ORIGINE
D'après la légende, populaire chez les Brelons, de création dualiste, Dieu a fait le cheval, et le Diable l'âne; Dieu a fait la vache, et le Diable la chèvre ; Dieu a fait le taureau, et le Diable le bouc. En Poitou, où semble subsister la tradition, beaucoup plus effacée qu'en Bretagne, d'une concurrence entre le génie du bien et celui du mal, quand Dieu voulut créer le chat, le Diable lui dit : « Tu feras le chat si tu veux, mais sa tête sera à moi. » Aussi la tète du chat appartient-elle au Diable, tandis que le reste du corps est à Dieu. Le proverbe provençal : Li chien soun déu bon Dieu et li cal soun doit diable, suppose aussi une croyance analogue '. On a vu au chapitre précédent, que le mouton et le chien ont pour contre-partie une bête sauvage et non pas un animal domestique réputé inférieur.
Quelques récits parlent d'animaux qui ont subi des modifications postérieurement à leur origine : d'après un récit du Puy-de-Dôme, les chèvres n'ont plus qu'un petit bout de queue, depuis que, au temps jadis, le loup a mangé celle d'un biqueton2. On dit assez communément en Haute-Bretagne que jadis les chats avaient des cornes, mais qu'ils les ont vendues pour aller boire, suivant d'autres, afin de se procurer du poisson, pour lequel ils ont un goût très prononcé ; on raconte même en quelles circonstances ils conclurent ce marché : Au temps où les bœufs et les vaches étaient encore dépourvus de cornes, un poissonnier qui passait avec sa charrette attelée d'un bœuf près d'une croix autour de laquelle dansait une bande de chats, les vit interrompre leur divertissement, entourer sa voiture et lui demander du poisson; le pêcheur répondit qu'il leur donnerait tout son chargement s'ils vou-
1. <.. Le Calvez, in liev. des Trad. pop., I. I, p. 202; Léo Desaivre. Croyances, p. 23 ; .Mistral. Trésor.
2. Gabrielle Sébillot, in Ilev. des Trad. pop., t. XV, p. 424-425.
laient lui céder leurs cornes. Leschatss'empressèrentdeles déposer dans la charrelte qui en fut bientôt remplie. Il en plaça deux au front de son bœuf, et, de retour chez lui, il en mit aussi une paire à ses vaches ; il vendit les autres à ses voisins. Les bœufs et les vaches ont toujours eu des cornes depuis cette époque ; mais elles n'ont pas repoussé sur le front des chats1.
Les particularités physiques de certains animaux domestiques, leurs qualités ou leurs défauts se rattachent à des actes accomplis parleurs ancêtres lors de la création, du déluge, ou pendant le séjour de Jésus sur la terre. Suivant une tradition que l'on peut considérer comme générale, le Sauveur a marqué le dos de l'âne du signe de la croix en reconnaissance des services qu'il lui a rendus ; en Eure-et-Loir cette distinction lui vient de ce qu'il a porté Jésus pendant la fuite en Egypte ; dans le pays de Liège elle est la récompense de sa charité : lors de cet exode, il accepta avec empressement de servir de monture aux divins voyageurs, et laissa aussitôt sa maigre pitance ; depuis il est resté sobre et se contente de peu2. Un récit de l'Albret raconte aussi que la vache a été récompensée de sa compassion : lorsque la Vierge coucha l'Enfant Jésus entre une mule et une vache, la première tirait à elle tout le foin, tandis que la vache, le ramassait et en couvrait le nouveau- né qu'elle réchauffait avec son haleine. La Vierge lui dit : « Tu auras l'honneur de porter neuf mois comme les femmes ; soit l'été, soit l'hiver tu auras toujours le nez humide et l'haleine chaude en souvenir de ton bon cœur3». La mule, au contraire, subit la peine de ses méchancetés : D'après une légende du Nivernais, lors de la création, elle donna, sans aucun motif, un coup de pied à la femelle du lièvre ; Dieu, pour la punir, lui a interdit de propager sa race ; d'autres disent qu'elle est stérile depuis que Noé l'a maudite quand, au sortir de l'arche, elle lança une ruade au lièvre et lui coupa la queue. Dans l'Albret, elle a été frappée de stérilité par la Vierge parce que, au moment où le Christ naquit entre elle et une vache, elle attirait tout le foin à elle et découvrait l'enfant '*. Une particularité du cheval remonte à l'égoïsme de l'un de ses ancêtres : la Vierge Marie et saint Joseph lui ayant demandé de les porter sur son dos. disant que, grâce à lui, ils seraient promptement à l'abri des sicaires d' lié rode, le cheval qui mangeait son picotin d'avoine, se contenta de tourner la tête en groumtanl, puis, sans répondre, il se remit à la mangeoire. L'enfant
1. J.-M. Carlo, in Rev. des Trad. pop., t. XIII, p. 405; Paul Sébillot. Traditions de la Haule-liretUQne, t. Il, p. 43 ; iu Iiev. des Trad. pop., t. II, p. 491.
2. F. Pluquet. Contes de Bayeur, p. 37; Léo Desaivre. Croyances, etc., p. 23, E. Rolland. Faune populaire,l. IV, p. 250; 0. Colson, in \Yallonia,{. I, p. 53-54,