LF MONDE SOUS-MARIN ET LES GÉNIES
La croyance à l'existence, même contemporaine, des sirènes, n'est pas complètement éteinte ; des gens prétendent les avoir vues ou plus souvent les avoir entendues. À Guernesey, où elles ne sont l’objet d'aucune légende, un vieillard de La Forest assurait qu’étant sur les falaises, il avait vu une compagnie de six Seirènes, qui se reposaient en bas sur la grève, et qui étaient moitié femmes et moitié poissons. Il se hâta de descendre pour les voir de plus près, mais à son approche, elles se jetèrent dans la mer et disparurent®., On disait naguère en Bretagne que plusieurs de ces sirènes avaient une demeure sousmarine non loin du rivage et qu’elles se montraient parfois à peu de distance de la côte ; quelques-unes semblaient affectionner un endroit
. Paul Sébillot, Légendes de la Mer, t. I, p. 113.
+ H. Harvut, in Mélusine, t. II, col. 198.
. Paul Sébillot, 1. c., p. 414 ; Paul Sébillot, in Archivio, t. V, p. 522. - Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 11, p. 411.
J. Michelet. La Mer, p. 101.
+ Paul Sébillot, 1. c.,t. 11, p. 413-444.
. Paul Sébillot, 1. c., p. 115,
. Edgar Mac Culloch. Guernsey folk-lore, p. 224-225,
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déterminé. Il y a une. quarantaine d'années, une de leurs familles, dont les pêcheurs trécorrois entendaient souvent le chant, se tenait entre Riouzic et Melban, deux des Sept-Iles ‘. La sirène de la Fresnaye se plaisait tout particulièrement dans la baie dont on lui avait donné le nom, et surtout à l'embouchure d’une petite rivière qui se jette dans une de ses anses. C’est là qu’on écoutait sa voix mélodieuse, lorsque, à mer montante, elle glissait sur les flots : partout où elle avait passé, elle laissait une trainée lumineuse. Prise par un sabotier un jour que, bercée sur les vagues, elle s'était endormie, elle le comble de ses dons, pour le remercier d’avoir consenti à la reporter dans son élément naturel, et quand elle quitte la Bretagne pour aller dans l'Inde, elle fait présent à ses enfants d’une bourse inépuisable ; une autre sirène donne une flûte à un petit pécheur qui l'avait remise à l’eau, et elle vient à son secours toutes les fois qu'il en joue?. Les sirènes de l'île de Noirmoutier et du littoral vendéen s’approchent en chantant, et offrent à ceux qui les rencontrent ou les reportent à l'eau quand elles sont échouées, de l'argent ou un trésor caché sous une pierre *. Une sirène, restée à sec sur la plage, donne à la mère du héros breton Rannou, qui l'avait aidée à regagner le flot, une conque pleine d’une liqueur magique, en lui disant de la faire boire à son fils, qui, grâce à elle, deviendra le plus fort et le plus puissant des hommes‘. La ville de Châtellaillon fut florissante tant que l’on respecta læ sirène qui habitait un rocher du voisinage, qu'on appelle encore son Aôté; mais un pêcheur l'ayant blessée, elle annonça avant de mourir, que la capitale de l’Aunis s’en irait tous les. jours à la mer d’un sillon et d'un denier ÿ.
Toutes ces sirènes récompensent les gens qui les ont épargnées ou leur ont rendu service, et d'ordinaire celles dont parlent les pêcheurs de la Manche ne noient pas les hommes et viennent parfois à leur secours, En Basse-Bretagne les gwerziou et les contes non localisés leur attribuent un rôle analogue : une demoiselle du fond de la mer vient chaque jour déméler les cheveux blonds du roi de Romanie qui était tombé à l'eau; une sirène emmène dans son palais une jeune fille jetée à la mer par une méchante nourrice, et elle lui donne un onguent magique pour ressusciter son frère; une autre sauve aussi
1. G. Le Calvez, in Revue des Trad. pop.,.t. XII, p. 392. 2. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. 11, n° 293; Contes de Marins, 13 :
3. Piet. Mémoires laissés à mon fils, p. 435; G. Boisson. Veillées vendéennes, p. 166.
4. Kerambrun, in Le Collectionneur breton, t. I, p. 94. 5. G. Musset. La Charente-Inférieure avant l'histoire, p. 124.
une jeune fille et la recueille dans sa grotte, où toutefois elle l’attache à un rocher avec quatre chaînes d’or,
Mais dans ce pays, comme sur la plupart des côtes de France, les dames de mer qui se montrent bienveillantes forment une exception : des témoignages plus nombreux les représentent comme des créatures perfides, malfaisantes ou cruelles; c'est sous cet aspect qu'elles figurent dans les proverbes et dans les légendes. Sur le littoral du Finistère le nom de la sirène est Mac'harit an gwall amzer, Marguerite mauvais temps ; lorsqu'on entend sa voix, il faut se hâter de rentrer au port; quand elle est en train de chanter, le pauvre matelot peut pleurer ?. Un dicton que l'on trouve dans beaucoup de recueils de proverbes du midi, prie Dieu de garder les matelots du bruit de la baleine et des chants de la sirène ; en Gascogne, c’est par ce souhait que se termine l’oraison des marins prêts à s'embarquer*?. Dans une chanson du Poitou, l’une des seules de France où il soit parlé de la sirène, on l’accuse de méchanceté et même d'anthropophagie ; quand le plongeur s’est noyé eu cherchant les clés d'or de la princesse :
N'y a ni poissons ni carpes Qui n'en aient pas pleuré.
