LE DIABLE ÊT LES SORCIERS
le spectre le remplaça et conduisit le carrosse Jusqu'au milieu de la région vaporeuse, où le domestique le vit disparaitre !,
À minuil de grands diables faisaient rapidement le tour de l'étang de Bury, dans un carrosse trainé par quatre chevaux blancs; s'ils rencontraient un voyageur ils l'entrainaient dans quelque sabbat au milieu des bois, ou le faisaient senoyer?. Les paysans des environs de Concoret (Morbiban) disaient que tous les soirs, vers minuit, Satan conduisait sa troupe cornue danser sur les eaux de l'étang de Komper, pour la rafraichir un peu au milieu de la brume épaisse’. Dans la région Landaise le démon, vêtu d'habils d'un rouge éclatant, paraissait la nuit autour des lacs où se tenait la danse de ceux qui avaient fait un pacte avec lui“. Sur la levée de l'Etang Priou en Trédaniel (Côtes-du- Nord) se promenail un possédé qui essaya de jeter à l'eau un prêtre venu pour l'exorciser Ÿ. Le soir, et surtout en été, ceux quise trouvent dans la Grande Brière, vaste lagune marécageuse de la Loire-[nférieure, entendent de temps en temps un sifflement dans l'air : c'est le cortège des sorciers qui passe, et celui qui l'entend est menacé de quelque malheur°. En Picardie, chaque samedi, un jeure homme, après avoir déposé ses habits sous un buisson, se roulait dans la vase de la mare du bois des Fées, et en ressortait transformé en loup-garou *. La ganipaute ou le gallou de la Gironde passe la nuit à courir la campagne et va battre l’eau des lavoirs toutes les fois qu'il en rencontres. Les loups-garous dansaient autrefois près d'une petite mare, non loin de l'église de Saint-Fyel, et ils y attiraient les mauvaises filles de l'endroit ; le curé apprenant que sa servante allait courir le guilledou avec eux,
- jeta de l'eau bénite dans la mare afin de les chasser ?.
Au temps de la sorcellerie, des assemblées d'adeptes avaient lieu près des eaux stagnantes : Marie Carlier venait de Tournay pour assister aux sabbats des marais de l’Espaix ‘°. D'autres réunions se tenaient dans les marécages de la Brüle (Pas-de-Calais), près de l'étang Richard à Vic-des-Prés (Côte-d'Or) et l'on y entendait, la nuit du samedi, des
4. Ch. Thuriet. Trad. de la Haule-Saône, p. 15-19, d'a. le baron de Prinsac, qui avait entendu ce récit dans son enfance, mais qui l'avait un peu romantisé. 2. E. Thoullier. Vallant Saint-Georges, (Aube), p. 70. . Du Laurens de la Barre. Veillées de l'Armor, p. 59. - De Métivier. De l'agriculture des Landes, p. 341. + d.-M. Carlo, in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 208. - Henri Quilgars, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 216. + H. Carnoy. Littérature orale de la Picardie, p. 106. - F. Daleau. Traditions de la Gironde, p. ÿ4. - Bonnafoux. Légendes de la Creuse, p. 29. .
10. Frédéric Delacroix. Les procès de sorcellerie qu XVII siècle. Paris, 1896, in-18, p- 315.
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138 LES ÉAUX DORMANTES
cris affreux répercutés par des échos singuliers’ ; des sorciers venaient aussi sur le bord de l'étang de Malsaucy, aux environs de Belfort *?.
Les sorciers se réunissent, assure-t-on encore dans plusieurs pays, sur le bord des élangs, encore plus que sur celui des eaux courantes, pour la fabrication des orages. Legier constatait, au commencement du XIX° siècle, la croyance au pouvoir des tempestaires, dont on citait alors les noms: Dans les environs de Jouy, Ligny et autres lieux circonvoisins, certaines familles ont le secret de créer à leur gré des orages. Il leur suffit de vouloir le changement de tems pour qu'aussitôt le plus beau ciel devienne nébuleux et que le tonnerre gronde. Mais il est une mesure préalable, c'est que ceux des membres de ces familles privilégiées pour faire le mal se réunissent dans un étang, trois au moins à la fois. L’Etang de Boisgibault a plus de charmes malfaisans que tout autre. C’est dans cet étang qu'a été créé l'orage du 13 juillet 1788 par des gens dont on ne se doutait pas, un de la Ferte Saint Aubin, un de Jouy et un d’Ardon, Les sorciers ont de grands baltoirs avec lesquels ils battent l'eau et la font jaillir dans l'air à plus de trente pieds en faisant des cris et des hurlements affreux. Celte préparation, pour mieux dire cette formation du mauvais temps, se fait plus spécialement la nuit, avant le lever du soleil qui retourne de frayeur sur ses pas et n'ose paraître de trois ou quatre jours *. Cette superstition existait aussi en Berry, à une époque plus voisine de la nôtre. Dans la Brenne, on montre certains élangs sur les bords desquels ont l'habitude de se rendre les fabricateurs d'orage pour battre la grêle. Souvent des familles entières se vouent à cette industrie qui ne s exerce guère qu’au sein des plus profondes ténèbres. Armés de longues perches ou d'énormes pelles de bois, les grêleux, toujours au nombre de trois, battent vigoureusement et en cadence la surface liquide. Bientôt sous l’action frénélique de leurs bras, qu'accompagnent des imprécations et des cris sauvages, l'eau s'élance en sifflant dans les airs : ses parties les plus tenues se volatilisent, gagnent les hautes régions de l'atmosphère, s'y rassembient, s'y condensent, et quand parait le jour, le fléau est enfanté*. Dans la Beauce on citait des mares et des étangs que les gréleurs battaient avec de longues perches pour faire des nuées®., Le sabbat des tempestaires se tient aussi, en Saintonge
4. Francois Lefebvre, in Rev. des Trad. pop., t. U, p. 616; Hipp. Marlot, ibid, ASP Alle . H. Bardy. Le Folk-Lore du val de Rosemont, p. 6. 3. Legier. Superstitions de la Sologne, in Ac. Celt. t. II, p. 207. %. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. |, p. 263. 5. Félix Chapiseau. Le F.-L. de la Beauce, t. 1, p. 207. La mare de la Grande Lüe était réputée pour ce maléfice.