ÉPOQUES FAVORABLES OU DÉFAVORABLES \Y
conservée en Périgord. Une pratique du Limousin était fondée sur une idée analogique ; pour avoir une bonne récolle, il ne fallait pas raser la première mesure prélevée pour emblaver ; de même que le laboureur ne s'était pas montré avare, de même le champ «lovait aussi se montrer généreux ' .
Certaines époques sont nettement défavorables pour les semailles, et il en est de même qui sont pour ainsi dire labouées à ce point de vue : en Haute-Bretagne le blé mis en terre le jour des Morts ne germerait pas ; dans le Gers il dépérirait, ou s'il levait, il y pousserait beaucoup d'ivraie el il ne ferait que du mauvais pain. En Lorraine, et dans le Mentonnais, on ne sème rien le Vendredi saint : le grain ne sortirait pas de terre, et les courges seraient amères. En Poitou les haricots faits la semaine des Rogations viennent mal, et dans la Montagne Noire, la Franche- Comté et les Vosges, il faut s'abstpnir de semer le chanvre, parce qu'il ne grandirait pas ; dans le Morbihan, si on le met en terre le jour Saint-Marc, il devient fourchu2.
La répugnance à semer lors de certaines fêtes semble fondée sur un eu de mots : le peuple établit une relation entre le nom du saint et la ;mauvaise qualité à laquelle esl exposée la plante à naître. C'est pour cela qu'au XVIIe siècle les laboureurs ne voulaient pas emblaver le jour Saint-Léger, de peur que le froment ne devînt aussi léger ; en Lorraine celui que l'on sèmerait à la Saint-Bruneau serait noir et mauvais ; dans l'Albret les plantes semées ou plantées le jour Saint-Eutrope. en patois Saint- Est ropi, pousseraient « estropiées » 3.
La croyance à l'influence néfaste du mois de mai, qui existe en matière de mariage, et parfois de naissance, s'applique aussi à certaines cultures. Dans la Montagne Noire, les choux plantés alors deviennent bossus. Beaucoup de gens n'ensemencent pas pendant les Trécoles, qui sont, en Ille-et-Vilaine, les trois premiers jours de mai, les trois plus près du milieu, ou les trois derniers du mois, dans les Côtes-du- Nord, les trois premiers seulement : le blé serait rabougri4.
Il est par contre des époques exceptionnellement favorables : mais aucune n'est aussi privilégiée que la dernière partie de la semaine sainte. Dans la Gironde on obtient du violier double en le semant le
1. J.-B. Thiers. Traité des Sup., t. I, p. 308 : Eugène Le Roy. Le Moulin de Frau ; J.-J. Juge. Changements dans les mœurs (tes habitants de Limoges, p. 141.
2. Paul Sébillot. Additions, p. 40 ; Auricoste de Lazarque, in Rev. des Trad. pop., t. X, p. 532; Richard. Trad. de Lorraine, p. 268; J.-B. Andrews, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 218; B. Souche. Proverbes, p. 46: A. de Chesnel. Usages de lu Montagne Noire, p. 371 ; Gh. Beauquier. Les Mois en Franche-Comté, p. 75. Mélusine, t. I. col. 453 ; François Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 42.
3. J.-B. Thiers. Traité des Sup., t. 1, p. 309 ; Gh. Sadoul. in lier, des Trad. pop., t. XVlll, p. 441 ; Abhe L. Dardy. Anth. de l'Albret, t. II, p. 365.
4. A. de Chesnel. 1. c, p. 371 ; Paul Sébillot. Coutumes, p. 181.
Jeudi saint, entre L'office et les Ténèbres. Quoi que l'on dise en
plusieurs pays que la terre saigne si un l'ouvre le Vendredi saint, et que certaines cultures soient rigoureusement prohibées en ce jour de deuil, on le considère comme excellent pour d'autres. En Picardie, les graines produisent des fleurs doubles; en Poitou et dans le Pas-de- Calais ce privilège semble restreint aux giroflées de jardin, et à Boulogne le semeur doit être à jeun, comme celui qui, en Seine-et- Oise, dans les Deux-Sèvres et en Touraine dépose aux mêmes intentions les graines de giroflée jaune ; dans le Loiret et dans l'Yonne, l'opération doit être faite avant le lever du soleil. En Wallonie, les balsamines semées à trois heures de relevée ont des fleurs de toutes couleurs. Dans quelques localités des environs de Liège, on plante les fèves le Vendredi Saint, dans les Ardennes belges le blé et les pommes de terre, qui réussissent infailliblement1. En Haute-Bretagne les citrouilles semées ce jour-là deviennent énormes; en Picardie les oignons sont préservés delà sécheresse et des insectes. A Valenciennes, si on ne peut parvenir à avoir des raves dans un jardin, il faut attendre le Vendredi saint pour les semer. A Menton, les graines de courges, en Haute-Bretagne, celles de citrouilles doivent être mises en terre le Samedi saint pendant que le Gloria sonne, pour annoncer que les cloches reviennent de Rome, comme dans le Maine, où l'on dit qu'elles deviendront grosses comme des cloches - .
Dans la Gironde, le persil semé le Mardi Gras dure deux ans et De monte pas ; certains paysans du Maine et de l'Anjou, en raison d'une idée analogique déjà constatée, sèment le chanvre le jour de l'Ascension atin qu'il soit plus haut3.
Dans la Brie, au commencement du XIXe siècle, pour préserver le blé de la carie, on commençait à en enfouir en terre quelques grains le dernier vendredi de septembre, quelle que fût la petite quantité de la culture. Cette observance ne semble pas aussi motivée que celle de la Haute-Bretagne, où l'on dit que le blé semé le dernier jour d'octobre, vigile de la Toussaint, donne la meilleure farine, parce que tous les saints dont on célèbre la fête le lendemain viennent bénir les champs *.
Les cultivateurs ont aussi égard, sans qu'il soit aisé d'en découvrir
1. C. «le Mensignac. Sup. de la Gironde, p. 126 ; Alcius Ledieu. Trad. de Demuin, p. ~1 : Léo Desaivre. Croyances, p. 7 ; E. Rolland. Flore pop., t. I, p. 213, 223; C. Moiaet. Usages de l'Yonne, p. 127: Alfred Uarou, iu Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 599. t. XV111. p. 137-158.
2. Paul Sébillot. Trad., t. II, p. 'Si?, ; H. Carnoy, in MHusine, t. 1, col. 72: E. Holland, t. Il, p. 190, d'à. Hécart. Préjugés de Valenciennes. 1813 : J.-B. Andrews, in llev. des Trad. pop., t. IX, p. 214; Paul Sébillot. Ibid, t. VII, p. 162 : G. Dotin Les Parler i du Bas-Maine, p. 596.
3. Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 30; liev. des Trad pop., t. XIII, p. 111.
4. Ladoucette. Mélanaes, p. 418 . Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. VII. p. 162.