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LES FLEURS ET LES FRUITS QUI CHANTENT

Plusieurs légendes que j'ai analysées, t, I, p. 293-294, racontent que la destruction de certains arbres vénérés porte malheur et que ceux qui avaient osé y toucher furent punis.

On assure à Maumusson (Loire-Inférieure) qu'à l'anniversaire du jour où le curé de la paroisse fut fusillé au pied d'un chêne, celui-ci pleure et que si l'on se trouve la nuit près de lui on entend des gémissements ».

Les arbres, les fleurs ou les fruits qui chantent figurent dans un assez grand nombre de contes : En Corse, tous les arbres d'une forêt se mettent à chanter sur le passage d'une héroïne. Plus ordinairement le héros doit conquérir ceux qui sont doués de cette faculté : tels sont l'arbre qui chante des récits du pays basque et de la Provence ; le laurier qui chante d'un conte champenois, la rose qui chante d'un contejorrain, la feuille qui chante d'un conte wallon ; la fleur qui chante d'un conte mentonnais. Les fruits qui chantent sont encore plus nombreux, et d'ordinaire c'est une pomme qui a ce privilège ; on trouve cette donnée dans un conte du XVIIIe siècle, dont le fond et même parfois la forme sont populaires (elle procure de plus la beauté, dans des contes de Basse-Bretagne, du Limousin, de la Haute-Bretagne), du littoral de Saint-Malo ; dans ce dernier elle est tout en haut d'un arbre, et si celui qui y grimpe touche un seul des autres fruits, il est sur le champ métamorphosé en pierre ; en Corse, la poire qui chante opère des merveilles quand on lui a adressé une espèce de conjuration 3.

Quelquefois des fleurs musicales poussent sur l'endroit où a été enterré un enfant tué par son frère ou par sa sœur; dans un eonte wallon, il vient un beau rosier, un berger ayant cueilli une rose, dès qu'elle est dans sa bouche, elle se met à chanter et révèle le nom de son assassin ; le même épisode figure dans une variante de la Flandre française. Dans un conte sans indication de province, publié par la Semaine des Familles, 1865-1866, p. 709 et suiv. un frère noie sa sœur dans une fontaine ; il s'en repent et va pleurer auprès ; une rose émerge du fond de l'eau, et chante pour dire que sa sœur lui pardonne 3.

Dans des paralèlles de la légende de Midas, les arbres restent discrets jusqu'au moment où leurs branches ont été transformées en instru-

i. Queruau-Lamerie, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 217.

2. Fréd. Ortoli. Contes de l'ile de Corse, p. 17; W. Webster. Basque Legends, p. 173; H. Garnoy. Contes français, p. 112; Louis Morin, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 738 ; E. Cosquin. Contes de Loi raine, t. I, p. 187 ; A. Gittée et J. Lemoine. Contes wallons, p. 19-20 ; J.-B. Andrews. Contes ligures, p. 14-4 ; (E. Le Noble). Le Gage touché, histoires galantes. Paris, 1712, p. 262-263; F. -M. Luzel. Contes de Basse-Bretagne, t. 111, p. 289; Johannès Plantadis, in Bev. des Trad, pop., t. XII, p. 536; Paul Sébillot. Contes de marins, p. 34; Contes^ 1892, p. 21 ; Fréd. Ortoli-' 1. c, p. 12.

3. A. Gittée et J. Lemoine. Contes wallons, p. 128; A. Desrousseaux. Mœurs pop. de la Flandre française, t. II, p. 312-317 ; E. Monseur. Bulletin de folklore, t. I, p. 93.

ments de musique. On lira au chapitre suivant comment des roseaux dévoilèrent de cette façon l'infirmité du roi de Portzmarc'h ; un autre roi breton, Gwiwarc'h, avait fait jurer à son barbier, sous peine de mort, de ne révéler à personne que ses oreilles ressemblaient a celles d'un cheval. Le barbier auquel le secret pesait alla le confier à une touffe de sureau qui croissait sur un talus ; l'été suivant, un joueur de biniou en coupa une branche pour en faire une anche ; dès qu'il y eut soufflé, le biniou se mit à répéter :

Ar roué Gwiwarc'h Eu deuz diou scouarn marc'h.

Le roi Gwiwarc'h — a deux oreilles de cheval. Dans une autre version, un des barbiers de ce roi ayant été mis à mort après son indiscrétion, un sureau poussa sur sa tombe, et un sonneur en ayant cassé une branche pour réparer son instrument, le biniou se mit à jouer le distique révélateur * ; d'après une variante, le roi vint à une noce où le biniou faisait entendre ces sons, et menaça de mort le sonneur ; celui-ci lui tendit l'instrument, qui dès que le roi eut soufflé, répéta : « Le roi Gwiwarc'h a des oreilles de cheval 2 ». Dans un conte wallon, un frêne croît sur la tombe d'une sœur assassinée par son frère pour lui prendre la fleur merveilleuse qu'elle a réussi à cueillir ; longtemps après, un berger se fait avec un rameau de cet arbre un sifflet, qui en passant de main en main, nomme le meurtrier 3. L'arbre d'un conte de la Nièvre ne révèle pas le secret qui lui a été confié, parce qu'il est en réalité une sorte de canal destiné à le transmettre en lieu sûr : le héros doit être changé en pierre s'il parle de celui qu'il a surpris ; il est sur le point de le laisser échapper lorsqu'il apprend qu'il peut éviter la » métamorphose, si après avoir mangé une orange et fait un trou dans un tronc d'arbre, il y applique ses lèvres, et y murmure tout bas ce qu'il a entendu dire ; les paroles suivront le tronc, descendront par les racines et se perdront dans la rivière4. Un fruit à la mimique révélatrice figure dans un conte gascon ; c'est la Pomme qui danse, rouge comme un coquelicot ; elle découvre la méchante femme qui a ordonné de jeter à la mer deux orphelins, en se mettant à danser, danser, jusqu'à ce qu'elle se pose, sans plus bouger, sur la tète de la coupable".

Des arbres, qui souvent doivent ce privilège à des circonstances en rapport avec la naissance du personnage, indiquent par leur état le danger auquel il est exposé. Lorsque des fils de pêcheurs vont courir

i. Alain, in Bull. Soc. arch. du Finistère, t. XIX, n° 3 et 4.

2. G. -P. de Ritalongi. Les Biyoudens, p. 380-381, d'à. Ducrest de Villeneuve: d'autres variantes ont été recueillies à Lost Marc'h en Crozon et à Portz Marc'h en Ploaré.

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