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LES BATEAUX DES ESPRITS ET DES SORCIERS

Les navires qui figurent dans toutes ces légendes sont en relation avec la mort el le monde mystérieux des défunts. D'autres, moins souvent il est vrai, qui sont conduits par des personnages de diverses natures, apparaissent aussi dans le voisinage de nos côtes. Comme les vaisseaux de haut-bord montés par les chiens diaboliques, leur rencontre est presque toujours funeste aux bateaux des vivants. Si la tempête ou quelque fête plus grande empêche la visite annuelle de saint Gonéri à sa mère dans son île de Loaven en Plougrescant, sainte Eliboubane suivant les uns, saint Gonéri suivant les autres, font seuls le voyage ; mais malheur aux bateaux rencontrés par la barque mystérieuse ! ils sont impitoyablement chavirés *. À Audierne, au brun de nuit, lorsqu'un bateau se trouve vent de boul, la terre masquée, souvent il aperçoit devant lui un autre bateau avec la même voilure, mais vent arrière; vite il arrime ses voiles, fait cap dessus, mais tout à coup, le second bateau disparait et le premier se trouve dans les brisants. C'était le Bag-Noz, le bateau de nuit, qui mène toujours au danger *. Sur la côte guérandaise, les Korrigans parcouraient la mer pendant la nuit, montés sur de petites barques et ils attaquaient les bateaux des pêcheurs qui se risquaient à lever leurs casiers ou à tendre leurs filets *.

Dans la baie d’Audierne et, surtout aux abords uc l’île de Sein, on voit la nuit, des bateaux montés par une seule femme. Ce sont les Bagou sorseurez, les Bateaux des sorcières. Ils sont conduits par certaines veuves de l’île qui ont le mauvais œil. Malheur à qui aborde un Bag sorseurez ! La sorcière confie au patron un secret terrible. S'il le

. G. Milin, in Rev. des Trad. pop., t. XI], p. 395.

Louis Tiercelin. La Bretagne qui croit. Paris, 1894, in-18, p. 11. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 655.

Henri Quilgars, tbid.,t. XIV, p. 615,

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dévoile, lui et son équipage seront engloutis, la première fois qu'ils prendront la mer. Si même l'an des hommes dit avoir rencontré le Bag-Noz, il périra dans la semaine. Au commencement de 1890, un marin de l'ile qui avait vu le bateau des sorcières eut l'imprudence d'en parler une fois arrivé à terre. Le lendemain, en allant à Brest, il tomba par-dessus bord ; il fut repêché aussitôt, mais il était mort. Souvent, le matin, on a vu Calouche, la plus redoutée de ces veuves, revenir de la chaussée, toute trempée, avec son panier à goëmon vide. Qu'avait-elle pu faire, la nuit dehors, sinon courir la mer ? Elle change son panier en barque, son bâton à retenir le varech en mât, et son tablier en voile.

D’autres veuves de l’île de Sein, qui ont reçu en naissant le don de vouer, auraient une puissance encore plus redoutable. Elles se rendent la nuit aux « sabbats de la mer » sur une embarcation de forme spéciale, qui n’est autre aussi que le panier à goëmon; elles s'y aceroupissent sur leurs talons, et leur bâton à goëmon leur sert d’aviron et de gouvernail. Elles se chargent de vouer à la mort dans un certain délai l'ennemi qui leur a été désigné, à moins qu'il n'ait auparavant réparé le dommage qu'il a fait. La vieille doit accomplir trois voyages, assister à trois sabbals, et remettre chaque fois au démon du ventet de

la mer un objet ayant appartenu à l'homme qu'il s'agit de faire disparaître ?.

L'usage de briser les coques des œufs après les avoir mangés est très répandu en France, et plusieurs de ceux qui l'observent croient en agissant ainsi se préserver de la sorcellerie. On y à plus rarement constaté la superstition, bien connue en Russie, en Hollande, en Angleterre, etc., d'après laquelle elles pourraient, si elles restaient intactes, servir de bateau à des êtres surnaturels ou méchants*. Elle était courante dans la marine française à la fin du XVIIT° siècle: des matelots d’un navire de guerre menacèrent d'un mauvais parti un cuisinier qui avait jeté des coques d'œufs par dessus le bord sans les casser, comme l'exigeait la prudence, attendu qu'à défaut de ce soin, on fournissait une embarcation au diable, qui saisit toujours cette occasion de naviguer pour s’en servir au détriment des marins‘. Les sorciers et les sorcières peuvent, suivant la croyance de Guernesey, naviguer sur mer dans des coques d’œufs ou dans les omoplates des animaux; c’est pour cela qu'on ne manque pas d'y percer un trou avant de les jeter. Ceux qui

1. H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop.,t. VI, p. 655. 2. À. Le Braz. La Légende de la Mort, t. I, p. 175-171. 3. F.-S. Bassett. Legends of the Sea, p. 151, 162, 374.

4. Moreau de Jonnès. Aventures de querre de la République et du Consulat, t. 1, :p-#426;

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