‹ Le folk-lore de France (volume 4)Chapitre 319 sur 491 · CONJURATIONS ET CONSULTATIONS · texte numérisé non relu

CONJURATIONS ET CONSULTATIONS

et c'est pour cela qu'ils leur adressent des formulettes ; les unes sont engageantes commejcelle-ci :

Maquereaux, approchez de mon bateau, J'ai pour vous dans mon seau, Du chevrun et du manceau (appâts), Que je vais vous jeter dans l'eau.

D'autres les menacent, s'ils ne se laissent pas prendre, des plus durs traitements :

Ripon, Mords sur l'hameçon, Ou tu auras du bâton.

Parfois aussi ils les conjurent :

Raie, quitte nos hameçons,

Va t'en chez les aut' qui t'en remercieront,

Les pêcheurs t'y prendront,

Au lieu de t'couper l'nez comm' nous l'faisons,

Ils te mettront dans leur bateau

Et ne te rejetteront point à l'eau1.

Cette formulette fait allusion à la coutume des Terreneuvats qui coupent le nez aux raies et les rejettent ensuite à la mer. Les pêcheurs mutilent d'autres poissons ; sur la côte du Boulonnais, les trigles ou grondins sont torturés par les mousses, qui leur piquent des bouchons sur la première dorsale : jetés à l'eau, ils s'efforcent de descendre au fond sans pouvoir y réussir ; les pêcheurs de la Gironde coupent le bout du nez aux esturgeons trop petits, pour les reconnaître s'ils se laissent prendre une seconde une fois 2.

Les poissons de mer semblent avoir été rarement employés comme talismans ; ils ne servent guère à des consultations ; cependant, les pêcheurs de la Haute-Bretagne conservent assez souvent dans leur poche des os de vérité ; ce sont deux arêtes que la morue a près des ouïes et qui ressemblent à des lames courbées ; ils les appellent esprits de morue et parfois ils les interrogent: pour cela, ils jettent en l'air l'os de vérité, sans le regarder, et il ne faut pas qu'avant de retomber, il louche la moindre chose ; celui qui le consulte dit en même temps l'objet de sa demande ; si l'os tombe les deux extrémités recourbées vers la terre, il répond non ; pour que la réponse soit favorable, elles doivent être en l'air et le milieu doit toucher la terre : à Yport où se fait aussi cette consultation, l'oracle est interprété d'une façon tout opposée. Deux petits os qui sont dans la tête de la raie s'appellent « esprits de raie », et sont interrogés, mais bien plus rarement, par les

1. Paul Sébillot. le Folk-Lore des pécheurs, p. 242, cf. sur d'autres formulettes Traditions, t. II, p. 259, 282, 266, 211, 272, 273.

2. Paul Sébillot. Le Fotk-lore des pécheurs, p. 237; Rolland. Faune pop., t. III, p. 176 ; F. Daleau. Traditions de la Gironde, p. 51.

pécheurs de la baie de Saint-Malo '. En Normandie, on jette la laite de hareng au plafond ; si elle s'y attache, on aura un habit neuf à Pâques ; c'est aussi un moyen de savoir si on réussira dans ses affaires. A Paris, on consultait aussi le hareng : vers 1858, les chiffonniers qui déjeunaient sur le pouce dans un cabaret de la rue Clopin, n'oubliaient pas. quand leur poisson de mer favori était tout frais, de jeter en l'air certaine petite membrane, luisante comme de l'argent, qu'ils appelaient lame du hareng ; si le boyau restait collé au plafond, cela portait bonheur à l'homme ou à la femme qui l'avait lancé. En Wallonie des jeunes filles pour voir en rêve leur futur mari mangent entièrement un hareng cru et non nettoyé 2.

Les poissons dangereux pour ceux qui les capturent sont assez rares sur nos côtes, et leur folk-lore ne semble guère avoir préoccupé les pêcheurs. La torpille dont les propriétés électriques redoutables causent chaque année des accidents, paraît être l'objet de peu de croyances, et l'on a oublié le procédé curatif de sa blessure, usité au XVIe siècle, et qui était fondé sur l'idée, si souvent constatée, de la transmission du mal à un objet inanimé : si quelqu'un a esté blessé de la Tareronde, l'on prend sa queue que l'on applique à un chesne, lequel sèche et meurt et le patient guérit. A la même époque, la torpille était appelée à Marseille « domillouse » parce qu'elle endormait les membres de celui qui la touchait3. Le seul poisson que les pêcheurs semblent vraiment redouter est d'ordinaire assez petit; c'est la vive (Trachinus vipera, Cuvier), qui se nommait vivre en ancien français, parce que son venin passait pour être aussi dangereux que celui le la vipère, et que l'on appelle aussi araignée dans le midi pour la même raison. Les pécheurs de la Manche disent que sa blessure fait souffrir d'une marée à l'autre, croyance signalée par Lacépède comme courante parmi ceux de l'Océan, et que si le poisson est très gros on risque de s'en ressentir toute sa vie. Ordinairement on peut se soulager en le tuant et en écrasant son fiel ou ses tripes sur l'endroit dolent ; au XVIe siècle on piquait à plusieurs reprises la blessure avec le dard qui l'avait faite. Dans le Nord de la France, ou lui adresse des conjurations: en Picardie pour être guéri, il faut dire onze fois de suite : « Si tu piques min pied, lu ne piqueras mi min eu. » A Boulogne, celui dont la main est atteinte par l'arèle venimeuse doit réciter avec conviction et par trois fois celte oraison traditionnelle qui, pour conserver sa vertu, ne doit pas être communiquée à des étrangers :

1 Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 263-264; Marie Chevallier, in Rev. des Trad. pop , t. XX, p. 37.

2. E. Rolland, p. 126, d'à. Chrétien. Usages <r Argentan, 1855 ; Lefeuve. Histoire de Paris rue par rue. Paris, 1875, t. IV, p. 246-247; O.'ColRon, in Wallonia, t. IV, p. 52.

3. Henri 'iBoguet. Discours des sorciers, ch. XXXV, p. 301 ; Du Bartas. La Semaine, Ve, p. 224.

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