LES GRENOUILLES MUETTES
saints n'avaient pas besoin pour imposer silence aux batraciens, de recourir à ce remède qui peut sembler pire que le mal; il leur suffisait décommander. On trouve en France des traces anciennes de cette tradition : Un jour que saint Martin accompagné de son ami saint Brice se rendait à Levroux, il s'arrêta, pour dire la messe à Argy ; mais les grenouilles des fossés voisins se mirent à coasser d'une façon si indiscrète et si persistante, qu'il fut forcé de s'interrompre et de leur envoyer saint Brice pour leur commander de se taire.
A Arge, comj'oï conter, Volt une feiz Martins chanter.
Si oït raines qui chanteient Et joste l'église crieieut En fossez qui ilec esteient, Où si grant noise li faseient.
Qu'il ne poeit'à riens entendre, Lors 1er manda, sanz plus atendre, Par saint Briz, que se teussent.
L'office terminé, les deux pèlerins s'acheminent vers Levroux ; mais en route ils se rappellent qu'ils ont quitté Argis sans rendre la voix aux grenouilles :
Si dist à. saint Briz justement
Que la sentence relaschast
Vers le fossé s'est abaissé, Si dist : Raine, Martin te mande Que tu chantes et te commande.
Une sanz plus, lor en chanta, N'onc puis, si cum l'om me conta N'en chanta plus nuie saison1.
Plusieurs légendes racontent en quelles circonstances d'autres grenouilles cessèrent de troubler ceux que leur coassement monotone eunuyait. En Bretagne saint Hervé ordonna de se taire à des grenouilles qui importunaient un châtelain chez lequel il avait trouvé l'hospitalité. On voit près des Cordeliers de Montpellier, dit un voyageur du XVIIe siècle, un lac rempli de grenouilles qui ne font aucun bruit (à ce que disent les gens du païs) depuis que saint Antoine de Padoue, qui en étoit interrompu dans ses prières et méditations, leur commanda de se taire, et on remarque que si on y porte de celles qui font ailleurs le plus de bruit, elles deviennent muettes : et qu'au contraire, si l'on transporte celles de ce lac dans d'autres endroits, elles ne sont pas les dernières à entonner la musique grenouillère. Des religieuses d'un couvent à Ermeton sur Bière (Belgique wallonne) troublées par les coassements des « raines-corettes » qui pullulaient dans les étangs voisins, demandèrent à Dieu de leur enlever la voix :
1. Laisnel de la Salle. Croy. du Centre, t. I, p. 136. Péan Gatineau, poète du XIIIe siècle. Vie de Mgr. Saint-Martin de Tours.
d'est pourquoi les grenouilles de Behoute sont devenues muettes '.
On a pu voir au chapitre des îles, qu'en raison de circonstances légendaires, aucun reptile ne pouvait y vivre. Plusieurs pays de la terre ferme possèdent ee privilège : à Lucé dans la lieauce. saint Pautaléon a la spécialité de préserver des couleuvres tout le territoire de sa paroisse -. Les couleuvres meurent dès qu'elles ont touché le territoire de Brévilly, parce que saint Gery les a maudites. Jadis pour une question de limite, une dispute s'élevait entre les habitants de Mairy et ceux de Brévilly ; une couleuvre trancha le différend. On l'avait posée sur les bords d'un petit ravin que revendiquait Brévilly : elle mourut, donc le terrain n'appartenait pas à Mairy. De même jamais les couleuvres ne purent vivre à Noyers Pont-Maugis, parce que saint Lambert les avait maudites ; mais lorsque la section- de Thelonne fit construire une église, qu'elle dédiait à saint Lambert, les couleuvres arrivèrent en foule et sans danger vécurent dans cette section, A Chaumont, écart de Noyers, les eaux de la fontaine saint Hilaire, qui lui aussi avait maudit ces reptiles, cicatrisent et rendent inoffensives la morsure des couleuvres3.
Les gens de Bonfol dans le Jura bernois, où ily a beaucoup d'étangs, remplis de crapauds, ont comme sobriquet « les Bats = crapauds »; on fait accroire aux enfants et aux naïfs que le « gros bat » est enchaîné à une arche du pont et qu'on doit le saluer en entrant sur le tablier *.
Quelques reptiles passent pour avoir avec des animaux d'espèces différentes, non seulement des rapports sexuels, (voir p. 258) mais des relations affectueuses. En Haute-Bretagne, la couleuvre est amie de l'anguille ; on prétend dans le pays de Liège qu'il existe une grande sympathie entre le crapaud et la couleuvre, et que quand on en voit une, le crapaud n'est pas loin 5.
Par contre d'autres ont une sorte de haine constitutionnelle soit à l'égard de reptiles, soit à l'égard de mammifères ou même d'insectes. En Limousin, le crapaud est l'ennemi du serpent, et sa présence suffit pour l'éloigner de l'étable. Dans le Bessin on raconte des choses merveilleuses des combats de la salamandre avec le crapaud, son ennemi mortel 6. Le serpent charme l'oiseau ou le crapaud pour en faire sa proie : en Poitou, ce dernier ne peut résister à sa fascination ; dans
1. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne; saint Hervé, § 1; Jordan. Voyages historiques ; Alfred Harou, in Heu des Trad. pop., t. XIV, p. 401.