LA SORCELLEKIE ET LA FASCINATION
Une dame ayant demandé à un sabbat de Sare de jeter des poudres sur les fruits et en ayant jette sur un jardin et un pré joignant, les oignons du jardin ne peurent recevoir l'infection et néantmoins tout le reste mourut, ensemble l'herbe du pré et une vintaine de moutons qui estoient dedans.... Deux sorcières ayant mis à part deux bouteilles en l'hostellerie où elles estoient arrivées, comme l'hoste les eut entendu parler de faire mourir les bleds et les vignes, il print les deux bouteilles et versa l'eau sur le lit où elles estoient et soudain elles moururent. Les moines de Bosquen (Cotes-du-Nord) avaient aussi des bouleillées pour faire périr les récoltes; un de leurs serviteurs en ayant jeté un soir le contenu en souhaitant la mort des moines, ceux-ci trépassèrent cette nuit même1.
En Limousin au commencement du siècle dernier, on enlevaitla récolte du voisin en enterrant dans son champ un œuf de poule préparé à cet effet ; mais si la victime de ce sortilège brûlait l'œuf à petit feu, le spoliateur ressentait une vive douleur qui ne cessait que lorsqu'il avait restitué ce qu'il avait soutiré 2.
Suivant une légende très moderne, la maladie qui frappa les pommes de terre vers 1850, eut pour cause première une malédiction. Ou raconte aux environs de Dinan que les domestiques de ferme fatigués de trop manger de pommes de terre, proférèrent contre elles une malédiction dont on n'a pas conservé le texte, et la terre demeura six ans sans produire aucun de ces tubercules. En Wallonie, vers 1845, on attribua cette maladie à une punition du ciel, irrité de ce que l'on avait commencé à danser la polka, laquelle n'était autre suivant les bonnes gens, que la danse que les Juifs dansèrent au moment de la condamnation de Jésus-Christ 3.
Les plantes sont exposées à la fascination, non seulement quand on les sème, mais encore après qu'elles sont sorties de terre. Dans le Mentonnais, la courge montrée avec le doigt séchera ; les cultivateurs provençaux disent aussi quelle craint les œillades; en Poitou, les morilles ne grandissent plus une fois qu'on les a aperçues ; dan> la Gironde, cèpe vu ne profite plus : en Périgord, l'œil de l'homme fait moisir et tue les champignons v.
Au XV0 siècle le sang menstruel était funeste aux plantes : l.'erbe en muert, c'est chose clere.
1. J. du Bellay, Jeux rustiques, p. 63; De Lancre. De l'inconstance des iir,,iVii>,
1. 11. p. 140 ; Jean Bùdin. Le Fléau des Sorciers. I. III, c. 5: Paul Sébillot. Légendes locales, t. II, p. 38-39.
2. J.-J. Juge. Changements dans les mœurs des habitants de Limoges, p. 159.
3. Lucie de V.-H. iu lier, des Trad. pop., t. XVI, p, 444 ; Wallonie, t. I,p. 22.
4. J.-B Andrews, in Rev. des Trad. pop., IX. p. "218; Begis de la Colombièrc Cris de Marseille, p. 281 : 15. Souche. Croyances, p. :J1 ; F. Dateau, 1. c. p. 28 ; Abbc Audicrne. Notice sur la ville de Suinl-Astier, Perigucux, 1841, îu-S. p. 12-13.
Dans la Gironde, si une femme va ramasser des cèpes pendant ses jours menstruels, il n'en repoussera plus, an moins pendant une année, dans le bois où elle les aura cueillis; elle fait flétrir et mourir Ions ceux qui se trouvent dans la forêt quand elle y entre. Aux environs de Dinan, lorsqu'elle a touché du bout du doigt une feuille d'absinthe, toute la plante semblera mourir ; mais peu de temps après elle reparaît à dix mètres plus loin ; « l'herbe sainte » est allée se purifier sous terre pour se montrer ensuite plus vigoureuse que jamais. On disait au XVIe siècle: La femme estant en ses mois se pourmenant par les planches de pompons, courges et concombres, les fait seicher et mourir ; le fruit qui en réchappe sera amer. En Poitou, elle les empêche de mûrir*. Au XVIe siècle, la rue mourait incontinent si une femme qui avait mal versé de son corps ou avait ses mois la touchait ou en approchait tant soit peu. Dans le traité qui constate ces préjugés, on rencontre les suivants, qui n'ont pas été relevés de nos jours : Quand la menthe a cru. il ne la faut toucher avec ferrement aucun, autrement elle mourrait. II ne faut approcher près de la couche du concombre quelque vaisseau plein d'huile, parce que le concombre surtout hait l'huile et ne peut protiter si celui qui le cultive a manié de l'huile2.
Les plantes sont aussi soumises à des influences diverses: si le persil réussit bien dans un jardin, on dit en Poitou que le jardinier est bon étalon, ou qu'il n'y a pas de jaloux dans la maison. Dans les Vosges, qui lessive entre les Rameaux et Pâques lessive aussi les fleurs :;.
Des préjugés relevés jusqu'ici en petit nombre, parlent d'étranges générations de plantes. On en rencontre un exemple curieux au XVIe siècle; Aucuns disent (chose toutefois admirable) qu'il ne faut que percer les cornes de moutons ou béliers sauvages enfouis en terre bonne pour produire asperges. Noël du Fail y faisait allusion quelques années auparavant : Ce n'estoit comme à Paris où il y avoif abondance de cornes, dont issenl et proviennent icelles asperges. Dans la presqu'île guérandaise on prétend que là où les sorciers ont dansé, un champignon pousse sous chacun de leurs pas4. Certains paysans de la Haute-Bretagne croient que le cresson ne vient que dans les ruisseaux où l'on a roui du lin, et qu'il est produit par la graine de
1. Eustache Descharups. Œuvres, t. II, p. 257 ; C. de Mensignac. Sup. de la Gironde, p. 7 ; Comtn. de Mme Lucie de V.-H. ; Maison rustique, 1. II, ch. 40 ; Léo Desaivre. Croyances, etc. p. 6.