LES FÉES ET LEURS VOISINS
Je n'sis de chut (cet) an, ni d'antan,
Ni du temps du Rouey Jehan,
Mais de tous mes jours et de lous mes ans, Je n'ai vu autant de pots bouaillants.
Elle avait entendu raconter aux vieilles femmes que les fées profitaient parfois de l'absence des mères pour voler leurs enfants endormis et leur substituer leurs propres poupons, et que le moyen de les forcer à la restitution était de jeter l'enfant par terre. Dès qu'elle l’eut fait, l'enfant se mit à crier, et aussitôt la fée, saulant par dessus le « hec » ou demi-porte, lui restitua son nourrisson, et emporta le sien *.
Les Guernesiais rapportaient aussi un épisode de la vie des fées, dont nous verrons le parallèle en Basse-Normandie ; lorsqu'elles avaient quelque ouvrage à faire qui nécessitait l'emploi d'une charrette, ceux qu'elles favorisaient entendaient une voix qui la leur demandait, en promettant de la rendre en bon état, et même de la réparer si elle avait quelque chose à refaire”. Elles avaient même une formule pour solliciter ce service ; après avoir prononcé le nom de celui à qui elles s’adressaient, elles disaient :
Prêtle mé ten quériot,
Pour que j'allons à Saint-Malo, Queurre des roques el des galots, Rindelles, roulettes, ou roulons, S'il en manque, j'en mellrons.
La permission n'était jamais refusée, car elles rendaient touten parfait état, et si durant le voyage nocturne, les parties en métal éprouvaient quelque avarie,on les retrouvait réparés le malin avec de l'argent pur*.
Ces fées se plaisaient à rendre services aux hommes. Les vieilles gens du voisinage de l'Erée assurent que, jadis, si l'on portait le soir une écuellée de soupe au lait au Creux des Fâies, si l’on y déposait un tricot que l'on voulait voir promptement achevé, en mettant de la laine et des aiguilles à tricoter, on retrouvait le lendemain l’écuelle vide, et le tricot achevé en perfection‘.
On connaissait autrefois dans le pays de la Hague des légendes sur les grottes de la mer; mais il y à vingt-cinq ans elles étaient oubliées à ce point que Jean Fleury, auquel les légendes que j'avais publiées rappelaient celles qu'ilse souvenait assez confusément d’avoir entendu raconter à sa mère, née au XVIII' siècle, cu srand'peine à en retrouver quelques fragments. Jadis on appelait « houles » comme en Bretagne
1. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 219 220. 2, Edgar Mac Culloch, in Rev. des Trad. pop.,t. IV, p. 107 3. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 212-213. 4. Edgar Mac Culloch. Guernsey Foik-Lore, p. 203-204
les trous des fées, et certains endroits des falaises étaient leurs jardins : les trous n'étaient pas considérables, et on y aurait malaisément logé une famille. Mais les fées du Cotentin étaient toutes petites, presque aussi minuscules que les fions de la Haute-Bretagne : il y avail parmi elles des hommes et des femmes. On ne voyait pas leur travail, mais elles travaillaient pourtant. Elles venaient la nuit frapper aux portes, et parlant français comme à la ville, au lieu de s’exprimer en patois, elles demandaient qu'on leur prête des charrues et des chevaux. Il fallait leur répondre oui, ou l'on s'exposait à leurs malices. Elles prenaient la charrue et les chevaux et labouraient leur champ avec. Quelquefois elles empruntaient les chevaux pour leurs courses, et comme les fées sont des êtres très petits, elle montaient sur leur cou et non sur la selle, et se faisaient des étriers de leurs crins, qu'on trouvait singulièrement emmêlés. Ces fées étaient très soigneuses, el si quelque objet qu’on leur prêtait était un peu gâlé, on le retrouvait en bon état. Quelques-unes avaient, comme les Martes du Berry, les seins tellement allongés, qu'elles les rejetaient par dessus leur épaule pour donner à téter à leurs petits qu'elles portaient sur le dos. On les entendait aussi parler sous terre, et crier que le four était chaud, et quand on leur demandait poliment de la galette, on en trouvait de très bonne dans une serviette, avec du beurre sans sel et un couteau. Mais il fallait avoir bien soin de remettre Lout ces objels sans rien distraire !