LES VILLES ENGLOUTIES
dérée comme un devoir sacré: c’est pour l'avoir méconnu que des villages alpestres ou pyrénéens furent ensevelis sous des avalanches ou des éboulements ; ailleurs la terre s’affaisse sous les villes ou les hameaux inhospitaliers, et des nappes d'eau viennent recouvrir leurs ruines. Plusieurs des récits qui attribuent l’origine des lacs ou des étangs à des vengeances célestes, motivées par la dureté des riches à l'égard des étrangers ou des pauvres, ont une parenté évidente avec la légende de Philémon et Baucis, qui était connue en Asie Mineure bien avant notre ère. Les épisodes qui y figurent se retrouvent, en tout ou en partie, dans la trame principale de plusieurs versions recueillies à l’époque contemporaine. C'est ainsi que Dieu lui-même, plus rarement saint Pierre ou un bienheureux anonyme, se plaît à éprouver les gens, et se présente, comme Jupiter et Mercure (Ovide, Métamorphoses, 1. VIT, 625-626), sous l'aspect d'un voyageur ordinaire, et même sous des habits de pauvre (Issarlès, Le Bouchet, Lourdes, Lhéou, Biarritz, Albret, Ardennes, Ille-et-Vilaine, Nérac). Le suppliant va frapper à la porte de gens riches, et est repoussé durement (Ovide, 628-629) ; Issarlès, lac du Bouchet, Lourdes, Tezenat, Lhéou, Biarritz, Albret, Ardennes, Ille-et-Vilaine), alors qu'il reçoit un bon accueil chez des pauvres (Ovide, 630 et suiv. lac de Lhéou, Albret) et surtout dans des cabanes habitées par des femmes (Issarlès, lac du Bouchet, Lourdes, Tézénat, Biarrilz). Après avoir apaisé sa faim et sa soif, le divin personnage révèle sa divinité à ses hôtes (Ovide, 68, 690; Lourdes, Biarritz, Albret), leur dit qu'il va punir leurs voisins et les engage à monter avec lui sur un lieu élevé pour être témoins de leur punition (Ovide, 693, lac du Bouchet, Tézénat) ; lorsqu'ils y sont arrivés, et qu'ils Jetlent un regard sur la vallée, ils ne voient plus qu'une masse d’eau à la place de la ville inhospitalière (Ovide, 695-696) ; seule leur cabane, située un peu à l'écart, a été épargnée (Ovide, 696, lac de Lhéou, Biarritz).
Il est très vraisemblable que des variantes ou des parallèles de cette légende qu'Ovide a localisée en Phrygie, où probablement on la racontait de son temps, étaient populaires en bien d’autres pays du monde antique au commencement de notre ère. M. René Basset a supposé que les chrétiens, suivant un procédé qui leur est familier, ont substitué aux noms de dieux du paganisme, ceux de leur Dieu ou de leurs saints. Si l’on ne peut donner de preuves directes de cette hypothèse, elle n’a rien pourtant d'impossible, surtout si l’on prend garde à la simplicité de la trame, qui peut s'appliquer avec quelques changements dans les épisodes, à la plupart des lacs dont la présence étonne assez les gens du voisinage pour qu'ils éprouvent le besoin d'expliquer pourquoi ils s’y trouvent. Il y à lieu pourtant d'observer que dans les
versions françaises Dieu se promène tout seul, alors qu’un grand nombre de légendes lui donnent comme compagnon dans ses voyages terrestres saint Jean ou saint Pierre, parfois tous deux ; rien n'aurait été plus facile que. de substituer le nom de l'un de ces apôtres à celui de Mercure, et de lui faire Jouer aussi le rôle de suivant. Les récits contemporains ne parlent plus guère de la récompense accordée aux gens hospitaliers par les divinités voyageuses : Jupiter: est plus généreux que Dieu ou les saints, dont la reconnaissance se borne, le plus ordinairement, à ne pas tee leurs hôtes dans la chiasitu ne Lu fait périr leurs voisins peu charitables.
