S D. LES OFFRANDES AUX FONTAINES
Ceux qui viennent au bord des sources demander une grâce ou implorer une guérison, semblent souvent penser que leurs vœux auront d'autant plus de chances d’être exaucés qu'ils les auront accompagnés de présents. C'est probablement une survivance de l'usage d’en offrir au génie de la fontaine, à l'époque où chacune passait pour être la demeure d'une divinité aquatique, ou tout au moins pour être visitée et protégée par quelque petit dieu rustique. Il est malaisé de savoir quelles sont au juste les idées de ceux qui font actuellement des offrandes aux sources réputées puissantes ; eux-mêmes seraient peutêtre fort embarrassés de dire à qui elles sont destinées. Peut-être si on les pressait, se contenteraient-ils de répondre qu'ils suivent une coutume observée par leurs anciens, dont ceux-ci assuraient avoir liré des avantages, el qu'ils croient à la puissance des fontaines, sans trop se préoccuper de savoir à qui vont leurs hommages. Quelques-uns ne sont peut-être pas éloignés d'admettre que des fées, ou d’autres entités surnaturelles, ont encore réellement leur résidence sous les eaux, dans le monde merveilleux dont parlent les contes et les légendes, ou qu'elles viennent tout au moins les visiter aux lueurs crépusculaires, et surtout pendant que la nuit enveloppe la terre de ses voiles mystérieux. D'autres
1. G. Le Calvez, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 92. 2. L. Lex. Le Culle des eaux en Saône-et-Loire, p. 14. 3. Félix Chapiseau, Le F.-L. de la Beauce, t. 1, p. 62. 4. L. de Nussac. Les Fonlainés en Limousin, p. 11.
5, Félix Bellamy, La Forét de Bréchéliant, t, II, p. 271,
pensent que les saints dont les fontaines portent le nom s'y rendent quelquefois : au reste, quelle que soit la nature de l'être supérieur qui préside à la source, ils croient qu'il est sensible aux égards qu'on lui témoigne, aux prières qu'on lui adresse, aux présents qu'on lui fait.
Des preuves matérielles, que l'on rencontre assez fréquemment, attestent d'une manière incontestable l'antiquité de cette partie du culte des eaux et sa persistance à travers les âges. Les sources ont été de bonne heure des centres d’offrandes, car on y recueille des objets de silex en bon état, parfois sous une accumulation d'objets postérieurs, assurément votifs, notamment des monnaies modernes". En curant des fontaines anciennes, on a aussi rencontré des ustensiles de toilette féminine, surtout des épingles, qui y avaient été offertes à des âges variés, puisqu'on y retrouvait des antiques épingles en os et en bronze, qui y avaient été jelées bien des centaines d'années avant celles, en laiton industriel, de la couche supérieure.
Les causes qui motivent ces oblations aux fontaines sont assez variées : un petit nombre ont trait à l'amour, ou à la chance ; quelquesunes se rattachent à des coutumes populaires ; la plupart ont pour but d’éloigner ou de prévenir les maladies.
On a relevé un assez grand nombre de faits qui prouvent la persistance de l'offrande de métaux monnayés ou mis en œuvre pour servir à la toilette ou à la construction: parmi ces derniers figurent surtout ceux qui sont pointus, et principalement les épingles et les clous. Parfois ils sont, comme dans les exemples suivants, associés à d’autres objets et font parlie d'un ensemble de pratiques assez compliqué. Lors des pèlerinages qui ont lieu quatre jours par an à Coulonge-les- Hérolles, après avoir visité l’église paroissiale, fait le tour de la croix, puis celui de la fontaine, les uns y jettent des épingles, d’autres des pièces de monnaie, y trempent des linges, y baignent leurs enfants, puis rentrent à l’église pour y faire brûler quantité de petites bougies en cire jaune?. Ceux qui se rendent à la fontaine de Sainte-Ujane (sainte Eugénie) à Morieux, pour la guérison des migraines, s’entourent la tête, avant d'y boire, avec des bougies qu'ils font ensuite brûler sur la margelle et ils y lancent des épingles leur ayant servi*. = Les mères qui n’ont point de lait viennent à la chapelle de Notre- Dame de Tregurun en Edern (Finistère), mais pour que le pèlerinage soit efficace, elles doivent jeter dans la fontaine qui est auprès, une à
4. Dictionnaire des sciences anthropologiques ; Cf. aussi J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 60, 63, etc.
2. Beauchet-Filleau: Pèlerinages du diocèse de Poiliers, p. 548.
3. Habasque. Notions historiques sur les Côles-du-Nord, t. HI, p. 1-8; Emile Hamonic, in Rev. des Trad, pop., t. IV, p. 165.