LES POISSONS DANS LES CONTES ET DANS LES LÉGENDES
Le rôle des poissons d'eau douce est, dans d'assez nombreuses séries de contes, sensiblement analogue à celui des poissons de mer : c'est pour cela que je réunis les uns et les autres dans une même section.
La légende, familière à l'antiquité, d'hommes changés en poissons, se retrouve tout au moins en Haute-Bretagne : on dit en ce pays que le roué de mer [Cycfoptevus Idmpus) fut jadis un pêcheur : un BOtt qu'il passait sur la grève à la nuit tombante, il entendit une voix qui disait que la fête de la reine des fées aurait lieu le lendemain, et que tout pêcheur qui lèverait ses Miels ce jour-là serait puni : l'homme ne tint pas compte de l'avertissement, et lorsqu'il toucha à ses filets, une voix lui cria : « Incrédule, lu es maudit des fées : ^<>i> changé en pois-
1. E. Rolland. Faune pop., t. 111, p. 179; Paul Sébillot. Trad., t. Il, p. 273; Lacépède. Hist. nat. des poissons, t. II, p. 72 ; Pierre Belon. De aquatilibus lihri duo. Paris, 1553, p. 216 ; Corblet. Gloss. du p<i lois picard ; E. Rolland, 1. c, p. 180.
2. Paul Meyer et Ch. Joret. Recettes médicales en français, in Romaniu, t. XY1I1, 1839, p. 575 ; A. Bout, in Iiev. des Trad. pop., t. XV11, p. 161 ; A. Ccrteux, ibid., t. XX, p. 33.
3. D'Emery. Nouveau Recueil de Curiosilez, t. II, p. 249; Delboulle. Glottûiti de la vallée d'Y'eres; A. Certeux, in Rev. des Trad. pop., t. XX, p. 33; M»"- Fouquet. Recueil de Remèdes. 1675, p. 183.
son et deviens Roué de mer. » Ce poisson est l'objet d'autres récits : c'était autrefois un génie ami des hommes, mais moins puissant que les fées ; l'une de celles-ci, qui était très méchante, le métamorphosa en poisson, et le condamna à errer pendant la tempête ; d'autres disent que c'est une àme échappée de l'enfer, et obligée de rouler sur les vagues pendant l'éternité \. Dans un conte littéraire du XVIIe siècle, une fée frappe d'un coup de baguette un amant infidèle, qui doit rester turbot pendant vingt ans. La métamorphose d'hommes en poissons ne se trouve, à ma connaissance, qu'une seule fois dans la légende dorée : Saint Gildas changea en lançons (équilles) les mauvaises fées qui habitaient jadis l'île de Grwagez, près du Port-Blanc 2.
Le poisson qui, pris par un pêcheur, le supplie de lui laisser la liberté, et le récompense ensuite, ligure dans plusieurs contes. Dans un récit de la fin du XVIIe siècle, dont quelques parties sont d'origine populaire, un turbot, qui est un prince métamorphosé, promet à celui qui l'a capturé de lui accorder l'accomplissement de tous ses vœux, et de lui faire prendre autant de poissons qu'il pourra en emporter. La fée Anguillette ayant été prise pendant qu'elle était sous cette forme, est sauvée parla fille du roi, à laquelle elle accorde des dons précieux. Un épisode parallèle se retrouve dans un des premiers récits recueillis populairement sur le littoral de la Haute-Bretagne; le poisson qui s'est laissé prendre est, comme dans plusieurs autres contes de la même région, le roi des Poissons 3.
Les poissons échoués sur le rivage et remis à l'eau par des personnes compatissantes les remercient de ce service et viennent à leur aide quand ils se trouvent dans les circonstances difficiles ; dans un conte littéraire du XVIIIe siècle, une grosse carpe dorée qui avait sauté hors de la rivière promet au gentil Avenant qui la reporte dans l'eau de le récompenser de son bon cœur \ Dans un conte landais, un joueur de lifre rencontre sur le rivage un gros brochet à moitié mort qui le supplie de le reporter dans la rivière et jure de venir à son secours s'il se trouve à son tour dans l'embarras; quelque temps après il rapporte au jeune homme la clé du trésor que le roi avait fait jeter dans l'Adouretque le joueur de fifre devait retrouver sous peine de mort; dans plusieurs contes de Basse-Bretagne, c'est le roi des Poissons de
1. Paul Sébillot. Contes, t. lit, p. 359 ; in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 269.
2. (Mme de Murât). Histoires sublimes et allégoriques. 1699, t. II, p. 116; G. Le Calvez, in Hev. des Trad. pop., t. I, p. 367.
3. (Mme de Murât). Histoires sublimes, t. II, p. 71, 84 ;"„Mme de Murât. Nouveaux Contes de fées, in Cabinet des Fées, t. 1, p. 272 et suiv. ; El vire de Cerny, in Journal d'Avranches, 25 juillet et 18 août 1858, rep. in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 549-555; Paul Sébillot. Contes des Landes et des Grèves, p. 75-78; Contes dp Marins. Païenne, 1890, p. 7-10.
4. Mme d'Aulnoy. La Belle aux cheveux d'or, in Cabinet des Fées, t. II, p. 66.
mer qui s'est laissé surprendre ; le gros poisson d'un conte basque transporte sur son dos jusque dans une île de la mer le jeune homme qui l'a secouru '. Dans un récit de l'Albret, dont une variante est populaire en Béarn, le père d'une petite fille maltraitée par sa marâtre, lui donne à porter une anguille au curé ; arrivée près de l'eau, elle entend 1 anguille la supplier de la laisser boire ; la fille y consent, mais l'anguille s échappe et se trouve au milieu de la mer ; l'anguille voyant pleurer la fillette, lu. dit qu'elle viendra à son secours dès qu'elle lui adressera une formule ; elle lui rend en effet maints services et finit par lui faire épouser un prince2.