.Le trame principale d’une série de villes englouties {submersion d’Herbauge, etc.)qu’on verra plus loin est sensiblement la mêmeque celle de la légende de Sodome ; mais il y a lieu de remarquer dès à présent que plusieurs des épisodes qu'on trouve dans le récit biblique se sont introduits dans des versions dont les grandes lignes rappellent surtout la fable phrygienne. C’est ainsi que la défense de regarder en arrière (Genèse, XIX-17) figure dans les traditions du lac d'Issarlès, de celui du Bouchet et du Gour de Tézénat en Auvergne ; ceux qui l'ont violée sont punis par un engloulissement sous les eaux (Issärlès), plus fréquemment par une métamorphose en pierre (Lac du Bouchet), qui rappelle la punition de la femme de Loth. (Genèse, XIX, 26.)
Les pierres de témoignage, que les gens du pays montrent au bord des lacs, ne sont pas toujours anthropomorphes: ce sont aussi des moutons, des pains, un berceau, qui ont joué un rôle dans la légende et dont la présence et l’étrangeté de forme ont peut-être été le point de départ d'épisodes. introduits dans le récit principal afin de les expliquer. Ce trait de l’objet matériel, qui constitue une sorte d’atteslation de la réalité d’une tradition est d’ailleurs très fréquent, ainsi qu’on l'a vu au chapitre des Rochers et des Empreintes merveilleuses.
J'ai analysé assez complètement, pour n’omettre aucun fait caractéristique, les plus détaillées de ces légendes, et afiu de les montrer dans leur ensemble, je n’en ai pas détaché certains traits qui se retrouvent dans plusieurs. Il en est quelques-uns qui n'ont rien de commun avec les versions antiques, et qui se présentent avec assez de fréquence pour mériter d’être signalés. C'est ainsi que les femmes sont souvent occupées, au moment où le suppliant implore leur charité, à pétrir du pain ou à cuire des gâteaux, (Issarlès, Lourdes, Tézénat, Biarritz, Albret) ; et parfois il se produit en présence de l'étranger un accroissement miraculeux de la pâte, ‘Lourdes, Biarritz, Albret).
Les riverains apercoivent, à travers la transparence des eaux, les cités dont la punition est populaire aux veillées de la région: tantôt elles sont: en ruines, comme dans les légendes du Bouchet, d' Issarlès,
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de plusieurs lacs du Dauphiné, alors qu'à Lourdes on distingue: la pointe des édifices, et à Damvauthier, en Franche-Comté, les clochers des églises. Ainsi que dans les récits du bords de la mer, où se trouve aussi ce trait des villes englouties sans avoir été bouleversées, les habitants répètent parfois l'action qu'ils faisaient au moment de la catastrophe (Issarlès, Albret, le: Mas en Anjou, ; ailleurs on entend les cris que poussaient alors les victimes, (Albret, Provence, Gascogne), le chant du coq, (Alsace, Gascogne), el“bien plus fréquemment les sonneries des cloches (Biarritz, Damvauthier, Herbauge, et la série des bruits sous l'eau), mises en branle par des mains inconnues, soit aux heures crépusculaires, soil à l’anniversaire de la catastrophe.
