UTILITE DE LES TUER
ou en plaçant du sureau sur le sol et dans les coins. Dans la Côte d'Or dès que les vaches ont fait le veau, on les trait et l'on répand le lait sur le fumier autour de l'étable. En Morvan, la fermière remplit une écuelle du bouillon de Mardi-Gras, et avec un rameau de buis, asperge les alentours de sa maison en disant à haute voix :
Sarpan, sarpan, va-t'en, Voiqui l'bouillon d*Cairmentran.
Aux environs de Lorient quand le iait est teinté de rouge, ce qui indique que la vache a été tétée par une couleuvre, on met son lait dans une fourmilière, ce qui fait périr la couleuvre ; dans le Finistère pour empêcher ce reptile d'épuiser les laitières, il suffît de le répandre sur une fourmilière '.
Le meurtre de quelques reptiles est considéré comme méritoire, parfois en raison de préjugés légendaires; en Basse-Normandie, on gagne cent jours d'indulgence, d'autres disent cent ans, en tuant un mouron (salamandre) qui, ainsi qu'on l'a vu, inspira une si violente répulsion au Christ en croix ; dans la Côte d'Or ceux qui ont occasion de détruire un serpent et ne le font pas en seront punis, parce qu'il est la bête du diable et du mal. Dans le Finistère, des gens empalent le sourd et le laissent mourir lentement, croyant qu'on ne peut assez le faire souffrir parce qu'un de ses ancêtres a sucé le lait de la Vierge a.
Les paysans girondins qui tuent le premier serpent rencontré dans l'année se croient sûrs de réussir dans leurs affaires. Dans la Côte d'Or si l'on ne peut mettre à mort le serpent qu'on a vu, c'est un présage de malheur. Dans la Gironde pour désensorceler, il faut tuer un petit lézard gris 3.
On dit dans le Bas-Maine que si on blesse un crapaud sans le tuer raide, il reviendra, la nuit, monter sur la poitrine du meurtrier et l'étouffera ; la même superstition existe dans les Landes, et en Haute- Bretagne, où l'on dit que, bien des années après, le batracien mutilé vient se venger, ou même jeter du venin sur la tombe de son ennemi. Dans la Loire-Inférieure, on a soin de l'embrocher avec un bois pointu qu'on plante solidement en terre par le bout opposé. En Basse- Bretagne, si on n'achève pas le crapaud blessé, on a la fièvre, et l'on ne peut se débarrasser qu'en le tuant*.
1. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 33 ; E. Rolland, 1. c, t. III, p. 28, 32, t. V., p. 100.
2. E. Rolland, p. 79, : J. Lecœur. Esquisses du Bocaqe, t. II, p. 33 et 38 ; E. Rolland, p. 36 ; H. Diverrès, iu Her. des Trad. pop., t. XIX, p. 27-28.
3. F. Daleau. Trad. <le la lin-onde, p. 61 ; E. Rolland, p. 36 ; E. Daleau, p. 37.
4. G. Dottin. Les l'arlers du lias-Maine, p. 304 : E. Rolland, t. III, p. 50 ; Pau Sébillot. Trad., t. II, p. 228; Mélusine, t. I, col. 555 ; Alex. Bouet. Breiz-Izel, t. llli p. 161.
En plusieurs pays, certains reptiles sont encore torturés avec des raffinements cruels ; ils s'exercent surtout sur le crapaud : un passage du célèbre pamphlet royaliste Les Actes des Apôtres y fait allusion, et montre qu'à la fin du XVIIIe siècle, leur supplice le plus ordinaire était bien connu : Il faudrait se repaître du spectacle de voir tous les démagogues subir le même sort que nous faisons subir aux crapauds dans les campagnes, en les accrochant au bout d'une perche pour les faire mourir, à petit feu '. Dans le Finistère, où le crapaud est détesté, on l'empale au moyen d'une baguette aiguisée, et on l'expose dans un lieu apparent ; les paysans du Centre enfoncent l'extrémité aîgùe d'une baguette fichée en terre dans une des pattes de derrière de l'animal qui reste ainsi suspendu la tête en bas jusqu'à ce que mort s'en suive ; c'est ce qu'ils appellent lui faire faire de la toile ; les enfants poitevins, qui ont le même jeu cruel, l'exposent aussi au soleil. En Auvergne comme dans la Loire, on lui introduit dans la bouche une petite branche ou une paille recourbée comme un hameçon, puis on le suspend à une branche d'arbre où il gigotte jusqu'à ce qu'il expire ; on dit qu'il pisse aux yeux de ses bourreaux. En Ille-et-Vilaine et dans lès Deux- Sèvres, on exécute ce pauvre batracien : on le place sur l'extrémité d'une planche, et puis on le lance à une grande hauteur; comme il a la vie très dure, il n'est pas mort du premier coup, on recommence deux ou trois fois, puis on le perce d'un bois pointu, et ainsi empalé, on l'expose au soleil pour terminer sa malheureuse existence. Dans la Loire, ou le met sur une planche qui forme bascule, et en frappant avec un instrument quelconque sur le bout qui lève, on le fait voler en l'air d'autant plus haut que l'on frappe plus fort2. Dans les Pyrénées si le mauvais œil a frappé le bétail, il est urgent de faire tournoyer dans l'étable un crapaud expirant au bout d'un fil 3.
Dans quelques villages des Pyrénées, on place dans le feu de la Saint-Jean des couleuvres qui sont introduites dans des fagots cernés de cercles de tonneaux, et l'on s'amuse avoir les efforts qu'elles font pour sortir du feu. En Poitou, les enfants mettent les serpents aux trois quarts assommés dans le feu pour leur faire tirer les pattes, la seule patte qui apparaisse parfois est une sorte de phallus bifide 4.
Certains reptiles sont au contraire respectés à cause des services qu'ils rendent, et ceux qui se montrent cruels à leur égard peuvent être punis. En Vendée, il faut s'abstenir de tuer les crapauds dans les
1. .Marcellin Pellet. Les Actes des Apôtres. Paris, 1873, in-18, p. 198.
2. E. Rolland. Faune pop., t. III, p. 49-50; D' Pornmerol, in Rev. des Irad. pop., t. XII, p. 550 et 609; Léo Desaivre. Croyances, etc., p. 28; E. Rolland, t. III, p. 49, d'à. Huit, de la Soc. prol. t. V, p. 258 ; 1. c, p. 50.
à. Eugène Cordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 58.
4. M. Grimaud, in Rev des Trad. pop., t. XIV, p. S 92 ; B. Souche. Croyances, p. 29.