PÉRSONNAGES QUI MARCHENT SUR LES EAUX
s’avance sur les lames sans y enfoncer ; le fouet à la main, ilconduitun nombreux troupeau. C’est un vieux recteur de Baden, dont l'âme est en peine, faute de messes et de prières !. Trois ou quatre fois l’an, quand la lune est haute sur le ciel, un moine sort de l'ancienne abbaye du Guildo (Côtes-du-Nord) descend vers l’Arguenon, et après avoir traversé, en cheminant sur les eaux, le bras de mer que forme l'embouchure du petit fleuve, il disparaît derrière les blocs de rochers qu’on appelle les Pierres sonnantes, el qui passent pour fermer l'entrée du trésor du diable *?.
D'après un récit du pays de Tréguier, lorsque les noyés que la princesse rouge retenait dans son étang magique, eurent été délivrés par une mendiante qui en ouvrit les écluses, celle-ci les vit se lever, et, comme ressuscités, marcher sur les flots. Les femmes qui, la nuit, partaient d'une île voisine d’Arz et traversaient la mer à pied sec, appartenaient aussi au monde des morts, comme les deux fantômes enlacés que les pêcheurs de Piriac voient parfois, le soir, courir sur la cime des vagues. Ce sont ceux d’une dame et de son époux ; celui-ci s'étant noyé sous les yeux de sa femme, elle devint folle de douleur et se laissa surprendre par la mer dans une grotte de la falaise‘. On peut rattacher à ces promenades d'habitants de l'autre monde, bien que la manière dontils se tiennent au-dessus des eaux soit assez peu clairement indiquée, l'assemblée annuelle des noyés dans la baie des Trépassés dont un écrivain romantique nous a laissé une description, évidemment très poëtisée, que voici en substance. Le jour des Morts les âmes des noyés s'élèvent sur le sommet de chaque vague et on les voit courir à la lame comme une écume blanchâtre et fugitive. Toutes celles qui habitèrent le doux pays et eurent les flots pour linceul se rencontrent en cet endroit. Chaque vague qui passe porte une âme, cherchant partout l'âme d’un frère, d’un ami ou d’une bien aimée ; quand elles se rencontrent face à face, elles jettent ensemble un triste murmure, et passent, forcément entrainées par le flot qu’elles doivent suivre. Quelquefois aussi un bruit confus et prodigieux frémit sur la baie, mélange inexplicable de doux soupirs, de rauques gémissements, de cris plaintifs qui sifflent sur la houle. Ce sont les âmes qui conversent et racontent leur histoire *.
Ceux qui traversaient la mer sans y enfoncer ne la touchaient pas toujours directement : leurs pieds posaient sur des objets, parfois peu
. Du Laurens de la Barre. Les Veillées de l'Armor.
. Lucie de V. H.in Revue des Trad. pop.,t. XVI, p. 93.
. À. Le Braz. La Légende de la Mort, t. L[, p. 303.
. Abbé Mahé, Antiquilés du Morbihan, p. 164; Blanlœil. Récits bretons, p. 181. . E. Souvestre. Les Derniers Bretons, t. 1, p. 31-38,
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consistants. il est vrai, mais sans l’aide desquels il semble qu'ils n’auraient pu accomplir leur voyage. Cet épisode est assez fréquent dans les vies légendaires des saints de France. Sainte Marguerite, sœur de saint Honorat, franchissait l’espace entre l’île qui porte ce nom et l'île sainte Marguerite, en étendant son voile sur l’eau ; la légende provencale de sainte Rossolline raconte qu'au moment où elle mourut, elle apparut à son frère Hélion, prisonnier des Sarrassins, le délivra de ses chaînes, et l'ayant fait placer à côté d'elle sur son voile déroulé sur la mer, le ramena miraculeusement dans son pays‘. Saint Gildas, voyant disparaître le navire sur lequel'il était monté, se met sur son manteau, et l’attache à son bourdon pour « cueillir le vent ? ». Quelques personnages, qui n’appartiennent pas à la légende dorée, ont le même privilège que les saints. Des femmes, probablement de l’autre monde, traversent le golfe du Morbihan, n'ayant sous leurs pieds qu'un tablier 5. Dans un récit breton, Jean Rouge-Gorge, l'oiseau de la Passion, fait chausser à la bergère Blanche Epine des sabots de hêtre qui lui permettent de marcher sur les flots et d'aborder