‹ Le folk-lore de FranceChapitre 105 sur 403 · LES BATEAUX DES MORTS · texte numérisé non relu

LES BATEAUX DES MORTS

la barque quitte le port, comme emportée par un courant rapide. On ajoute que ces bateaux chargés d'âmes maudites, ne reparaissent plus au rivage, el que le pêcheur est condamné à errer avec elles à travers les océans, jusqu'au jour du jugement". D'après C. d'Amezeuil, ce bateau doit, jusqu'à la fin des siècles, aller de plages en plages, d'îles en îles, à la recherche des corps des marins pour les ramener au hameau qui les a vus naître” La mention de l’île où les morts sont transportés, nettement indiquée par Procope, a disparu de ces récits, mais elle subsiste, à un état plus vague, dans une légende du nord de la Bretagne où figure aussi la navigation errante des bateaux mystérieux : on croit dans le pays de Tréguier qu'il y a des barques qui portent les âmes des morts, et surtout celles des noyés, à des îles qu'on ne connaît pas, et que personne n'a jamais vues ; mais qui n'en existent pas moins et qui se montreront à la fin du monde. Les soirs d'été, quand le vent se tait et que la mer est calme, on entend gémir les rames et l’on voit des ombres blanches volliger autour des bateaux noirs. Si quelqu'un tente de suivre en mer les barques qui portent les âmes des morts, il est obligé de les accompagner jusqu'à la consommation des siècles®.

Bien que la légende qui suit, intercalée dans une scène de sorcellerie, soit contaminée, elle semble pourtant apparentée au récit de Procope et à ses divers parallèles. À Noirmoutier, après le sabbat des sorciers à la pointe de Devin, dès que le jour commencait à paraître, on voyait une barque mystérieuse où l'on n’aperçevait personne. Une voix en sortait et criait : « Embarque, embarque, allons en Galloway! » et le navire paraissait tellement chargé qu'il semblait près de sombrer. Les paysaus disent que ce pays de Galloway, ou Gallouays est la Galilée, ou mieux la Judée où les morts seront jJugés*.

La croyance au navire des morts se retrouve aussi, sous des formes variées, et pas toujours précises, dans plusieurs autres récits : Les Bolbiguéandets du Morbihan, qui sont des espèces de lutins, forcent des voyageurs à entrer dans une barque noire, où se pressent des fantômes. Quand elle est chargée, elle part avec la rapidité d’une flèche pour une ile inconnue. Les âmes s’envolent, la barque repart, le conducteur tombe dans un sommeil profond, et, le lendemain se retrouve endormi à terre *. Sur les côtes du Finistère, la Barque des Morts, Lestr an Anaon, vogue la nuit, chargée à couler bas, et ses passagers, à qui les hèle,

. E. Souvestre. Les derniers Bretons, t. 1, p. 118.

. C. d'Amezeuil. Légendes bretonnes, p. 264.

. Paul Sèbillot. Légendes de la Mer,t. 1, p. 355.

. Dr Viaud Grand-Marais. Guide du voyageur à Noirmoutier, p. 146. . Musée des Familles, t. IV, p. 335.

x + W NN æ

ne répondent que par des amen’. On ne dit pas quelle est sa destination, ni par qui elle est conduite. À Audierne on est mieux renseigné, au moins quant au capitaine d'un bateau qui sy montre de temps en temps ; il est rempli de lumières et l'on n'apercoit personne à bord; d'autres fois on entend seulement des bruits d'aviron, des commandements d'étarquerles voiles, mais on ne voitrien. C'estle Bag-noz (bateau de nuit)qui fait, sur mer, l'office que le Carrik Ankou,le Chariot des morts, fait sur terre.ll est commandé par le premier mort de l'année. Une dame d'Audierne qui perdit son mari du choléra, le 1° janvier 1886, n'avait plus d'autre nom que An Jtron'n Ankou, la Femme du Trépas. Lorsque ce bateau est commandé par un vieillard, il y aura, dans l’année, mortalité sur Les enfants ; si le capitaine est un enfant, ce sont les vieillards qui mourront?. A l'ile de Sein, l'homme de barre du Bag-Noz est le dernier noyé de l’année. Une femme dont le mari avait disparu en mer sans que son corps eût élé retrouvé, l’'aperçut qui tenail la barre, un jour que le Bag-Noz passait tout près d’une des pointes de l'ile. Ce bateau se montre quand quelque sinistre doit se produire aux environs ; il apparaît sous une forme assez indécise à la tombée de la nuil : son équipage pousse des cris à fendre l'âme ; mais sitôt que l'on veut s’en approcher, la vision disparaît. Un marin parvint cependant à le serrer, une nuit, d'assez près pour voir qu'il n'y avait personne à bord, que l'homme de barre ; sitôt qu'il lui eut parlé, le bateau disparut, Si le pilote avait dit: Requiescant in pace, il aurait sauvé Loute la batelée de morts *.

Une gracieuse légende que l’on n’a jusqu'ici rencontrée que dans le pays de Tréguier, suppose qu’en certaines circonstances, un bateau se présente spécialement pour prendre une seule âme, el non, comme d'habitude, tout un groupe de défunts. Lorsqu'un enfant qui n'a point encore péché est sur le point de mourir, une petite barque blanche remonte le Trieux, saus que l’on voie personne à bord : elle est conduite par des anges qui viennent chercher l’âme de l'innocent*. Sur le littoral de la Vendée, on connaissait aussi un bateau qui, bien qu'on ne le dise pas expressément, semble en relation avec les morts. On raconte au port de la Claye que, jadis, on entendait un bruit de rames et de soupirs sur la rivière du Lay. Une barque mystérieuse remontait jusqu’à Morteville, puis redescendait vers la mer avec la marée”.

Les légendes bretonnes connaissent une sorte de navire-enfer, qui comme le Voltigeur hollandais, navigue sans repos et est monté par un

Page 1