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CHAPITRE II

Les traditions sur l’origine des îles sont moins nombreuses et moins détaillées que celles des engloutissements des villes et des pays; quelquefois au reste elles n’en forment qu'un épisode, et certaines îles sont les débris de cités ou de contrées que la mer a submergées. Ainsi qu'on a pu le voir au chapitre précédent, l'ile de Sein, les Triagoz, les Sept-Iles firent partie des diverses Keris, les récifs de Chausey étaient les points culminants d'une énorme ville, plusieurs îlots de la baie de Saint-Malo, les Glénans dans le Finistère, sont les fragments de pays disparus. Le souvenir du temps où cet archipel tenait au continent n est pas encore effacé: sur la côte de Fouesnant on dit qu’on allait autrefois à pied de Becmeil à l'île aux Moutons, aujourd'hui à une grande lieue en mer; la pointe de Trévignon touchait à l’île de la Cigogne, et à chaque printemps une procession sortie de l’église de Loctudy se rendait à l’une des îles, en suivant une allée de grands arbres '. On raconte à Carnac que jadis il n'y avait qu'un saut de cheval entre l'ile de Houat et la pointe de Quiberon, séparées maintenant par huit kilomètres d’eau salée ?.

En plusieurs endroits on peut se rendre compte de ces ravages de la mer ; car l'espace qui s’étend entre quelques-unes de ces îles et le continent auquel elles tenaient jadis est pour ainsi dire jalonné par des hauts-fonds et par des écueils: parfois ils conservent même les noms significatifs de chaussée ou de pont; mais, tout au moins en Vendée, la tradition explique leur présence par des causes diamétralement opposées à la réalité. Le Pont d'Yeu, appelé également Pont Saint-Martin, est une longue chaîne de rochers, entre l'île d'Yeu et Saint-Jean des Monts, qui ne découvre qu'aux basses marées ; il est

1. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 356, Vérusmor. Voyage en Basse-Bretagne, p.298: Vallin. Voyage en Bretagne, Finistère, Paris, 1859, p. 260. 2. Z. Le Rouzic, in Revue des Trad. pop. t. XVI. p. 142.

dû au saint dont il porte le nom. Un jour que, n'ayant pas de bateau, il était embarrassé pour se rendre à l'île, il accepta l'offre de Satan, qui promit de lui bâtir un pont en une seule nuit ; il allait être achevé, lorsque le coq chanta : les rochers transportés en l'air par les démons leur échappèrent et vinrent tomber à la place qu'ils oécupent encore aujourd'hui’. Dans l'ile, on raconte que le pont fut construit par le diable, à la demande des habitants qui, pour son salaire, devaient lui abandonner corps et âme, le premier être qui y passerait. Saint Martin, sitôt l'œuvre terminée, y fit lancer un gros chat: le diable dut s’en contenter ; mais la nuit suivante, il donna un violent coup de pied au pont et il s'écroula ?.

D'après une troisième version, recueillie il y a une trentaine d'années dans l’île de Mont, saint Martin de Vertou qui y était débarqué voulut poursuivre le diable. Celui-ci, pour lui échapper, ramassa toutes les grosses pierres de la région, et se mit à construire, afin de gagner l'ile d'Yeu, une sorte de pont ou de jetée. Mais Dieu intervint, fit tomber la jetée et le diable fut englouli dans les flots *.

