VESTIGES DE CULTE
aux arbres et les pratiques qui avaient lieu près d'eux, de même qu'ils condamnaient les hommages rendus aux pierres et aux fontaines ; cependant ces deux derniers cultes sont encore très vivants et facilement reconnaissables sous le vernis chrétien, souvent assez transparent, qui les recouvre. Les traces de la dendrolâtrie sont bien moins apparentes, et il semble, au premier abord, que le christianisme soit à peu près parvenu à la détruire. Il a trouvé un puissant auxiliaire dans les défrichements qui ont fait disparaître les arbres pour les remplacer par des moissons, et cette transformation, purement d'ordre économique, a été plus efficace que les anathèmes des évêques et les prédications des missionnaires. On peut ajouter que la vie des arbres est limitée, et qu'il est plus aisé de déraciner un chêne que de combler une source ou de faire sauter des blocs de rochers un peu considérables.
Des croix ou des images chrétiennes furent probablement fixées, de bonne heure, au tronc des arbres qui étaient l'objet de la vénération populaire, pour christianiser peu à peul'ancien culte ; maintenant encore on en voit dans les forêts, surtout sur les arbres des carrefours. En dehors des milieux silvestres, on en plaça sur des arbres, qui en raison de leur grosseur, ou de certaines particularités, étaient vénérés, auxquels on accordait des vertus guérissantes ou une influence sur le bonheur ou la destinée. Des croix ont pu s'élever près d'eux ou même remplacer, par la substitution d'un arbre mort à un arbre vivant, des arbres autrefois en honneur ; dans les hymnes chrétiens, arbor désigne asse2 souvent la croix, et dans les Cantiques spirituels, bois est synonyme de croix. Il est vraisemblable que beaucoup des croix primitives étaient des troncs auxquels on donnait cette forme. Plusieurs reçurent des offrandes d'épingles, de clous ou d'objets divers, comme les arbres vivants auxquels ils avaient succédé.
Ces observances fétichistes sont encore assez nombreuses. On trouve à Braine l'Alleud, dans la Belgique wallonne, un exemple typique de l'association de l'ancien culte et du nouveau : à la croix de Saint-Zé, on enfonçait des clous à la fois dans la croix et dans les sapins qui l'avoisinaient ; la croix ayant disparu, les offrandes aux arbres ont persisté. Il est probable que cette sorte de dévotion a remplacé un usage antique analogue à celui encore pratiqué à Saint-Aaron près Lamballe (Côtes-du-Nord), où les jeunes filles désireuses de se marier plantent des épingles dans un vieux chêne '.
Lorsqu'une croix en pierre avait été substituée h celle en bois, la coutume continuait, mais en se transformant. A Fontaine-la-Guyon en E,ure-et-Loire, lors du pèlerinage de $aint-Gourgon, les fidèles, après
1. C.-J. Schepers et 0. Colson. Un usage fétichiste, extr. de ÏYallonia, 1893, p. 3, Lucie de V. H., in Revue des Tr. pop., t. XlV, p. 531.
une prière devant la croix en fer du cimetière, déposaient pour fixer le mal, une épingle sur un des bras1. A Trédaniel, près Moncontour, les jeunes filles allaient ficher des épingles dans l'intervalle entre le bras et le fût de la croix ; depuis qu'elle est abattue, les épingles sont enfoncées dans le trou du piédestal 2. A Sainte-Savine, près de Troyes, les filles pour se marier dans l'année vont jeter une épingle sur le tertre qui sert de piédestal à la croix ou déposent une motte sur l'un de ses bras ; en Poitou elles plaçaient le soir près de celle de Seuilly, des pierres qu'elles allaient voir le lendemain, et qui leur indiquaient si elles devaient se marier, si elles seraient oui ou non heureuses en ménage 3.
En ce qui concerne le culte qui s'attache aux arbres eux-mêmes, on n'a relevé en France et dans les pays de langue française, qu'un assez petit nombre de faits probants, alors que l'on constatait par milliers les dévotions populaires, purement païennes ou légèrement christianisées, qui sont en relation avec les pierres, et surtout avec les fontaines. Qu'il s'agisse des arbres placés au milieu des forêts ou de ceux qui sont isolés, les hommages qu'on leur rend sont presque toujours individuels, et la plupart du temps clandestins. Ceci explique la rareté relative d'exemples authentiques que Ton rencontre dans les auteurs qui se sont occupés de ce folk-lore.
