LA TRANSMISSION DU MAL
Dans les Vosges on détruit le chancre en faisant avec de la moelle de jonc une croix à trois croisillons, qui, après avoir été plongée dans de l'eau bénite pendant quelques secondes, est déposée sur la langue du malade, et devra y rester jusqu'à ce que la personne qui l'y aura mise ait eu le temps de réciter trois Pater et trois Ave en l'honneur des trois personnes de la Trinité. Dans le Doubs l'opérateur pour guérir les dartres coupe à la partie inférieure de trois tiges de blé, et sur un nœud, trois bouts de paille de la grandeur d'une allumette ; avec chacun d'eux, il fait le tour de la partie malade en appuyant légèrement sur la peau, termine par un signe de croix sur le mal et jette derrière lui la paille par dessus son épaule droite '.
Suivant une croyance très répandue, on peut se débarrasser d'une maladie en la transmettant à un être ou à un objet; ceux-ci la prennent, en souffrent el éprouvent le même sort qu'aurait subi celui qui la leur a passée. En ce qui concerne les plantes, cette transmission se fait assez fréquemment au moyen de l'urine. Au XVIe siècle, ce procédé était réputé efficace pour l'hydropisie : il fallait c pisser neuf matins sur le marrube avant que le soleil lait touché ; et à mesure que la plante mourra, le vantre se desanflera » Elle était encore usitée dans un autre cas, et la transmission y est, comme dans l'exemple précédent, nettement indiquée : Trouvés du plantain qui naisse sur une maison. Que celui qui ha la jaunisse pisse dessus par plusieurs fois, tant que la plante en meure. A mesure qu'elle mourra la jaunisse se passera. Dans le pays de Bayeux, la jeune Mlle malade urine aussi chaque jour sur une feuille de plantain, jusqu'à ce que l'herbe périsse. En Ille-el-Vilaine, on pisse sur du plantain trois malins de suite ri à jeun pour se guérir de la fièvre. En Lorraine pour faire passer la jaunisse, on doit pisser sur des orties pendant neuf jours consécutifs. Dans le> Vosges, quand on en sent les premiers symptômes, onéreuse avec soin une carotte, et après l'avoir remplie de son urine, on la suspend dans la cheminée ; à mesure qu'elle sèche le mal se retire 2. On relève d'autres traces de la transmission du mal à des plantes détachées du sol Dans les Landes, on guérit le prurigo en suspendant sous le manteau de la cheminée un pied d'arrète-bœuf (Ononis cueilli par un individu de l'âge et du sexe du malade ; à Marseille, pour faire passer les aphtes, on y met un petit paquet de pariétaire. Au XVIIe siècle, comme aujourd'hui dans le Tarn, on se débarrassait de la fièvre, en y attachant un chou dérobé dans un jardin voisin. Dans la Gironde, pour guérir la
1. V. Lespy. Prorerbes du Déarji, p. 159; L.-F. Sauvé. Le /'.-/,. des Haute*- Vost/es, p. 273; Ch. Roussey. Glossaire de Boitrnois, p. 28.
2. Laurent Joubcrt. Seconde partie des erreurs, p. 218, 216; F. IMu«|iiot. Con/e* de Bayeux, p. 43; Paul Sébillnt. Ti'ad., ( II, p 342; Richard. Trad. de lorraine. p. l.iO; L.-F. Sauvé, le F.-L. des Hautes* Vosges, p. 2*9.
piqûre il'1 (a herloque [picrif eojiinoides) il-faul en se levant arracher [a planté e| la poser sur une aubépine. Dans le Finistère, on se délivre des verrues en ramassant sur son chemin la première feuille de chou qui se présente ; après s'en être frotté, on a soin de la remettre exactement à la place quelle occupait à terre, et l'on s'éloigne en toute hâte en évitant de regarder en arrière '.
La pratique qui suit suppose la croyance a l'animisme des végétaux. Naguère dans la région des Pyrénées, la mère, et à son défaut la nourrice de l'enfant malade, offrait à un pied de menthe, en l'invoquant pour la guérison, un pain couvert de sel. Cette cérémonie devait être répétée neuf fois ; la plante périssait, et l'enfant recouvrait la santé2.
Les verrues sont à elles seules l'objet d'autant de pratiques de transmission que tous les autres inconvénients réunis. L'agent le plus ordinaire est le petit pois, en raison d'une analogie de forme. L'un des moyens les plus simples, qui était d'un usage courant au XVIIe siècle, consistait à envelopper dans un linge autant de pois que l'on avait de verrues, et à le jeter en un chemin ; celui qui le ramassait prenait les verrues, et celui qui les avait auparavant était guéri. Dans la Suisse romande on y ajoute un nombre de cheveux égal à celui des pois qui représentent des excroissances, et on fait du tout un paquet auquel on met une adresse, pour qu'il soit plus facilement recueilli sur la route par quelqu'un ; au XVIe siècle, on les passait à qui que ce soit en les lui faisant toucher avec autant de pois \ Dans le Bocage normand, on dépose au fond d'un vase rempli d'eau autant de pois que l'on a compté de verrues; il est caché dans quelque coin choisi par le malade qui se gardera bien d'en parler ; à mesure que les petits pois se désagrégeront les verrues disparaîtront ; dans la Gironde, on frotte les tics avec neuf pois que l'on enterre dans un chemin où il passe beaucoup de monde. Dans les Vosges, on applique dessus des pois que l'on enferme dans un cornet de papier, qu'il faut jeter dans la fosse de lapremière personne qui décède. En Poitou, le pois qui a touché les fis est mis dans un trou de mur4.
On a vu, t. II, p. 399 et 320, qu'on s'en débarrassait aussi en lançant ries pois ou des grains «Ions des fontaines ou dans des puits. En Herrv
1. E. Rolland. Flore pop., t. IV. p. 119; Régis de la Colombière. Les Cris de Marseille, p. 272 ; J -B. Thiers. Traité des sup., t. I, p. 376; le Télégramme, US lévrier 1896 ; F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 33-34 ; L.-F. Sauve, iu Mélusine, t. II, col. 549.