ACTES EN VUE DES COTES
Saiut Haouaouaw, Donnez-nous du maquériaw (maquereau)‘.
Les promontoires, en raison des dangers auxquels sont exposés ceux qui les doublent, sont l'objet d'une sorte de culte que l’on constate dès l'antiquité. Ainsi qu'on peut le voir par l'exemple qui suit, il n’était pas toujours christianisé. Dans la première moitié du XIX° siècle, il était d'usage, lorsqu'on avail doublé Bréhat, de boire une goutte, qui était aussi, dit l’auteur qui rapporte ce fait, un sorte de libation?. Mais le plus habituellement, on récitail des prières, d'une forme traditionnelle, et dont le caractère est nettement chrétien ; la plus connue est celle que l'on dit au passage du Raz :
Va Doué, va sicouril da dremen ar Raz :
Rac va lestr à zo bian ac ar mor à :0 bras!
« Mon Dieu, secourez-moi au passage du Raz — car ma barque est petite et la mer grande ÿ. »
Il y avait aussi d'autres oraisons, dont l'une s’adressait à sainte Anne; devant la pointe Saint-Nicolas, à l'entrée du Morbihan, on chantait l’Ave maris stella, en implorant la protection de saint Nicolas. Lorsque les marins du pays doublaient le cap qui se trouve entre le Pouliguen et Bourg-de-Batz, ils se mettaient à genoux et récitaient un Pater. En vue du Décollé, près de Saint-Malo, les pêcheurs se signent et, après un Pater et un Ave, ils disent :
Saint Lunaire, Préservez-nous d’un naufrage en mer ‘.
Les pêcheurs girondins, au moment de franchir le Bec d’'Ambez, promettent à la Vierge qui y a sa chapelle de ne plus manger de viande le vendredi ni le samedi, mais on assure que lorsqu'ils l'ont passé, ils se hâtent de révoquer leur vœu *.
Des espèces de baptême qui, dès l’époque où l'on en trouve la première mention écrite, avaient perdu le Caractère religieux qui les
À. Eugène Herpin, in Annales de la Société historique de Saint-Malo, 1903, p. 8: C'est probablement ce culte spécial qui avait fait donner aux Jaguens le sobriquet de Houohaous, que l'on a essayé d'expliquer par ure sorte d'assimilation de leur langage à l’aboiement des chiens.
2. Ducrest de Villeneuve, in Revue litt. de l'Ouest, 1835-71, p. 146.
3. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 657. Cette formule est celle que récitent les marins du Cap et de l'ile de Sein ; voici la plus usitée par ceux des autres pays : LS
Va Doué, va aiwallil da dremen ar Raz Rag va lestr'zo bihan hag ko mor a z0 braz.
(L. F. Sauvé. Lavarou-Koz, p. 164).
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 260-1 ; Le Folk-Lore des pécheurs, p. 202-203.
5, Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 59.
motivait autrefois, étaient imposés aux hommes et aux navires dans certaines circonstances, principalement lorsqu'on doublait des caps, que l'on passait d'une mer dans l'autre, ou qu'on franchissait des détroits réputés dangereux '. Le voyageur Jeannequin prétend que personne n'était exempté de l'usage, et il raconte que le roi Henri IV, passant de La Rochelle à Saint-Malo, et se trouvant en vue du Raz, vit pratiquer cette cérémonie à ses matelots. Il demanda sur quel droit elle était fondée, et lorsqu'il eul appris qu'elle était si ancienne que l'on n’en connaissait pas l'origine, il ne fit pas difficulté de s'y soumettre. Au milieu du XVII: siècle, elle était encore observée au même endroit par les marins de toutes les nations, même par les Hollandais qui n'étaient point catholiques. La cérémonie que décrit OExmelin et dont il fut témoin oculaire en mai 1666, ressemblait à celle qui se fait au passage de la Ligne, et qui s’est continuée jusqu'à nos jours ?,