‹ Le folk-lore de France (volume 4)Chapitre 46 sur 491 · LES CHAIRS INTERDITES · texte numérisé non relu

LES CHAIRS INTERDITES

A cette même époque de pauvres gens promenaient des ours de province en province, publiant partout où ils passaient que ceux qui montaient dessus n'étaient plus sujets à la peur; cette petite industrie se pratiquait aussi à Paris, et ceux qui l'exerçaient, dès qu'on y était monté, le chapeau à la main, faisaient faire à l'animal quelques pas en tournant, et marmottaient certains mots que l'on n'entendait point, le tout pour un double ' . La promenade sur l'ours constitue aussi un préservatif contre les maux à venir; au XVe siècle, on la considérait comme une sorte de panacée: Cellui qui franchement puet chevauchier l'ours, ix. pas d'un tenant, il est affranchy de. ix. paires de maladies. Cette croyance subsiste toujours dans la région Pyrénéenne: Si l'on place un enfant sur le dos de la bête, et qu'après qu'elle a marché et fait neuf pas, on le reprend, il est exempt d'une gourme appelée le mal de saint Loup et de l'épilepsie que l'on nomme le mal de terre. Dans la Bigorre, celui qui, étant enfant a été mis dans les mêmes conditions sur le dos d'un ours, est à l'abri de la rage2.

Suivant une superstition assez rare aujourd'hui, il est dangereux de manger après certains mammifères. On disait au XVe siècle : Qui de nuit laisse sur la table la nape estendue, et les soris viennent par nuit sur la nape mengier les miettes du pain qui y sont demouréez, quiconques mengue lendemain sur icelle, ses dens lui deviendront noirs et tost après pourriront. En Hainaut, lorsqu'une personne a de petits abcès aux lèvres, on dit qu'elle a mangé des aliments auxquels une souris a touché. Les Evangiles des Quenouilles indiquent un autre inconvénient, et la manière de s'en débarrasser : Si une personne mengue d'une beste que le loup aura estranglé, et de laquelle aura par aventure mengié, à grant paine puet icelle personne rendre ame se le loup n'estoit premièrement mort. Au moins ne pourroit-il parler par long temps, s'il n'avoit fait son offrende à Monseigneur sainct Loup 3. Une des défenses de cette époque était fondée sur une analogie entre une infirmité et l'aspect de la partie de l'animal dont elle porte le nom : On ne doit point donner à jones filles à mengier de la teste d'un lièvre, afin qu'elles mariéez, et par especial enchaintes n'y pensent ; car pour certain leurs enfans en pourroient avoir leurs lèvres fenduez. Un épisode d'un conte de la Haute-Bretagne suppose la croyance d'après laquelle un homme est plus ou moins brave suivant la nature de la bête dont sa mère s'est nourrie

i. Dassoucy. Le Jugement de Paris, Paris, 1648, in-f»,p. 83 ; Scarron. L'Enéide travestie, ch. I ; Fleury de Bellingen. Etymologie des proverbes françois, 1656 ; Sauvai. Antiquités de Paris, t. I, p. 254.

2. Les Evangiles des Quenouilles, II, 21 ; E. Rolland. Faune pop., t. I, p. 4"? ; Comm. de Mlle Félicie Duclos.

3. Les Evangiles des Quenouilles, V, 16; Alfred Harou. Le F.-L. de Godarville, p. 22 ; Les Evangiles, V, 10.

^ LtS MAMMIFÈRES SAUVAGES

pendant sa grossesse : un domestique loup-garou n'attaque pas un passant, dont la mère, étant enceintede lui, a mangélecœur d'un lièvre1. Au XVe siècle, il fallait, pour éviter la paralysie, s'abstenir de la chair et de la tête de l'ours ; en Hainaut, on s'expose à contracter la syphilis en mangeant la viande du lapin ou du lièvre en rut2. Au XVIe siècle le poumon de lièvre était dangereux :

Car tel manger pour le chien

A vray dire ne vault rien.

D'autant qu'il cause la rage3.

La chair elle-même des animaux pouvait, en raison de l'espèce ou de la partie du corps à laquelle elle était empruntée, influer sur l'intelligence. La superstition qui suit était courante à l'époque de la Renaissance : On tient pour suspect à la mémoire, l'usage du cerveau de Connil : parce que cet animal ha la mémoire (qui consiste au cerveau) si courte que, ne se souvenant du danger qu'il vient de passer, il ne laisse de retourner au gîte d'où il s'est levé un peu auparavant4.

Ainsi qu'on l'a déjà vu, quelques mammifères sauvages sont tués ou martyrisés, pour divers motifs superstitieux. En beaucoup de pays des pratiques cruelles, que l'on exerce surtout sur les taupes, ont pour but de conférer le pouvoir de guérir à celui qui les a accomplies. D'après les paysans du Maine, le jeune homme qui, ayant encore son innocence, prend une taupe vivante, lui ouvre le ventre et y tient le doigt plongé toute une nuit, acquiert la vertu de faire disparaître les coliques des chevaux en leur frottant le ventre avec ce doigt. Dans le pays de Liège, il faut empaler la bête au bout de l'index et l'y laisser mourir ; le doigt meurtrier guérit les maux de dents, par simple attouchement, pendant l'année entière ; suivant d'autres, on doit la prendre vivante, le jour du Vendredi Saint, et se teindre de son sang le pouce et l'index B. Dans les Ardennes, on empoigne, au mois de janvier, avec la main gauche, la première taupe que l'on voit sortir de terre, et on la serre jusqu'à ce qu'elle étouffe ; cette main a pour toujours le don de faire passer les coliques des chevaux et de certains autres animaux, quand elle est promenée en forme de croix sur leur ventre ; en Normandie, celui qui, à certain jour de la lune, étouffe une taupe, peut, avec l'attouchement de la main taupée, guérir plusieurs maladies des hommes et des bêtes ; en Berry, la personne qui, dans son enfance, a étouffé

1. Les Evangiles des Quenouilles, I, 8; Paul Sébillot. Contes, t. II, p. 295.

2. Les Evangiles, III, 2; A. Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 268.

3. Claude Gauchet. Le plaisir des champs, Bibl. elzév., p. 145.

4. Lauréat Joubert. Seconde partie des erreurs, p. 214; cf. la comparaison de la Haute-Bretagne : comme les lii'vres, il perd la mémoire en courant.

5. X. de la Perraudière. Trad. locales, p. 7 ; Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 375.

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