Au point de vue que l'on pourrait appeler géographique, ceux qui ont été relevés appartiennent, à quelques exceptions près, aux pays de langue d'oil, et on les trouve surtout dans la région au nord de la Loire, alors que des vestiges du culte des fontaines et des pierres ont été constatés d'un bout à l'autre de l'ancienne Gaule. Bien que, si Ton en excepte quelques parties du sud-ouest, l'exploration tradilionniste ait été beaucoup mieux menée dans le nord et dans le centre, il y a là un fait que l'on peut noter, sans qu'il y ait pourtant à en tirer une conclusion ferme.
On n'a pas dressé, comme on l'a fait pour les fontaines, la liste des arbres qui, dans une région déterminée, sont l'objet d'un culte plus ou moins apparent. Il est probable qu'elle surprendrait beaucoup de gens, si elle donnait des chiffres analogues à ceux qui ont été relevés dans un département peu éloigné de Paris. D'après la Notice archéologique de l'Oise, écrite par Graves en 1854, il y avait alors dans ce département 253 arbres vénérés, qui se répartissaient ainsi : ormes 74, chênes 27, épines 24, noyers 15, hêtres 14, tilleuls 14, etc. 4.
i. A. -S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 53.
2. H. Gùdoz. Rome et Conyo, Ext. de la Revue de l'hist. des religions, t.VII (1883), p. 8.
3. L. Morin, in Hev. des Trad. populaires, t. XII, p. 462 ; Beauchet-Filleau. Pèl. du diocèse de Poitiers, p. 349.
4. L. de Vesly, in Bull, de la Soc. d'émulation de la Seine-Inférieure, 1892, p. 232.
l'enfoncement du clou et la friction 425
On connaît plusieurs exemples de clous fichés dans les arbres ; quelques-uns y étaient fixés dans un but rituel dont le sens n'est pas toujours très clair. Non loin d'Angers, un chêne nommé Lapalud, que l'on regardait comme aussi vieux que la ville, était couvert de clous jusqua la hauteur de dix pieds environ ; un usage immémorial voulait que chaque ouvrier charpentier, menuisier ou maçon qui passait près de ce chêne, y fichât un clou1. A Beines, un vieil orme était l'objet d'une coutume apparentée: lorsque les conscrits de Chablis partaient, leurs camarades et ceux de la conscription suivante les accompagnaient, tambour en tète et en chantant, jusqu'à Beines, qui est à six kilomètres ; arrivée devant l'orme, la troupe s'arrêtait ; chacun des conscrits plantait dans l'arbre un clou qu'il avait fait fabriquer et qui souvent portait son nom ; après quoi on buvait la dernière bouteille, on se donnait la dernière accolade et l'on se séparait ; si la tète cassait avant le retour du conscrit, on considérait qu'il lui arriverait malheur. Depuis quelques années, la «reconduite » ne se fait plus jusqu'à Beines, mais jusqu'au pont de Chablis, où se trouve un peuplier qui reçoit à son tour les clous des conscrits 2. Dans le Hainaut, derrière la Chapelle N.-D. près de la Chapelle-lès-Herlaimont, un vieil arbre est couvert de clous enfoncés jusqu'à la tète, par les voyageurs qui, en passanl, se recommandent à la Vierge. Deux vieux tilleuls à Gilly, près d'un calvaire, sont criblés de clous enfoncés par les pèlerins 3.
