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LES FÉES ET LEURS ENFANTS

la caverne devinrent polies, et une lumière brillante éclairait l'entrée d’une demeure magnifique. On la conduisit dans une belle chambre où un enfant était couché dans un berceau. Elle lui donna tous ses soins, et il ne tarda pas à se rélablir. Avant de le quitter, elle voulut l'embrasser, mais un peu de sa salive lui étant tombée sur les yeux, elle vit tout aussitôt une transformation, mais opposée à celle qui s'opère en pareil cas en Haute-Brelagne : le palais somptueux où elle avait demeuré près d'un mois redevint une caverne sombre et humide, et ses habitants de pauvres hères misérablement vêtus. Elle eut la prudence de ne pas laisser voir qu'elle s'était apercue du changement, et quand elle retourna chez elle, après avoir recu une bonne gratification, elle ne parla à personne de son aventure. Le samedi suivant, en entrant dans une boutique de la ville, elle apercut son hôte mystérieux du Creux des Fées, qui, évidemment sans être vu que d'elle, remplissait son panier des meilleures provisions. Elle comprit d’où venait l'abondance qui régnait dans la caverne, et elle s’écria sans réfléchir : « Ah ! méchant voleur, je te vois. — Tu me vois, dit-il, et comment ? — De mes yeux ! » Aussitôt il lui cracha au visage et elle devint aveugle sur le champ.

Cette grotte avait une autre légende : Au temps où les fées se montraient souvent sur terre, une bonne femme fut réveillée au milieu de la nuit par un homme de très petite taille, qu’elle n'avait jamais vu jusque-là, et qui était enveloppé d’un grand manteau. Quand elle avança une lumière, il se retourna de côté en disant qu'on avait besoin d'elle pour un enfant malade. La femme le suivit, et vit qu'elle allait du côté de la baie Vazon, ce qui la surprit, parce que ce rivage n’est habité que par des pêcheurs, et que le petit homme était habillé comme un monsieur. Elle lui fit observer, par deux fois, que sans doute il se trompait de chemin; mais il lui répondit qu’au contraire, il était dans la bonne route. Ils arrivèrent, après avoir lraversé les sables, aux rochers qui sont auprès de la Tour du Houmet, et comme il faisait noir, le petit homme la prit par la main et la guida sur les rochers. Ils entrèrent dans une caverne où elle ne voyait pas à un pied devant elle ; ils marchèrent assez longtemps dans une obseurité profonde, jusqu'au moment où le petit homme lui demanda si elle ne voyait pas quelque chose. Elle ne révéla jamais ce qu'elle avait vu, mais le lendemain elle portait sur les bras un petit garcon très délicat C'était un enfant des fées, qui resta avec elle, comme s'il eût été son propre fils, jusqu'à l’âge de quinze ans ; à cette époque il prit des leçons avec le pasteur ;

1. Edgar Mac Culloch, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 105-106; t. HI, p. 426-428.

une nuit que celui-ci s’en revenait chez lui, il entendit une voix qui l'appelait par son nom : « Jean du Marescq ! dites donc au petit Colin que le grand Colin est mort. » Lorsque l'enfant eut appris ce que le pasteur avait entendu, il lui dit: « Adieu, maitre, il faut que je parte ». Il alla voir sa mère adoptive et lui diten pleurant: « Il faut que je m'en aille bien loin, et jamais je ne reverrai plus ma mère terrestre; mère chérie, donne-moi ta bénédiction. » Alors, si promptement qu'elle n'eut pas le temps de lui répondre, il s'évanouit et elle ne le revit plus *.

D’après la tradition, c’est d'une caverne de la côte Ouest de Guernesey, appelée le Creux des Fées, que sont sortis les Arragousets (Sarragousets de Victor Hugo) qui ont dévasté l'ile. Un homme nommé Jean Letocq s'étant levé plus matin qu'à l'accoutumée, pour se rendre à sa bergerie, vit des troupes innombrables de petites gens, armés de toutes pièces, qui sortaient du Creux des Fées: ils se répandirent bientôt, malgré la résistance qu'on leur fit, par toute l'ile, tuant tous les hommes, et prenant possession de leurs femmes et de leurs demeures. Deux personnes du sexe masculin échappèrent à ce carnage, un homme et un jeune garçon de la paroisse de Saint-André, qui réussirent à se cacher dans un four. Pendant bien des années, les envahissenrs, qui appartetenaient évidemment à la race des fées, vécurent tranquillement avec les femmes qu’ils s'étaient appropriées, se conduisant en bons pères de famille et engendrant fils et filles. C'est à ce mélange de races que l'on attribue la petite taille et l'intelligence supérieure de quelques familles. Le jour vint cependant que, pour quelque raison quon na jamais pu deviner, mais que l'on croit avoir été un ordre émanant du Roi des fées, il leur fallut quitter les femmes et les demeures auxquelles ils s'étaient attachés. Une nuit donc, tous s’en allèrent ou devinreut, devrail-on plutôt dire, invisibles ; car ils ne cessèrent pas, la nuit quand tous les habitants de la maison dormaient, de visiter leurs anciennes demeures pour compléter l'ouvrage qu'on avait laissé inachevé la veille, et rendre mille autres petits services qui, au dire des anciens, n'avaient cessé que du temps de leurs grands pères *.

Comme les fées des houles de la côte bretonne, celles des cavernes de Guernesey faisaient aussi des substitutions d'enfants. Un pêcheur de l'Erée avait placé près d'un bon feu des patelles qu'il venait de ramasser sur la grève,et il s'était éloigné un moment en attendant qu'elles fussent cuites ; sa femme qui s’occupait dans la maison, entendit sortir une étrange voix du berceau où était son enfant nouveau-né. Elle se retourna et le vit debout, regardant le foyer avec attention et disant d’un ton de surprise :

4. Louisa Lane Clarke. Guide lo Guernsey, p. 11-73. 2. Edgar Mac Culloch, in Revue des Trad. pop., t. II, p. 162.

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