GROTTES DE LA BAIE DE SAINT-MALO
connaissaient ; les mieux conservées de beaucoup étaient celles que m'ont diles des femmes très-âgées, qui sont mortes aujourd'hui. Plusieurs, nées au XVIIL siècle, pensaient que les fées des houles avaient réellement existé : l'une d'elles affirmait les avoir vues étant enfant”. Elles croyaient que ces cavernes n'avaient cessé, qu'à une époque toute récente, d'être habitées par une race de personnages surnaturels, qui jadis se monlraient assez souvent aux habitants du rivage, et avaient même parfois une réelle influence sur leur vie,
Les tradilions localisées dans les « houles » étaient surtout populaires dans les villages maritimes de Saint-Cast, à l'extrémité ouest de la baie de Saint-Malo, à peu près exclusivement habités pardes pêcheurs. Ceux-ci, groupés depuis des siècles aux environs des havres où s'abritent leurs bateaux, ne se mélaient guère aux laboureurs des environs, et l’on peut considérer que jusqu’au moment où, il ya moins de vingt ans, une station balnéaire a été créée sur la plage voisine, ils n'avaient pas subi d'influence étrangère. D’autres petits ports, entre Saint-Jacut et Erquy, étaient dans des conditions analogues, et les dames des grottes y étaient également bien connues. C'est dans cet espace restreint que furent recueillies, de 1879 à 1885, les cinquante légendes ou fragments légendaires que j'ai publiés?.
Bien que, même dans ce pays, elles ne fussent plus aussi entières qu'elles l’étaient vraisemblablement autrefois, elles présentent un ensemble de traits, isolés ou communs à plusieurs versions, assez nettement déterminés pour permeltre de reconstiluer ce groupe, et de donner un corps aux idées un peu flottantes, mais sans doute plus précises jadis, que les gens du littoral se faisaient de ces demi-divinités.
Sur toute celte côte pittoresque, les grottes à peines ébauchées de la baie de la Fresnaye et de l'embouchure de l’Arguenon étaient la demeure des fées, aussi bien que les cavernes incomparables qui s'ouvrent, parfois grandioses comme des cathédrales, dans les hautes falaises du cap Fréhel ; si on s’étonnait de la petitesse de certaines, les vieilles gens disaient qu'elles n'avaient pas toujours été ainsi : quelque cataclysme les avait ruinées, ou elles s'étaient effondrées quand elles avaient cessé d’être habitées ; c’est ainsi que l’entrée de la houle de la
1. Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Brelagne, t. I, p. 76.
2. Sur les légendes des houles recueillies en Haute-Bretagne ; cf. Paul Sébillot. Cüntes populaires, À. T, nos 4, 10, 17, 22, t. Il, nos 1, 3 à 20 ;t. III, n° 4, 10, {1 ; Littérature orale de la Haute-Brétagne, p. 1-28; Société archéologique du Finistère, t. XIII, p. 206-228 ; 331-338 (12 légendes) ; Traditions et superslilions, t. 1, p. 11 et suiv, ; Contes des Landes et des Grèves, n°5 1 et 23; in Almanach du Phare de la Loire, Nantes, 1892, p. 96; in Ac{a comparalionis lillerarum universarum, Klausembourg, no CXC: Dix Contes de la Hautle-Bretagne. Paris, 1894, in-8', p. 3.
108 LES GROTTÉS MARINES
Teignouse fut presque bouchée par un écroulement, la nuit où les fées et les féetauds la quittèrent pour s’en aller en Angleterret.
Quand on pénétrait dans ces houles, on y voyait des bancs, des tables, des berceaux, tout un ménage de pierre qui avait servi ou servait encore à leurs mystérieux habitants. Les plus considérables ne se composaient pas seulement de la partie que l'on peut visiter à mer basse ; ce n'était pour ainsi dire que l’antichambre : elles se prolongeaient bien avant dans les terres, jusque sous les bourgs, d’où l’on entendait chanter les coqs des fées : l’une d'elles aboutissait à Notre- Dame de Lamballe, à quarante kilomètres de son entrée ?. Suivant quelques récits, quand on avait franchi une sorte de tunnel, on voyait un monde pareil au nôtre, qui avait son ciel, son soleil, sa terre et ses arbres, et même de beaux châteaux au bout de longues avenues*. Mais le plus habituellement ces demeures ne comprenaient que la caverne elle-même. Quand on en avait dépassé l’entrée, que fermait parfois une porte de pierre gardée par une vieille portière couverte de varechs et fort laide‘, on se trouvait en face des fées : c’étaient de belles personnes, vêtues comme des dames ou Bonnes Vierges. Les féetauds ou fées mâles, leurs maris ou leurs frères, vivaient à côté d'elles, moins nombreux, semble-t-il, et inférieurs en puissance 6. Quelquefois on y voyait aussi les fions, qui n’appartiennent pas à la même race; ils étaient de si petite taille que leurs épées n'étaient guère plus longues que des épingles de corsage; ils remplissaient les fonctions de pages ou de domestiques ; il n’y avait pas de fions femelles, du moins dans les houles ?.
À part leur pouvoir surnaturel, les fées et les féetauds vivaient à peu près comme des seigneurs, ou tout au moins comme des propriétaires aisés : les femmes boulangeaient et cuisaient leur pain, elles filaient, faisaient la lessive, et on les voyait étendre sur l'herbe des falaises ou sur les rochers du rivage, du linge d’une blancheur si remarquable que l’on dit encore en proverbe : Blanc comme le linge des fées. Seulement il disparaissait dès qu’en s’approchant on avait remué les paupières®.