Le poisson qui accourt à l'appel du pêcheur compatissant, lui procure de 1 aisance, des richesses, des honneurs, jusqu'au moment où sa femme trop ambitieuse veut être la bonne Vierge et son mari le bon Dieu, b.en connu grâce à un des plus beaux contes de Grimm se retrouve aussi en France : dans une version languedocienne, le poisson d or lui accorde toutes ses demandes jusqu'au jour où sa femme veut être reine ; au pays nantais, c'est une petite sardine : le bonheur du pécheur, devenu riche, cesse quand il s'est montré insolent à l'égard d une mendiante qui n'était autre que la sardine-fée 3.
Dans un conte wallon le poisson, pris par trois fois' et remis â l'eau dit au pêcheur de le laisser mourir tranquillement sur l'herbe puis de le couper en quatre morceaux et de les placer dans des endroits qu'il indique ; .1 voit le lendemain dans l'écurie un cheval superbe dans le jardin deux chiens et dans la cheminée une épée *. Ce récit diffère dans ses détails d'un conte dont on a recueilli d'assez nombreuses versions : un pêcheur prend un poisson qui le supplie de le remettre à l'eau • il y consent, mais, l'ayant capturé une seconde fois, il lui déclare sur le conseil de sa femme qui veut le manger, qu'il va l'emporter ; alors le poisson lui prédit que sa femme aura des garçons, qu'il naîtra chez lu. des animaux merveilleux, et qu'il aura aussi un talisman qui indiquera le danger auxquels seront exposés les fils quand ils courront des aventures6.
1. Félix Arnaudin. Contes de la Grande Lande, p 69-74 • J F rpm„nn, , des du pays basque, t. IV, p. 75-76 • F -M \ h/p! Vwit ' / d Len?"and- Legenp. 109, 114, 150 156 442 4 47 ' ' UeS de B«sse-Bretagne, t. I,
p.2lolbbé L-Dardy-^<%" Je l'Albret, t. H, p. 35-43; Coundes btamès, ^«L^î^^iwft,,,,,^, P- 104-107; M"°E- Vaugeois, in Bev. des M^t^n^ — I *- -te littéraire ,e
J. B. Andrews. Contes ligures, p. 173 ; W. Webster. Basque Legends, p. «fj. F.'
Ainsi que les animaux terrestres, les poissons se montrent reconnaissants envers ceux qui leur ont apporté de la nourriture ; le roi des Poissons de mer donne une arête au filleul du roi d'Angleterre en récompense des miettes de pain qu'il avait jetées à ses sujets, et il vient à son appel quand il est en péril. Lorsque Petit-Jean a sauvé les poissons de la famine en répandant des grains sur la mer, leur roi le remercie, et plus tard il lui remet les clefs d'or que la princesse avait jetées dans les flots : un petit poisson rouge auquel un garçon a donné du pain, lui rend aussi ce service l.„Il arrive assez fréquemment que des animaux ou des oiseaux font présent à un homme d'un fragment de leur corps qui lui permet, en cas de besoin, de se transformer. Cet épisode figure dans un conte poitevin: un jeune aventurier appelle un poisson qui lui donne une écaille, grâce à laquelle, devenu poisson lui-même, il traverse la rivière2.
Quelquefois des poissons jouent un rôle protecteur ou servent de talisman : La reine des fées jette à bord d'un navire un petit poisson doré et dit au capitaine de le mettre dans un vase rempli d'eau et de s'adresser à lui quand il aura besoin de quelque chose ; une vieille fée donne à un pêcheur un lançon, grâce auquel il prendra autant de poisson qu'il peut le désirer. Une monstrueuse carpe parle à un jeune prince,, et lui dit que s'il veut se fiera elle, il lui fera voir la plus agréable chose qui soit jamais tombée sous les yeux d'un mortel3.
Les poissons fantastiques ou merveilleux occupent une petite place dans nos traditions maritimes. Le poisson d'or des côtes du Morbihan passait pour être gros comme un veau ; il avait une tête de grondin avec des cornes, le corps d'un homard et la queue d'une hirondelle ; on le prenait, on lui décousait le ventre, puis il demandait à être rejeté à l'eau. Dans la baie de Saint-Malo, on parle d'un poisson appelé le Glon qui est le plus ingénieux de tous ceux de la mer : il a sur la tête deux petites perches au bout desquelles il a deux lignes ; c'est avec cela qu'il pêche le poisson et il peut ainsi s'en procurer tant qu'il en veut. On disait en Anjou de quelqu'un qui tentait une entreprise impossible, que c'était « vouloir pécher le poisson Bobard » ; c'est un poisson énorme et fabuleux qui n'a jamais existé 4.
11 arrive parfois que des espèces, après avoir été abondantes, deviennent rares sur certains points de la côte, ou même en dispa-
Bladé. Contes de Gascogne, t. I, p. 277 ; J.-F. Gerquand. Légendes du pays basque, t. II,
?. oo, t. III, p. 68-71; Aug. Gitlée. Contes wallons, p. 23, 115 ; Henry Carnoy. ontes français, p. 136 (Normandie).
1. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. I, p. 37, 42; Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, 1892, p. 27 ; Contes, t. III, p. 147, 185.