. Contes de Bayeux, p. 40 ; E. Rollaud, t. III, p. 21.

2. Félix Chapiseau. Le F.-L. de la lieauce, t. I, p. 282; Paul Sébillot. Trad. t. H, p. 238-239. Lucie de V.-1I , in Uev. des Trad. pop., t. XVI, p. 398. Le crapaud est tout aussi amateur de la musique humaine ; Alfred Harou, ibid, t. XIII, p. 576.

'■'j. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 2VJ : A. de Chesnel. Usages de la Montagne Noire, p. 359 : G. de Mensignac. Si/p.de la Gironde, p. 116 ; A. Harou, in Iiev. des T-ad. pop., t. XVI, p. 112 : E. Rolland Faune pop., t. III, p. 51: Paul Sébillot. Contes, t. Il, p. 27»; ; Trad. t. II, p. 231 ; IL Souche. Croy. p. 2S. I'. Fagot. Le F.-L. du Lauraguais, p. 316 ; M. M. Gorse. Au bai pays de Limosin, p. 272.

4. M. M. Gorse. Au bas pays de Limousin, p. 273; Rev. des Trad. pop., t. VI,

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XVIIe siècle, existait l'usage de mettre une grenouille de buisson dans un pot de terre neuf et de l'enterrer au milieu d'un champ a tin d'empêcher les oiseaux de manger ce qu'on y avait semé. Dans la Gironde, on plante un crapaud au bout des échalaspour préserver les vignobles des divers fléaux qui pourraient les atteindre '.

Si les reptiles portent parfois bonheur ou sont utiles, il en est dont la présence est importune, et qu'on essaie d'écarter de la maison ou des étables par divers procédés. Dans la Bresse, on fête les serpents a un certain jour : un fermier qui l'avait oublié une fois vit pendant toute l'année les serpents pulluler autour de chez lui, en sifflant, et pénétrer même dans sa cuisine. Tous les ans le premier mai les Solognots attachaient une petite branche à la porte des cénacles de leurs habitations, étables, bergeries, etc., afin de faire fuir les serpens, couleuvres, crapauds et autres animaux venimeux-.

Au XVIe siècle,, on disait en proverbe :

Salive d'homme Tous serpens domine (dompte).

Cette opinion, qui était celle de l'antiquité, est encore très répandue en France : dans la Gironde, la Dordogne, etc.. on croit que si l'on peut humecter les lézards ou les serpents d'un peu de salive, on les tue. Dans le Mentonnais. lorsqu'on réussit à cracher dans la bouche d'une couleuvre elle meurt3. A Bordeaux on rend le crapaud aveugle en lui crachant dans les yeux. Dans la Dordogne, on fait souffrir les serpents en crachant sur leur corps; dans l'Orne, les enfants sont persuadés que s'ils crachent dans la gueule d'une couleuvre ou d'un lézard, la bête ne pourra plus leur faire aucun mal4. Les reptiles, comme d'autres bêtes dangereuses ou importunes, peuvent être envoyés par des sorciers: Une métairie du Morvan est appelée la métairie aux serpents, parce qu'il y en a un grand nombre, inoflfensifs d'ailleurs, mais importuns; c'est un sorcier qui les va mis pour se venger de ce que les habitants lui avaient refusé l'hospitalité. En Corse les gens de Chiliagni avaient infesté de crapauds le territoire de leurs voisins 5.

Au XVIIe siècle on regardait comme funeste la rencontre d'un

p. 549; P. Fagot. Le F.-L. du Luuraouais, p. 334; P. Bonnet, in Mélugine, t. 1., col. 371; Fr. Daleau. Trud.de lu Gironde, p. 30; A. de Chesud. Usages mUe la Montaone Noire, p. 373.

1. J.-B. Thiers. Truite des Sup., t. I. p. 3SI ; C. de Men-ignac. Sup. de lu Gironde, p. 115.

2. F. Renard. Sup. bressanes, p. 23-24; Legier, in Acad. cell. t. II. p. 203.

3. Leroux, de Lincy. Le Hure des proverbes français, t. 1. p. 201 ; <:. de Meosignac. Lu salive et le crachat, p. 74-75.

4. J.-B. Andrews, in lieu, des Trad. pop., t. IX, p. :;;.': ; C. de Meosignac, 1. c.

5. 11. M. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 661; E. Chanal. Voyagea en Corse, p. 139.

»eppenl ou d'ufl lozard ; dans la Suisse romande, si un serpent coupe ]t> chemin à une femme enceinte, son enfant aura une vie pleine de malheurs. En Poitou, si le premier serpent (pie l'on voit dans l'année est mort, c'est signe qu'on n'en verra pas de vivant ; naguère encore en Saintonge, la vue du lavert et des reptiles était redoutée le matin, comme l'est, dans la Côte-d'Or, colle d'un gros crapaud avant le déjeuner-. Le crapaud est plus ordinairement de bon augure : au XVIIe siècle, il devait arriver du bonheur à celui qui, le matin en voyait un ; dans le Bocage normand et en Saintonge, c'est encore un présage de chance '.

Ou peut par divers procédés se préserver des reptiles : Dans le Loiret celui qui lue le premier papillon qu'il aperçoit au printemps est garanti pendant toute l'année de la morsure des couleuvres ; dans la vallée d'Aoste, on est à l'abri, pendant le môme espace de lemps, de celle des serpents et des vipères, si, le jour Saint-Pierre, on a eu la précaution de n'employer aucune épingle ou aucun objet pointu2.

Plusieurs passages d'écrivains du moyen âge constatent l'idée encore populaire, suivant laquelle des reptiles, qui sont parfois des incarnations du diable, sont en rapport avec le cadavre des damnés: Au moment où une dame venait d'expirer « il sembla par advisjon à cellui chapelain qui confessée l'avoit, que il veoit l'ennemi, qui emportoit l'âme et veoit un gros crapaut sor le cœur d'icelle. » On fit ouvrir le cercueil et l'on y découvrit un crapaud qui, ayant été conjuré par le prêtre, répondit qu'il était un diable, que pendant vingt-cinq ans l'avait tentée et spécialement d'orgueil, et la dame ne fut pas mise en terre sainte \ Lorsque les amis d'un chevalier qui avait été excommunié et dont le corps était en dehors du cimetière, voulurent l'ensevelir, ils virent un grand serpent qui entourait son cou et sou ventre, et quand ils essayèrent de le chasser, il entra dans sa bouche4. La présence de reptiles dans le cimetière indique que le mort avec lequel ils se trouvent en relation est damné. En Auvergne quand on déterre le cadavre d'un réprouvé, un crapaud ou un serpent s'échappe de sa bière. Une jeune bretonne voit sortir du cercueil descendu dans la fosse, au moment où le prêtre l'asperge d'eau bénite, des couleuvres, des crapauds, très salamandres qui y rentrent dès qu'il a cessé l'aspersion. Huit jours après le défunt apparaît et dit qu'il est damné B.

1. J.-B. Thiers. Traité des Sup., t. I. p. 209; A. Ceresole. Léf/endes des Alpes vaudoises, p. 334; Souche. Proverbes, p. 16: J.-M. No^uès. Mœurs d'autrefois m Sain'.onge, p. 118; E. Rolland. Faune pop., t. III, p. 50; J. Lecœur. Esquisses du Bocage, t. Il, p. 19; J.-M. Noguès, 1. c.

2. E. Rolland. Faune populaire, 1. c. p. 32 ; J.-J. Christillin. Dans la Vallaise, p. 281. :;. Le Livre du chevalier de La Tour Landry, p. 203.

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