N'y a que la sirène
Qui a toujours chanté.
Chante, chante, sirène, T'as moyen de chanter,
Tu as la mer à boire Mon amant à manger*.
Les quatre derniers vers se retrouvent à peu près exactement dans un fragment patois de l’Albretÿ.
Les dames de mer employaient parfois des procédés plus matériels pour attirer dans leur séjour mystérieux les gens qui leur plaisaient. Une vie de saint Tudual, composée au XI° siècle, raconte que des écoliers se promenaient sur les bords de la rivière de Tréguier, quand le dernier de la troupe, qui était d’une beauté remarquable, s'interrompit au milieu d'une phrase, et lorsque ses compagnons se retournèrent, ils ne le virent plus. Après l'avoir appelé et cherché vainement, ils invoquèrent saint Tudual, et un instant après, le jeune homme sortit de l’eau, le pied droit embarrassé dans une ceinture de
1. F.-M. Luzel. Gwerziou Breiz-lzel, t. 1, p. 181; Contes de Basse-Brelagne, t. II, p. 374-380 ; Mary et Yvon el la sirène, ext. du Bull. de la Soc. arch. du Finistère, mars 1888, p. 9.
2. Comm. de feu J.-F. Sauvé ; L.-F. Sauvé. Lavarou Koz, pe A4
3. Mistral. Tresor dou felibrige ; J.-F. Bladé. Poësies pop. de la Gascogne, t. 1,
à 4. J. Bujeaud. Chansons populaires de l'Ouest, t. II, p. 161-162.
ÿ. Abbé L. Dardy. Anthologie de l'Albret, t. 1, p. 114-115.
soie. On lui demanda ce qui lui était arrivé et il répondit : « Des femmes de mer m'ont saisi, entrainé sous les roches de l'Océan. Enlevé par elles et bien loin, j’entendais pourtant vos voix. Alors s'est dressé devant moi un personnage de figure vénérable, revêtu d'ornements sacerdotaux. D'un bras puissant, il m'a arraché aux femmes de mer, et, à travers les ondes refoulées, il m'a ramené au rivage. À sa vue, les nymphes ont fui, mais l’une d'elles a oublié de détacher la ceinture dont elle m'avait enlacé ; en preuve de mon enlèvement, la voici ‘. » Le simple attouchement d'une sirène, le frôlement d’une partie de son corps suffisait pour forcer un homme à se précipiter irrésistiblement dans la mer. C’est ainsi que la « Seraine » du Fort La Latte avait enlevé un grand nombre de jeunes gens: dès qu'elle avait réussi à toucher l'un d'eux seulement du bout du doigt, il ne pouvait éviter de la suivre dans son palais sous-marin ?. Bien que le trait qui suit figure dans un recueil de vers, il semble emprunté à la tradition. Un pêcheur vendéen s'apprête à remettre à l'eau une sirène, lorsque celle-ci lui dit:
Porte-moi dans tes bras. Pourvu que mes cheveux
Ne touchent pas ta main, sois sans inquiétude.
Mais tes doigts ne pourraient jamais s’en détacher
S'ils effleuraient, hélas ! ma chevelure blonde ;
Je devrais, malgré moi, dans ma grotte profonde
T'entraîner sans que rien puisse m'en empêcher *.
La croyance à un monde sous-marin, d'une nature particulière, où résident des génies, et dans lequel les hommes peuvent parfois pénétrer sans se noyer, est très répandue, et on l’a constatée à peu près sous toutes les latitudes *. Sur nos côtes elle était connue, ainsi qu'on l'a vu, au moyen âge ; au XVIL° siècle, on la rencontre dans un conte littéraire où figurent des éléments traditionnels: un certain endroit de la mer est de l'empire des Syrènes; leur reine voyant un prince à bord d'un navire, l’assoupit par ses chants, puis elle l'enlève et le conduit dans son palais bâti sous les flots sur le sable de la mer”.
Les récits qui parlent de la sirène comme d'un être existant encore, et que l'on peut rencontrer en mer, lui assignent aussi un rôle malfaisant. Les marins lrécorrois assurent qu'ils l'ont vue quelquefois, et plus souvent entendue : elle a la tête et la poitrine d’une femme, le reste du corps est en poisson. C’est Dahut, la fille du roi Grallon, que saint Guénolé, pour la punir d'avoir vendu la ville d'Is au diable,