Î. LES BATEAUX DES MORTS
Des traditions, presque toutes recueillies en Bretagne, parlent de navires qui apparaissent dans le voisinage de nos côtes, et y jouentun rôle en rapport avec d'antiques croyances, beaucoup moins effacées qu'on ne serait porté à le penser. La légende du bateau des morts est l’une des premières qui aient été constatées sur notre littoral: elle y existait sans doute bien avant la conquête romaine, et au VI*siècle Procope la rapportait en ces termes: Les pêcheurs et les autres habitants de la Gaule qui sont en face de l'ile de Bretagne, sont chargés d'y passer les âmes, et pour cela exempts de tributs. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils se lèvent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu'elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèveat d'un pouce à peine au-dessus des eaux; une heure suffit pour ce trajet, quoique, avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire dans l’espace d'une ruit?. Ce navire des morts n’a pas disparu de la tradition contemporaine, et de 1830 à nos jours, on le voit figurer dans plusieurs récits, recueillis sur divers points de la Bretagne, Celui de Souvestre (1836) est le plus ancien, mais non le plus probant. Il ressemble tellement dans sa première partie à la version de l'historien grec, que l'on peut se demander, connaissant les procédés de l’auteur, s'il n’en est pas une sorte de paraphrase, plutôt que la transcription exacte de ce qui se racontait alors sur le littoral du Morbihan : Près de Saint-Gildas, les pêcheurs de mauvaise vie, et qui se soucient peu du salut de leur âme, sont quelquefois réveillés la nuit par trois coups que frappe à leur porte une main invisible. Alors ils se lèvent, poussés par une volonté surnaturelle. Ils se rendent au rivage, où ils trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides, et qui pourtant enfoncent dans la mer jusqu’au niveau de la vague. Dès qu'ils y sont entrés, une grande voile blanche se hisse seule au haut du mât et
1. F. Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 415-4178. 2. Guerre des Goths, 1. IV, c. 20.