‹ Le folk-lore de FranceChapitre 29 sur 403 · F.-M. Luzel, in Soc. arch. du Finistère, t. IX, p · texte numérisé non relu

F.-M. Luzel, in Soc. arch. du Finistère, t. IX, p

LES MORGANES s1

chapitre du rivage. Une jeune fille était sur la grève avec ses compagnes, et comme elles parlaient de leurs amoureux, Mona déclara qu’elle était aussi belle qu’une Morganès, et qu’elle n’épouserait qu’un seigneur ou un Morgan. Un vieux Morgan, qui était caché dans les rochers, l'entendit, et, se jetant sur elle, l'emporta au fond de l’eau ; c'était le roi des Morgans, et son palais était plus beau que toutes les habitations royales qu'il y a sur la terre. Son fils devint amoureux de Mona, et pria son père de la lui donner en mariage ; maisilrefusa, et le forca à se marier avec une Morganès. Les fiancés se mirent en route pour l'église, car ces hommes de mer ont aussi leur religion et leurs églises sous l’eau, bien qu'ils ne soient pas chrétiens ; ils ont même des évêques à ce qu'on dit. Mona recut l’ordre de rester à la maison, pour préparer le festin ; mais on ne lui donna que des marmites vides, qui étaient de grandes coquilles marines, et on lui dit que si tout n'était pas prêt pour un excellent repas, on la mettrait à mort. Le fiancé, feignant d’avoir oublié son anneau, s'enfuit et courut tout droit à la cuisine, où, en prononçantquelques mots, eten touchantsuccessivement les objets, il produisit un repas, tout ce qu'il y avait de plus beau. Le vieuxMorgan dit à la jeune fille qu’elle avait été aidée, mais qu'il ne la tenait pas quitte. Lorsque les mariés se retirèrent dans la chambre nuptiale, il ordonna à Mona d'y entrer, de prendre un cierge allumé, et de l’avertir, quand il serait consumé jusqu’à sa main. Lorsqu'il fut près de s’éteindre, le jeune Morgan dit à sa femme de tenir un moment le cierge de Mona et quand on eut appris au vieux Morgan qu'il était consumé, il entra, et sans regarder, abattit d’un coup de sabre celle qui tenait le cierge. Au point du jour, le Morgan vint dire àson père qu'il était veuf, et lui demanda la permission d'épouser la fille de la terre. Le mariage eut lieu, et le jeune Morgan était rempli de prévenances pour sa femme. Malgré cela, Mona avait envie de retourner chez ses parents ; mais son mari ne voulait pas la laisser partir, car il craignait qu'elle ne revint pas. Comme il la voyait triste, il lui dit un jour: «Suis-moi, et je te conduirai à Ja maison de ton père ». I prononça un mot magique, et aussitôt parut un beau pont de cristal, pour aller du fond de la mer à la terre. Le vieux Morgan voulut suivre les deux époux ; lorsqu'ils eurent mis pied à terre, le jeune Morgan prononça un mot, et le pont s’enfonça, entraînant avec lui le vieux Morgan au fond de la mer. Le mari de Mona lui recommanda de revenir au coucher du soleil, et d’avoir soin de nese laisser embrasser ni même toucher la main par aucun homme. Elle oublia sa recommandation, et perdit la mémoire de tout ce qui s'était passé depuis son départ pour le pays des Morgans. Cependant, elle entendait souvent des gémissements, et une nuit, elle reconnut distinctement la voix de

son époux qui lui reprochait de l'avoir quitlée. Elle se rappela tout et trouva son mari qui se lamentait derrière la porte. Elle se jeta dans ses bras, et depuis, on ne l’a plus revue.

Les récits du littoral, qui mentionnent assez souvent des endroits dangereux hantés par le diable, lui attribuent rarement une résidence sous-marine analogue à celle des fées ou des sirènes ; je ne trouve ce trait que dans les récits qui s’attachent à des bancs dangereux de la Bretagne, et dans un conte mentonnais assez obscur, où l'ange déchu paraît avoir été substitué à une divinité : un pêcheur de Roquebrune essaie de détourner son fils d'aller tendre ses filets dans un endroit poissonneux, en lui disant que le diable y habite. Un matin qu'il n'y avait plus de pain à la maison, l'enfant va y pêcher, et le diable l’emporte dans son palais ?.

Le roi des Poissons, qui, dans les contes populaires, parle comme une personne, semble un homme métamorphosé ou un génie ; les poissons ont un pays où se voit même une capitale bâtie sous les flots, dans le monde indéterminé de la féerie : un pêcheur de la Manche, qui avait rendu service au roi des Poissons, reçoit de lui une liqueur magique, grâce à laquelle, lors d'un naufrage, il descend sous les eaux sans se noyer, et arrive dans la capitale du roi, si sompteuse que les rues sont pavées d'or, de pierreries et de diamants ; lorsqu'il s'y ennuie, un thon le rapporte sur son dos jusqu'auprès de son village ÿ.

Le fond de la mer porte dans le Pas-de-Calais le nom de 7'irfond de l’mer *, en Haute-Bretagne de Z'erfond, qui éveillent, comme tréfond dont ils sont des formes dialectales, l'idée de profondeur extraordinaire. On l'appelle aussi absolument, l'abime, et d'une manière plaisante : le fond de la grande marmite ou de la grande tasse. Les noms de Caveau de Dieu et de cimetière des marins, qui figurent parmi les surnoms de la mer, s'appliquent plus particulièrement encore au fond de l'Océan. Dans l'opinion de plusieurs groupes, il est béni, et sur le littoral de Tréguier on assure que le corps des matelots noyés y repose dans un endroit aussi sacré qu'un cimetière. Suivant une opinion familière aux marins, il contient autant d2 morts que la terre, et certains prétendent même qu'à la fin du monde, la mer devra fournir au bon Dieu une âme de plus que la terreÿ.

Suivant une croyance assez répandue chez les marins, le fond de la

1. F.-M. Luzel. Contes de Basse- Bretagne, t. II, p. 257-268. 2. J.-B. Andrews. Contes ligures, p. 155.

3. Paul Sébillot. Contes des Landes et des Grèves, p. 16. 4. E. Deseille. Glossaire boulonnais.

5. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 189, 198, 499.

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