Les versions les plus nombrèuses et les plus complètes de la punition motivée par le refus d’hospitalité proviennent du centre et du midi de la France. Les lacs dont les eaux recouvrent les cités perverses sont, d'ordinaire, situés dans des lieux élevés. La plupart doivent leur origine à des phénomènes volcaniques anciens, mais le peuple, surpris de la présence de ces masses d'eau sur ces hauteurs, essaie de l'expliquer par des légendes. Quelques-unes sont assez détaillées ; il est rare pourtant qu'elles soient aussi bien conservées que les trois suivantes, dont la première a été recueillie vers 1875, par un très bon traditionniste, dans la Haute-Loire, pays où nombre de chansons populaires parlent des voyages que fait sur terre Jésus-Christ sous la figure d'un mendianti!. La ville d'Issarlès était au milieu d’une vaste campague. Un jour un pauvre vint y demander l'aumône ; il commença par les maisons des champs, et il fut bien accueilli dans les deux premières ; dans l’une, on venait de boulanger pour mettre au four et on le pria d'attendre ; mais il répondit que le pain était cuit, el en effet, en ouvrant la maie, on vit que le pauvre avait dit vrai. Il mangea avec ses hôtes et ils lui donnèrent un pelit pain, Il les quitta en disant : « Dans peu, vous entendrez un grand bruit, mais soyez sans inquiétude. » Il parcourut ensuite la ville, où il fut partout rebuté. Il allait la quitter, lorsqu'il aperçut deux petites maisons ; il entra dans la premièré et la femme lui répondit mensongèrement qu'elle n'avait pas de pain, mais seulement du levain ; elle mentait, car elle avait du pain qu'elle ne voulait pas donner. Auprès de la seconde cabane, il demanda un peu de lait à une femme qui trayait une chèvre, et qui s'empressa de lui en offrir une tasse, Le pauvre, qui était Jésus-Christ, lui dit ::« Vous allez entendre un grand bruit, mais si grand qu'il soit, ne vous retournez pas et continuez à traire votre chèvre ». Au même moment, un grand bruit éclata ; c'était la ville d'Issarlès qui s'enfonçait dans la terre béante,
1. Victor Smith. Chants de pauvres en Velay et en Forez. Paris, 1873. (Ext, de la Romania, t. Il). h
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La femme tourna à demi la tête ; mais elle n'avait pas achevé ce mouvement qu’elle fut engloutie avec la ville. Une nappe d’eau ne tarda pas à recouvrir toutes ces ruines. Par un temps clair, on aperçoit au fond du lac les débris de la cité et l’on distingue à côté d'une petite maison, la dernière de la ville, une femme qui, de ses deux mains, trait une chèvre".
Plusieurs des traits de ce récit se retrouvent dans celui qui raconte l'origine du lac du Bouchet Saint-Nicolas, qui n'est pas très distant de celui d'Issarlès. Dieu voulant éprouver les habitants d’une ville bâtie à l'endroit où il se trouve, vint, sous la forme d’un mendiant, frapper à toutes les portes ; partout il fut repoussé avec de grossières injures. Il fut mieux reçu dans une petite cabane habitée par une pauvre vieille, qui l’invita à entrer eu disant qu'elle allait pétrir un peu de pain pour lui et traire le lait de sa chèvre. Le bon Dieu la remercia, et lui dit d'emmener sa chèvre sans perdre un instant, et de ne pas se retourner, quelque bruit qu’elle pût entendre. Le vieillard, subitement transfiguré, disparut dans une éblouissante clarté. La vieille se hâte de suivre son conseil ; à peine est-elle arrivée au sommet du pic voisin que le ciel s’obscurcit et qu'un bruit affreux vient la glacer d'épouvante. Elle oublie la défense, se retourne et voit que la ville a disparu, et qu'un immense lac est à sa place. Elle veut hâter le pas, mais ses pieds sont à jamais fixés au rocher, elle et sa chèvre sont changées en pierre?. Lorsque le bon Dieu voulut éprouver le bon cœur des habitants de Lourdes, il prit également la figure d’un pauvre, et il entra un soir dans la ville ; mais c’est en vain qu'il alla de porte en porte demander la charité. Il s'était présenté à toutes les maisons, quand il apercut une misérable cabane, habitée par deux femmes qui avaient un petit enfant au berceau. Elles l'invitèrent à entrer, en attendant que deux gâteaux de seigle qu’elles avaient mis sous la cendre fussent cuits à point. Le bon Dieu s'assit, sans mot dire, au coin du feu, et les gâteaux croissaient merveilleusement, si bien que lorsque les femmes les retirèrent, elles furent très surprises de les voir si grands. Le voyageur en mangea sa part, puis il leur dit que, pour les récompenser de Jeur charité, il allait leur sauver la vie, car la cité de Lourdes devait être engloutie à cause de la méchanceté de ses habilants. llleur Commanda de le suivre, et elles lui obéirent, en emportant l'enfant endormi dans son berceau. Quand elles se furent éloignées, le sol sur lequel la ville
4. Victor Smith, in Mélusine, t. I, col. 327-329. Ce lac d’Issarlès est formé par les bouches d’un volcan.
2. Velay et Auvergne, p. 9-10, d'ap. Francisque Mandot. L'Ancien Velay. Les habitants élevèrent à l'endroit où s'était produite la métamorphose, une croix à laquelle ils donnèrent le nom de Croix de la Chèvre.