‹ Le folk-lore de France (volume 4)Chapitre 245 sur 491 · LE VENIN · texte numérisé non relu

LE VENIN

aussi la malfaisance du venin : en Haute-Bretagne les arbres peuvent mourir s'ils ont été piqués par un reptile. On racontait au XIIIe siècle qu'un laboureur des environs de Tarascon ayant trouvé un serpent dans son champ, le frappa, et qu'alors le venin passa dans son bâton qui tomba tout de suite en pourriture '.

Plusieurs reptiles sont regardés, à tort, comme très venimeux : L'orvet se nomme vendredi dans la Gironde, parce qu'il ne mord que ce jourlà ; mais la blessure qu'il fait conduit l'homme au tombeau ; les piqûres des tritons et des salamandres causent la mort ; en Poitou c'est la morsure de la salamandre ordinaire ; dans les Côtes-du-Nord, celle de la couleuvre est aussi dangereuse que celle de la vipère2. En certains pays le lézard vert est tout aussi redouté ; s'il pique les vaches au nez, elles en crèvent, dit-on en Haute Bretagne, où le vert-creux, qui est de grande taille, peut occasionner une enflure souvent mortelle3. On croit dans la Gironde, en Provence, dans la Loire-Inférieure, que le crapaud rend aveugle celui aux yeux desquels il pisse ; et en Poitou que de jeunes crapauds naissent dans l'œil où l'urine s'est introduite4. Son corps lui-même est venimeux : on raconte en Haute-Bretagne qu'une femme ayant baratté du lait dans lequel se trouvait un crapaud, tous ceux qui en mangèrent moururent. Un gwerz fut composé à l'occasion de la mort de dix-neuf personnes empoisonnées par un de ces batraciens qui s'était introduit dans le pot au lait5. Dans le Mentonnais un crapaud écrasé sous le pied empoisonne ; en Beauce, s'il est blessé, il jette du venin par tous les pores. En Auvergne une vache qui 'en passant touche du nez une salamandre dépérit et meurt6.

Suivant un préjugé très répandu, lorsqu'un sourd a mordu, on ne peut lui faire lâcher prise ; on dit en proverbe en Haute-Bretagne en parlant d'unhommeobsliné : « Il est comme lesourd ; il ne démord pas» ; on attribue la même ténacité au lézard vert. En Basse-Normandie les morons (sourds) sautenl au visage de celuiqui les attaque etydemeurent attachés ; si on les arrache, ils emportent le morceau et l'on en meurt ; d faut tâcher de les faire démordre, soit en leur offrant du lait, soit en approchant d'eux un fer rouge, soit encore en leur montrant leur ennemi mortel le crapaud ; ils quittent alors l'homme pour se jeter sur

Leibniz"1 pSé9940t' T,'ûd" *' "' P" 303 ; Gei>vasius de Tilbury. Olia imperialia, éd.

IN ^àtUTrIZdt. U. ?. »?*' ?' " ' "" ^^ ^"^ •*" P' ^ 1 3r' Vii' P"™ud}ère- Trad- d» Maine, p. 5 ; E. Rolland, p. 15 ; Paul Sébillot,

i v n ? ' 6 ' in Rev- des Trad- P°P-' L XVI> P- 598

in Re»H„ïU'iTrad' *\ llS\ronde< P- 33 ; Armana Prouvençau, 1900 ; Irène Paquet, \Hev- d*s Trad- P°P-' »• ^ '. P- 25 ; Souche. Proverbes, p. 16

J. Paul Sébillot. Trad t. II. p. 227 ; F.-M. Luzel. Veillées bretonnes, p. 285.

de lauLt leT' mJieV\'/CS T''ad- ?°P-< L IX- P- 335 î ™ix Cbapiseau. Le F,L. la Beauce, t. I, p. 280 . D' Pommerol, iu lier, des Trad. pop., t. XII, p. 550

lui ; dans le pays de la Hague, une fille portail, dit-on, un moron à la joue dans un petit fourreau qu'elle lui avait fait faire l.

La facilité avec laquelle les reptiles s'enroulent a donné naissance à plusieurs croyances erronnées. Dans la Côte-d'Or, on recommande aux enfants de ne pas marcher pieds nus, parce qu'un lézard pourrait monter le long de leur jambe et la tordre. On dit en Poitou que si un serpent arrive à s'enrouler autour de la jambe, il avale sa queue et forme ainsi un lien sans bout qui serre de plus en plus jusqu'à ce qu'il ait brisé le membre ; on attribue le même acte dans la Beauce à la couleuvre vipérine. Au commencement du siècle dernier, les Solognots désignaient sous le nom de sangle un reptile qui, dès ju'il apercevait un passant, se jetait sur lui, s'entortillait par trois ou quatre fois autour de son corps, et le serrait avec tant de vigueur et surtout tant de célérité qu'il lui ûtait la respiration et ne le laissait que quand il l'avait étouffé. Dans la Loire on croit que lorsqu'on tourmente le gicle, il se prend par la queue et tourne ensuite comme un cercle pour courir après son agresseur et le piquer -.

Les reptiles, qui sont en effet très friands de lait, passent pour se le procurer en suçant les mamelles des animaux, et, plus rarement, le sein des femmes. On disait en Sologne que les gros serpents tétaient les vaches ; la bête dépérissait, elle avait des abcès et finissait par mourir; le seul remède était de la changer de pacage, ou de tuer le serpent 3. Dans nombre de pays on accuse les couleuvres d'avoir sucé pendant la nuit le pis des vaches qui donnent du lait rouge. Dans le Maine elles les font tarir; dans le Luxembourg belge, le Loir-et-Cher, la Beauce, etc. on attribue le même méfait au crapaud 4 ; en Auvergne, la salamandre tette les vaches couchées dans les bois, et leurs mamelles périssent. Aux environs de Bennes, on accuse le lézard de sucer le sein des femmes et les faire maigrir; dans les Cotes-du-Nord un « aspi » tétait une jeune fille qui ne pouvait s'en débarrasser ; on la fit monter sur une jument, et quand celle-ci pissa le reptile lâcha prise croyant que c'était du lait. Une historiette de la Franche-Comté suppose une croyance analogue : un jour que deux ménagères se querellaient, l'une ayant dit à l'autre dans sa colère : « Que lou serpent te

1. Paul Sébillot, 1. c, t. II, p. 241 ; E. Rolland, t. III, p. 15 ; 79; J. Lecœur. Esquisses du Bocage, t. II, p. 31-32; Jean Fleury. Littérature orale de la Basse- Nonnandie, p. 25.

2. E. Rolland. Faune pop., t. III, p. 13: B. Souche. Proverbes, p. 16; Legier, in Académie Celtique, t. Il, p. 216 : E. Rolland, 1. c, p. 25.

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