LE MAL TRANSMIS A L'ARBRE
qui ombrageaient la source des quantités de liens superposés qui attestaient le nombre de malades guéris ou consolés. Dans l'Oise, pour la guérison de la fièvre, on trempe dans la fontaine de Saint-Servien un fil rouge, qu'on noue à un arbre Lorsque pour les maladies des yeux, on avait plongé dans la fontaine Sainte-Claire, à Sedan, un petit linge, avec lequel on se frottait, on le déposait sur les arbustes d*alentour. Ceux qui avaient trempé dans un ruisseau près d'une statue de sainte Appoline, au bas de la côte du Sugnon, un linge dont ils se frottaient les dents, le suspendaient aux buissons ou aux arbres voisins1.
En Beauce, quand une personne souffre de fièvres périodiques opiniâtres on attache, à son intention, un ruban à un tremble, qui est aussi choisi à cause de son nom qui rappelle le tremblement de la fièvre; on espère parce procédé lui transmettre le frisson. Au XVIIe siècle le fiévreux dans la formulette qu'il adressait à l'arbre : Tremble, tremble au nom des trois personnes de la Trinité ! manifestait clairement son désir. A la même époque on frottait les verrues à un genêt, puis on le liait le plus près de terre que l'on pouvait, afin de les faire tomber. Le même remède servait pour les cors aux pieds. Dans le Mentonnais, on fait des nœuds dans les feuilles des jeunes genêts qui se trouvent à l'extrémité d'un chemin ; les arbustes meurent et les verrues disparaissent; dans l'Ardèche, on les guérit en les frottant avec du genêt qu'on jette ensuite derrière soi dans un chemin 2.
Un sermonnaire du XIIIe siècle parle des malheureuses femmes qui portaient leurs enfants près des sureaux, leur rendaient hommage et leur faisaient des présents ; une pratique analogue était en usage dans le Tarn il y a une soixantaine d'années : les habitants de Labruyère qui avaient un animal malade de quelque plaie envahie parles vers, se rendaient auprès d'un pied de yèble et tordant une de ses branches, ils lui faisaient un grand salut et lui adressaient les paroles suivantes : « Adiù sies, mousu l'aoûssier, se né trases pas lous bers dé moun berbénier, vous coupi la cambo, mai lou pey. Bonjour, monsieur le yèble, si vous ne sortez pas les vers de l'endroit où ils sont, je vous coupe la jambe et le pied. » Et ils croyaient que, cette menace effectuée, la guérison était assurée 3.
La plantation du clou ou de l'épingle a aussi pour but de transmettre l'incommodité dont on désire se délivrer4. Dans les Vosges, le clou qui
1. Ladoucette. Mélanges, p. 433; Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances t. 111, p. 308; A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 44 .
2. A. S. Morin. Le prêtre et le Sorcier, p. 154- J.-B. Thiers, Traité des Sup., t. I, p. 472, p. 375 ; J.-B. Andrews, in Ilev. des Trad. pop. t. IX, p. 261 ; H. Yaschalde. Croy. et sup. du Vivarais, p. 21.
3. Etienne de Bourbon. Anecdotes, p. 325 ; A. de Chesnel. Usages de la Montagne noire, p. 364.
4. Cf. sur ce rite l'intéressant mémoire de H. Gaidoz. Deux parallèles. Rome e l Congo. Extr. delà Rev. de l'Histoire des religions, t. VII, 1883, p. 5-16.
avait fait le tour d'une dent malade, était ensuite enfoncé dans le tronc avec la terme volonté d'y clouer le mal à la même place; dans le Bocage normand, on a fait avec le clou un signe de croix sur la gencive1. Dans la ïlesbaye, province de Liège, des guérisseurs touchent la dent avec un clou et disent ensuite au patient de le jeter dans un arbre : le mal doit disparaître au fur et à mesure que le clou s'enfonce. Dans un village voisin de Liège, une bonne femme qui guérissait à l'aide de prières superstitieuses, emmenait, après l'opération, son client dans le jardin et l'invitait à planter un clou dans un arbre, disant que le mal ne pouvait désormais le rejoindre. A Dagueux dans l'Ain, un arbre était couvert d'une multitude de clous enfoncés par les gens du pays pour se débarrasser du mal de dents. C'était probablement avec la même intention que l'on avait fiché dans l'écorce d'un vieux frêne, près de la fontaine de Faubouloin, de si nombreuses épingles2. A Braine l'Alleud, dans la Belgique wallonne, une croix, disparue aujourd'hui, était plantée entre deux sapins séculaires. Suivant une coutume fort ancienne, mais qui n'est plus guère usitée, on allait enfoncer dans les sapins et même dans la croix, à l'effet d'obtenir la guérison des personnes atteintes de fièvres, des épingles ou des clous qui devaient avoir été préalablement en contact avec le malade ou avec ses vêtements; sitôt l'objet placé, l'opérateur s'enfuyait au plus vite ; celui qui aurait enlevé l'épingle ou le clou aurait certainement communiqué le mal à un membre de sa famille 3.
La transmission de la maladie à l'arbre se fait aussi par incision. Au XVIIe siècle on cachait sous l'écorce d'un tremble, avant le soleil levé, du poil d'un homme ou d'une bête qui aurait été blessé, et on répétait cet acte pendant quelques jours, afin de le délivrer ou défaire mourir les vers qui se seraient accueillis à sa plaie. En Berry, pour se débarrasser de la fièvre on recueille toutes ses rognures d'ongles et l'on va, la nuit, faire dans le tronc d'un jeune tremble ou d'un jeune bouleau, un trou où on les met et que l'on bouche ensuite : l'arbre prendra le mal et l'homme sera guéri. Dans l'Yonne, le fiévreux enveloppe les rognures d'ongles de ses pieds, se rend dans un bois, sans parler à personne, pratique avec une vrille un trou dans le premier chêne qu'il rencontre, et y introduit le papier ou le linge, en ayant soin de le cheviller fortement. Il revient, toujours en silence, au logis, et quand il a récité un Pater et un Ave, qu'il s'est signé trois fois, il est
1. L.-F. Sauv^-. Lel'.-L. des Vosges, p. 40 ; A. Guiton, iu France Médicale, 10 décembre 1904, p. 450.
2. D. A. Van Bastelaar, in Soc. arch. de Charleroi, t. XII, p. 210 ; C. J. Schepers et O. Golson. Un tisane fétichiste, p. 5 ; Alexandre Bérard, in Revue des Hevues, 15 Mars 1901; Dr Bogros. A travers le Morvan, p. 162.