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LES NAVIRES DES AMES EN PEINE

La croyance aux navires qui transportent les morts n’a guère été constatée Jusqu'ici, à deux exceptions près, el encore ne sont-elles pas absolument typiques, que surdivers points de la péninsule armoricaine, où on la retrouve au nord comme au sud, dans le pays bretonnant et dans celui de langue française. Mais on parle, en Normandie comme en Bretagne, de bateaux qui se montrent pour rappeler les défunts au souvenir des vivants et pour réclamer des prières. Au Pollet, la légende élait encore assez populaire vers 1840 pour être racontée de plusieurs manières : Presque chaque année, le jour des Morts, on voit apparaître au bout de la jetée de Dieppe un des navires qui ont péri depuis un an ; on le reconnail: ce sont ses voiles, ses cordages, sa mâture. Le gardien du phare lui jette la drome, l'équipage la saisit et l'attache à l’'avant-pont, suivant l'usage. Alors le gardien de crier aux gens du port « Accourez! veuves, voici vos maris ; orphelins, voici vos pères! » Et les femmes accourent, suivies de leurs enfants : tous s’attellent à la drome el halent le bateau. Bientôt il est dans le bassin, près du quai ; chacun reconnait ceux qui sont à bord : « Bonjour, mon homme ; bonjour, raon père ; bonjour, Pierre, Nicolas, Grégoire ! » L'équipage ne répond pas. «Alors, amenez vos voiles! » les voiles restent tendues : « Venez donc, que nous vous embrassions. » À ces mots on entend sonner la messe, et aussitôt les voiles, le bateau, l'équipage, tout disparait; les femmes et les enfants des naufragés s'en vont à l'église en pleurant. « Payez vos dettes » murmure autour d'eux la foule des spectateurs *. D'après une autre version du Pollet, le jour des Morts, à la nuit tombante, on voyait parfois s'approcher du bout de la jetée un bateau que l’on prendrail pour un bateau du port. Le maître haleur, trompé par l'apparence, s'apprétait à jeter la drome ; mais lorsqu'il étendait les bras, le bateau s'évanouissait, et l'on entendait par les airs des voix plaintives; c'étaient celles des hommes du Pollet qui, dans le cours de l'année, élaient morts à la mer, loin des yeux de leurs parents et sans sépulture ?.

Une barque, montée aussi par des âmes en peine faute de prières, apparut à deux marins dont le bateau, surpris par la marée, s'était échoué dans la rivière de Quimper. Ils s'étaient roulés dans leur voile et allaient s'endormir en attendant le retour du flux, qaand ils furent hêlés à plusieurs reprises par une voix forte qui leur demandait, en les appelant par leur nom, d’ailer chercher des gens embarrassés. A la fin ils regardèrent dans ia direction de la voix et virent que le fond de la

1. L. Vitet. Histoire de Dieppe, p. 381; A. Bosquet. La Normandie romanesque, p. 271, a paraphrasé le récit de Vitet en y ajoutant des détails qu’elle semble avoir emprun'és à Shoberl, Excursions in Normandy,t. I, p. 215,

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baie venait de s'éclairer subitement d'une lumière qui semblait sortir des eaux ; dans cette lumière se profilait une barque où cinq hommes, pareillement vêtus de cirés blancs parsemés de larmes noires, se tenaient debout, les bras tendus. L'un des marins, pensant que c’étaient des âmes en détresse, leur cria qu'ils étaient échoués, mais qu'ils étaient prêts à faire ce qu'ils pourraient pour eux. Alors les cinq fantômes s’assirent chacun à leur banc et se mirent à ramer ; mais comme ils ramaient tous du même côté, le bateau, au lieu d'avancer, virait sur place. Les deux marins, avec de l’eau à mi-jambe, se dirigèrent vers la barque blanche ; mais quand ils furent tout proche elle sombra soudain el la lumière de la baie disparut. À la place où étaient les quatre rameurs s’allumèrent quatre cierges, et le cinquième fantôme, celui qui tenait tout-à-l'heure le gouvernail, avait encore la tête et les épaules au-dessus de l’eau. L'un des matelots Jui ayant demandé s'il était de Dieu ou du diable, l'homme lui répondit: « Nous sommes ici cinq âmes qui attendons le passage d'un homme de bonne volonté »; et comme le marin lui répondait qu'ils étaient disposés à faire ce qui était nécessaire pour les délivrer, il ajouta que pour cela, il fallait faire dire cinq messes mortuaires pendant cinq jours, au maïtre-autel de Plomelin, auxquelles devaient assister trente-trois personnes. Lorsqu'elles eurent été dites, les marins relournèrent à la baie ; la lumière se montra de nouveau au-dessus des flots, et les cinq fantômes apparurent dans la barque, encore vêtus de leurs cirés blancs, mais les larmes en avaient disparu, ils avaient l'air heureux et une musique délicieuse se fit entendre pendant qu'ils remerciaient par trois fois les marins’.

Un récit de l’île de Batz parle d'un vaisseau qui revient comme une sorte d'âme en peine, à un endroit où il a séjourné. Deux marins, le père et le fils, étant allés de très bon matin démarrer leur bateau pour aller en mer, virent soudain tout près d'eux un navire ; ils enten-

4. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 19-24. J’ai beaucoup abrégé ce récit dont la forme n'est ‘pas rigoureusement populaire. Un navire monté par des trépassés qui implorent aussi des messes, figure dans un recueil de nouvelles publié vers le milieu du siècle dernier; voici en substance le résumé de l'épisode : un corsaire voit apparaître un brick, dont toutes les voiles sont gonflées par le vent, alors qu'il n'y a pas la moindre brise. Ce navire a un pavillon noir, semé de larmes d’argent et fanfreluché de têtes de mort, qui porte comme inscription : Libera nos; c'est aussi ce qu'on lit sur le chapeau en toile cirée des matelots-squelettes qui semblent faire le quart. Le corsaire monte à bord, voit sur le pont un catafalque, dans l’entrepont des matelots-squelettes, et le capitaine, qui se nommait Requiem, était dans sa cabine, dans l'attitude d'un homme qui écrit. Le corsaire lit par-dessus son épaule une lettre qui demande une messe et implore le repos en terre chrétienne. À ce moment le vent fraichit, et le capitaine se hâte de revenir à son bord; à l'appel, il manquait un des hommes qui était monté sur le Libera nos; dix-huit mois après, ce matelot arriva à Concarneau avec un grand navire et recommanda 350 enterrements (A. Balleydier. Les veillées du Presbytère, Paris,s. d.in-18, p.118et s.).

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