Jadis les garçons ou les filles, surtout ces dernières, qui voulaient se marier dans l'année, allaient se frottera un chêne qui avait poussé, à quelque distance du bord, dans l'étang de Ligouyer près de Bécherel (Ille-et-Vilaine) ; il se tenait auprès une foire, le mercredi de Pâques, et les jeunes li lies, pour éprouver la sincérité de leur fiancé, se faisaient transporter sur son dos jusqu'à la petite motte où il se trouvait. Dans les environs de Collobrières, sur le bord d'un chemin dit des amoureux, est un châtaignier séculaire dont les puissantes racines font saillie sur le sol ; il porte au-dessous une maîtresse branche rompue, deux bosselures globuleuses qui lui donnent une apparence phallique. Les jeunes filles désireuses de se marier et les jeunes femmes qui voulaient avoir des enfants, allaient glisser sur les racines de cet arbre, à certains moments*. Ce rite rappelle les glissements sur les pierres, constatés en beaucoup de pays, et qui ont le même but. Autrefois au village de Luc (Var) s'élevait un olivier plusieurs fois séculaire, à un
1. Dulaure. Des cultes antérieurs à l'idolâtrie, 1825, p. 70.
2. L. Moiset. Usages, etc., de l'Yonne, p. 83. Cf. sui le clou phnté pour se débarrasser d'un mal, les p. 413 et suiv. du présent volume.
3. D. A. Van Bastelaar, iD Soc. paléontologique et arcli. de Charleroi, t. XII, p. 210; C.-J. Schepers et 0. Colson, 1. c, p. 5.
4. Paul Sébillot. Trad. et superstitions, t. I, p. 60 ; Légendes locales de la Haute- Bretagne, t. I, p. 126 ; A. Orain. Le F.-L. de l'ille-et- Vilaine, t. I, p. 101.
carrefour où la jeunesse se réunissait pour danser le l'y mai ; après chaque contredanse. le danseur y conduisait sa danseuse qui en heurtait le tronc par trois fois, avec son derrière ; lorsqu'on demandait aux paysannes ce que signifiait cette singulière coutume, elles répondaient en riant et en rougissant qu'elles ne savaient pas ; mais dans le pavs tout le monde affirmait que la jeune fille qui l'aurait négligée aurait couru grand risque de coiffer sainte Catherine. Cette même cérémonie s'est faite jusqu'en ces derniers temps à Aix au quartier de la Touesse où il y avait aussi un olivier; on la croyait propice au mariage pour les filles, à la venue des enfants dans les jeunes ménages'.
Les filles qui avaient envie d'un époux devaient faire trois fois, sans parler ni rire, le tour d'une épine à trois branches connue sous le nom d'Epine du Breil, à Miniac-6ous-Bécherel (Ille-et-Vilaine) •. Dans le Puyde-Dôme, on conduisait le jour de leur union, les nouveaux mariés à une sorte de pèlerinage dans les bois du village de Quartier, où les habitants avaient planté les chênes en ligne circulaire, formant ainsi une véritable enceinte. À Grancey, près de Niort, ce même jour, les mariées, pour devenir bonnes nourrices, allaient baiser un certain noyer; le mari l'embrassait aussi quelquefois et une ronde autour de l'arbre terminait la cérémonie. Les jeunes époux qui vont en pèlerinage à la Sainte-Baume (Var) pour avoir des enfants, doivent, en entrant dans la forêt, embrasser le premier gros tronc de chêne qu'ils rencontrent, en demandant tout bas à sainte Madeleine de leur donner une progéniture ; d'aucuns assurent que dans toute la forêt un seul ehéne est capable de recevoir efficacement les vœux, de sorte que si le pèlerinage ne produit pas d'effet, on dit aux époux qu'ils se sont trompés d'arbre s.
Ainsi qu'on a pu le voir, l'aubépine est l'objet de nombreuses observances. Dans le Sud-Est de la France, il semble qu'on la regarde comme saGrée : Offenser le buisson blanc quand on s'y pique, porte malheur; c'est l'arbre de la Sainte Vierge, parce qu'il la garda de Forage quand elle fuyait avec saint Joseph et Notre Seigneur ; dans les Landes, si une personne injurie l'églantier qui l'a piquée, elle tombera malade et ne pourra guérir qu'après lui avoir demandé pardon *. Les deux usages qui suivent se rapportent aussi à des espèces détermioéea : dans le Bocage normand les conscrits allaient, le jour du tirage,
1. Bérentfer-Féraud. Superstitions et survivances, t. Il, p. 1 76, 177.