Les habitants de l'ile de Sein connaissent aussi la tradition d’un pont miraculeux qui la réunit pendant peu de Lemps à la terre ferme, mais qui sécroula sans laisser de traces: Le diable n'aimait pas à s'embarquer pour aller lenter les gens de Sein, car tous les bateaux étaient sous la protection de saint Pierre. Il faisait des projets pour établir une autre communication entre l'ile et le continent lorsqu'il rencontra saint Guénolé, et lui demanda s'il ne pourrait pas construire un pont sur la mer. « Rien de plus facile », répondit le saint, et il prend dans sa main gauche un peu d'eau salée et souffle dessus en faisant le signe de la croix : aussitôt elle se répand en l'air, se solidifie et forme une arche de glace, de la pointe du Raz à l’île. Le diable émerveillé s'avance dessus, suivi de saint Guénolé. Mais lorsque Satan arriva au milieu, le pont s'effondra sous lui, parce que la corne brûlante de ses pieds avait fait fondre la glace, et il tomba à la mer. Le saint y descend aussi, et marche tranquillement sur les eaux. Le diable, ayant peur d'être noyé, implore Guénolé, qui le dépose sur la pointe du Raz, à la condition qu'il jure de ne plus jamais remettre les pieds dans l'île de Sein “.

Des légendes assez nombreuses font remonter l'origine des îles à des circonstances étranges ou surnaturelles, ou aux gestes des personnages, presque toujours gigantesques, parmi lesquels Gargantua tient, comme

. Le Pays Poilevin, mars 1900.

. Paul Bourgeois. La Vendée d'autrefois, les îles p. 52.

. Marcel Baudouin, in Revue des Trad. pop. t. XVI. p. 553 et suiv. . H. Le Carguet. Les légendes de la ville d'Is, p. 22-25.

toujours, le premier rang. Parfois ils posent des rochers si grands que la mer ne peut les recouvrir entièrement, et qu'ils deviennent des îles habitées par les hommes. Cette donnée est ancienne, et on la trouve au XVI: siècle dans les Grandes chroniques de Gargantua, que plusieurs critiques attribuent à Rabelais : Grant-Gosier et Galemelle, se disposant à passer la Manche surles confins de la Normandie et de la Bretagne, placèrent chacun sur leur tête le rocher qu'ils avaient apporté d'Orient, et cheminèrent dans la mer. & Et quant Grant-Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier est à présent appelé le Mont Sainct Michiel. Galemelle vouloit mettre le sien contre, mais Grant-Gosier dist qu'elle n’en feroit riens et qu'il falloit porter plus avant et est le dict de present appelé Tombelaine ». D’après la tradition contemporaine de la Basse-Normandie, c'est Gargantua qui a posé en passant ces deux célèbres îlots ‘. Un vieux capitaine de Saint-Malo racontait en 1839, que plusieurs îles de la baie avaient été aussi formées par l'accumulation des pierres déposées, non par des géants, mais par les moines de Saint-Jacut. Lors d’une réforme introduite dans cette abbaye, où les mœurs étaient fort relâchées, chaque moine fut condamné à transporter par pénitence, à des endroits désignés, autant de pierres qu'il avait commis de péchés ?.

Au cours de leurs voyages, les géants ôtent de leurs chaussures des graviers qui les blessent, et qui ne sont autre chose que des mégalithes ou d'énormes rocs. Lorsque Gargantua se promenait sur les côtes de la Manche, ou dans la mer qui les baigne, il se sentait ainsi incommodé; et il retirait de ses souliers des rochers ou même de véritables îlats *, D’autres, et parmi eux le Grand Bé, où se trouve le tombeau de Chateaubriand, ont été vomis par lui ; quand il avait envie de tuer des bernaches, il lançait des rochers que l'on voit en pleine mer, ou des îlots *, comme Minerve jeta l'ile de Sicile sur Encelade, et Neptune Nisyre sur le géant Polybotes ‘.

Des îles s'élèvent aussi du fond de la mer pour donner asile à des personnages en péril. Une tradition normande, qui explique par un jeu de mots le nom d'une île, raconte en quelles circonstances elle se montra. Le bon Dieu était en mer avec saint Pierre le pêcheur, portés sur un manteau qui leur servait de barque ; un jour que le saint élait effrayé à la vue de grandes lames qui tourbillonnaient près d’eux, son maître lui dit: « Homme de peu de foi, lève le manteau et repose-toi

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