à une île où elle trouvera la vache dont le lait est inépuisable*. Une fée donne à un capitaine de la baie de Saint-Malo des bottes magiques grâce auxquelles il peut passer la mer sans se mouiller ÿ. - … Parfois, les objets sur lesquels sont portés les bienheureux ou les héros sont plus matériels et plus lourds: saint Gravé, comme saint Germain de la Rouelle, traverse la Manche sur une roue qui allait aussi vite que l'éclair; sainte Nennok, saint Budoc, sainte Evette montent sur une auge de pierre qui se met à flotter comme une barque ; lorsque cette sainte eut touché la terre, son auge:s’éloigna de la côte et s’enfonça dans la mer où on la voit encore au moment des grandes marées ; le jour du pardon annuel, elle quitte son lit humide et.remonte sur l’eau; sainte Kvette vient s’y replacer, et pendant la procession, elle fait le tour de la baïe d'Audierne. Saint Vouga s’assied sur un gros rocher qui se met incontinent à flotter, et la table de marbre destinée à lui servir d’autel permet à saint Martin de Vertou et à son compagnon d'arriver au but de leur voyagef. Lorsque le maître de saint Gerbold, après lui avoir attaché au cou une meule de moulin, l’eut jeté à la mer, aussitôt la pierre devint légère comme du liège,
1. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. IV, p. 205-204.
. Albert Le Grand. Saint Gildas, $ 5, 6.
. Abbé Mahé. Antiquités du Morbihan, p. 164.
. E. Souvestre. Le Foyer Breton, t. 1, p. 108.
. Paul Sébillot. Contes des provinces de France, p. 108.
. Albert Le Grand. Sainte Nennok,S 71; saint Budoc, $ 20 ;° H. Le Carguët, in Soc. archéologique du. Finistère, 1899, p. 195, 199: Albert Le Grand. Saint Vouga ; Saint Martin de Vertou, S$1. “ AG
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lä corde se détacha, et lé saint, assis sur sa meulé, vogua paisiblement vers les côtes du Bessin ‘. Dans un conte flamand qui fait partie d’un recueil très arrangé, le carrosse qui emporte une princesse au grand galop de ses chevaux, arrivé au bord de la mer, entre dans ‘les flots et glisse sur la plaine liquide comme il avait roulé sur la terre ferme?. Il est aussi des personnages, sacrés ou diaboliques, qui enfourchent des coursiers, auxquels ils ont donné le pouvoir de marcher sur les flots. Les gens de Carnoët racontaient que jadis saint Maudé se rendait régulièrement le jour de sa fête, à la chapelle qu'il possède dans cette commune, monté sur un cheval blanc, et traversant la mer, depuis l'Irlande jusqu'en Bretagne *. Un célèbre sorcier de La Tranche (Vendée), après avoir cueilli un peu de mousse à la porte du cimetière à minuit, était emporté comme un éclair, à l’île de Ré, sur un cheval blanc ; il revenait sur le même coursier, avec une telle rapidité qu'il ne faisait qu'effleurer les eaux‘. Les sorciers d’outremer, appelés par l’Ankou, qui est, comme on sait, la personnification de la Mort, arrivent sur les côtes de Bretagne et poursuivent les saintes blanches, en roulant devant eux un char flamboyant attelé de quatre chevaux noirs qui lançent le feu par les naseaux ; ils projettent une épouvantable lumière, qui va s’éteindre dans la route suivie par les saintes’. Certain soir, un pêcheur des environs de Morlaix, seul dans sa barque, songeait à son malheureux sort, lorsqu'il entendit un grand bruit : il vit venir du côté du couchant un cavalier tout habillé de rouge, monté sur un beau cheval noir qui, faisant jaillir le feu de ses quatre pieds et de ses narines, marchait sur la mer comme sur une route bien solide. Ce cavalier était le diable qui, ayant entendu les plaintes du pêcheur, venait lui proposer de lui acheter son âme.
Plusieurs légendes, dont quelques-unes rappellent le souvenir du passage de la mer Rouge par les Hébreux, et qui parfois en semblent dérivées, racontent que les eaux s’écartèrent devant des personnages ou des objets sacrés, ou qu’elles obéirent à l’ordre des saints. Un seigneur provençal ayant, sur les sollicitations d'une marâtre, fait jeter son fils dans les flots, ne tarda pas à être pris de remords; et il se ren-