CONJURATIONS ET OBSERVANCES MÉDICALES
guéri, car la fièvre est enfermée dans le trou avec les débris d'ongles. Une pratique analogue est usitée dans le Morvan*. En Ille-et- Vilaine, un mendiant qui avait la réputation de guérir la fièvre prescrivait au patient de monter dans un tremble, d'entailler l'écorce avec un couteau, et de sucer la sève en disant : « Tremble, tremble plus fort que je ne' tremble ! » Le tremblement du malade devait passer à l'arbre ».
Ainsi que le constatent des exemples que j'ai donnés au chapitre du Sol, t. I, p. 206 et suiv., on croit pouvoir transmettre le mal à un arbre sans ligature et sans incision ; il suffit de déposer sur des branches un objet qui a été en contact avec la partie malade ; c'est d'ordinaire une motte de gazon, et presque toujours le dépôt est fait sur une aubépine : à mesure que l'herbe sèche, le mal s'en va ; parfois c'est l'aubépine qui dépérit, et le patient, homme ou bête, est guéri.
Dans l'Albret pour conjurer la fièvre, on va porter du pain et du sel à une aubépine que l'on doit ainsi saluer :
Adieu, buisson blanc :
Je te porte du pain et du sel
Et la fièvre pour demain.
Il faut piquer le pain à une branche fourchue, jeter du sel sur l'arbre, s'en retourner chez soi par un autre chemin que celui de la venue et ne pas rentrer par la même porte de la sortie ; s'il n'y a qu'une porte, on rentre par la fenêtre. Voici la plus expressive des deux formulettes usitées dans les Vosges pour la guérison des maladies de la vue : « Aubépine, Dieu te bénit par dessus toute fleur et racine. Au nom de Dieu, fleur, je te commande, si tu es blanche, que tu déblanches, si tu es rouge que tu dérouges. Les trois personnes de la sainte Trinité te commandent de t'en aller - ».
Une pratique assez usitée consiste à enfouir des feuilles ou des fruits qui ont été en contact avec le mal. Un écrivain du XVe siècle en explique très bien le but: Quiconque frotte un porion la veille de sainct Jehan de la fueille d'un sehus (sureau), et puis la boute parfont en terre, à mesure que celle fueille pourrira, le porion seichera. On trouve aussi au XVIIe siècle le parallèle, sans indication aussi précise de fruit, de cette observance de la Basse-Normandie : après avoir frictionné les verrues avec la pépinière d'une pomme séparée par le milieu, on la jette sur le fumier et la verrue disparait quand la pomme est pourrie ; en Béarn et en Haute-Bretagne on coupe une pomme en quatre, et quand le mal a
'dTMorlan^: 8? ' ^ ^^ Va*" * fYmmÊ* P* 125 ■ D' Bidault- S»P- *»**. 1. A. Orain. Le F.-L. de riUe-et-Vîlaine, t. II, p 20
.3. Les Evanr/des des Quenouilles, II, 17 ; J.-R. Thiers Traité de* <*„n t i n isi
été frotté avec un quartier, on le remet avec les autres et on enterre Le fruit ainsi reconstitué3. Dans la Lozère quand une vache est malade pour avoir été tétée par un serpent, on enfouitun rameau de genévrier sous un pavé de l'étable ; à mesure qu'il pourrit la bête commence à guérir'. Lorsque vers latin d'août quelque mal étrange atteint un paysan cauchois, il s'en va solitaire cueillir une feuille d'arbre et la jette derrière son dos, en remarquant la place où elle tombe ; quand la feuille pourrira, il sera guéri 2.
L'idée qui préside à une pratique encore très répandue était courante au XVIIe siècle, où on avait l'habitude de faire sécher à la cheminée neuf sortes de bois ou certaines herbes, afiu que la fièvre ou quelques autres maux diminuent à mesure que les neuf sortes de bois et l«s herbes diminueront ; pour le mal de gorge on attachait aussi à la cheminée une branche de prunier. Un procédé parallèle est usité en Poitou : dès qu'on s'aperçoit qu'un enfant a le muguet, on met dans la cheminée une branche de troène, fleurie autant que possible ; lorsqu'elle sera sèche, le mal devra avoir cessé ; dans le Bocage vendéen, une branche de cet arbuste est efficace, dans les mêmes conditions, pour les maux de dents, et aussi l'excroissance cotonneuse de l'églantine, qui a été cueillie sans que l'on ait cherché à la découvrir. Dans le Bas-Maine, en cas de fièvre, on portait un balai de genêt vert dans la chapelle du Gobet, et les sorciers pour la guérison des maladies d'autrui suspendent chez eux une branche de genêt ; dans le Bocage normand, après avoir tracé une croix sur les parties atteintes d'eczéma avec une jeune pousse de coudrier coupée avant, le lever du soleil, on la dépose dans une armoire 3.
Daus les exemples qui suivent le mal disparaît aussi lorsque les branches auxquelles on a l'intention de le transmettre sont desséchées. En Basse-Normandie, pour faire passer les dartres invétérées, on coupe certain jour, de certaine manière et en prononçant des paroles spéciales, trois jets d'églantier dont on touche le mal; le patient en met ensuite un à la tête de son lit, un autre au-dessus de la porte de son appartement et le troisième à la cheminée, de manière à former un triangle ; les prières sont dites et les dartres ne tardent guère à s'en aller ; dans le Bocage normand, on les frotte avec une bran :he d'églantier dépouillée de son écorce, ou l'on place au-dessus de la porte par laquelle le malade passe le plus souvent une branche de sureau
1. Jules Barbot. Le paysan lozérien. Mende, 1899, in-8° p. 61-62.