LA NAISSANCE
La Grossesse.
A Bcaucc cl le Perche commencent il subir les atteintes de ce mal qui sévit sur la France entière :
la dépopulation. Les familles nombreuses s'y rencontrent pourtant encore, et, jusqu'ici, la stérilité des femmes fut considérée comme une sorte de malheur. Les cnfiints, dit-on, sont la richesse du pauvre. Dès leur jeune âge, ils rendent de petits ser-
vices ; devenus grands, ils tiennent gratuitement lieu de domestiques. Ainsi se trouve réalisée cette double satisfaction matérielle et morale : l'intérêt et l'amour paternel.
Lorsque, dans certains ménages, les enfants tardent à venir, la femme va en voyage à la Vierge Noire ou à Notre-Dame-du- Pilier^ à Chartres ; autrefois, elle allait, le soir, frotter son ventre contre les aspérités de la Pierre de Chantecoq, (Cf. 11"^ partie, chap. /, § III : Culte des Pierres.) Peu pratiqués dans nos contrées, ces vestiges de superstitions préhistoriques se retrouvent surtout en Bretagne (i).
On dit d'un homme qui a beaucoup d'enfants : « C'est un bon co' ». S'il n'en a pas, on dit à sa femme : « Vot' co' n'vaut ren. >> (B.).
Par contre, les dictons suivants semblent
prouver que tous les ménages ne désirent
pas de nombreux descendants, môme parmi
ceux qui en ont beaucoup :
• — Z^ couple en vaut mieux que la douzaine.
(i) Cf. Coutumes populaires de la Hauie-Ëretapie^ par PaulSébillot. — Maisonneuvc, édit.
— C'est le sac à malice : les plus malins y sont pris.
— Qjii s'y frotte, s'y pique .
Une femme enceinte doit éviter de mettre sur ses genoux chiens ou chats : son enfant pourrait ressembler à ces bêtes .
Si elle a emnedc quelque friandise : fraises, cerises, etc., elle doit donner satisfaction à son désir, sinon son enfant portera sur le corps l'empreinte apparente de la chose convoitée.
Si elle se moque d'un être difforme, son enfant naîtra difforme.
On dit irrévérencieusement d'une femme enceinte :
— Air (elle) est à plein les brancards.
— Air en a plein sa devantière (tablier).
Si elle semble avoir dépassé l-e terme ordinaire, on dit :
— Air aura un évêque ou un pape.
Lorsqu'elle a la face rouillée, elle aura un
garçon ; si elle se porte bien et conserve sa fraîcheur, elle aura une fille.
Si le nouveau-né a la première vertèbre
du COU saillante, le prochain enfant sera un garçon ; si elle est rentrée, ce sera une fille.
Si la lune ne change pas dans les huit jours qui suivent la naissance d'un enfant, l'enfant à venir sera du même sexe que celui qui vient de naître.
§11. — L'Accouchement.
'après la croyance populaire, l'heure, le jour, le mois, la saison influent sur la destinée d'un enfant. Selon qu'il est né en telles ou telles circonstances, il sera heureux ou malheureux.
C'est ainsi qu'il est de mauvais présage, pour un enfant, de naître entre onze heures et minuit, ou à midi, ou un vendredi, ou le 1 3* jour d'un mois.
Un enfant qui est né à la première heure du jour sera actif, travailleur ; s'il est né un dimanche, il sera chanceux.
Aussitôt qu'il a fait son entrée dans le monde, l'enfant reçoit l'ablution habituelle d'eau tiède ; puis la sage-femme lui masse légèrement la tête afin, dit-elle, de la faire devenir ronde.
S'il avait la tête couverte d'une membrane, la chance lui sourira : il est né coiffé.
Le septième garçon d'une famille, — quand il n'y a pas de fille entre, — guérit des écrouelles; on l'appelle un marcou. (Cf. IP partie, chap. III, § II : Toucheurs . )
Autrefois, en pays chartrain, dés qu'un enfant naissait dans une famille riche, on prévenait le bedeau de cette naissance et on lui donnait la pièce. Immédiatement il sonnait la cloche de l'église. Le nombre de coups différait suivant le sexe de l'enfant. Or, on se connaît au village ; l'événement était attendu et chacun apprenait aussitôt que Madame Une Telle ou la femme à Un Tel venait d'être mère d'un garçon ou d'une fille (B.).
Il existait généralement dan» chaque village une vieille matrone à qui une longue pratique tenait lieu d'études préparatoires : le médecin n'était appelé que dans les cas graves. A elle seule incombaient les soins à donner à la mère et la toilette de l'enfant.
C'est elle aussi qui portait l'enfant à l'église pour le baptême.
^^•mt^^^^^0mm^\ ^^^^t.
§ III. - Le Baptême.
Ie parrain et la marraine sont généralement choisis parmi les membres de la famille. Il arrive parfois que le choix du compère et de la commère fasse Tobjet de longs entretiens : c'est lorsque l'orgueil et l'argent entrent en jeu. On s'adresse alors aux enfants de l'instituteur, du riche cultivateur ou, si les circonstances le permettent, du châtelain, afin que le gars (ou la fille), lors de son mariage, reçoive un beau cochcîhi (B.) ou gâteau (P.)-
Pour les prénoms à donner à l'enfant, on s*inspire souvent de ceux des parents et de la famille proche ; mais le saint du jour, porté au calendrier, est quelquefois choisi par les gens pieux.
Le baptême a lieu quinze jours ou trois semaines au plus après la naissance. La sagefemme portant l'enfant prend la tête du cortège, suivie du parrain et de la marraine qui
se donnent le bras. Le père et quelques proches parents, en grande toilette, les accompagnent. Cette cérémonie est égayée du joyeux carillon de la cloche, prolongé en raison du degré de générosité du parrain . Elle est suivie de la traditionnelle distribution de dragées tombant en grêle sur les enfants qui se bousculent pour les ramasser. Si la fortune du parrain le permet, des sous sont mêlés aux bonbons.
Lorsque les parrains et marraines oublient cet usage, les enfants les suivent en criant : « A la crasse i » (B.).
En rentrant à la maison, la marraine prend l'enfant et le présente à la mère en lui disant : « Vous m'avez donné un païen, je vous rapporte un chrétien. )>
Le parrain et la marraine doivent alors s'embrasser ; si cette formalité n'était pas accomplie, l'enfant serait morveux.
L'enfant doit garder pendant neuf jours le bonnet de baptême de dessous, appelé héguiri. Si on l'enlève plus tôt, l'enfant sera malade. Ce bonnet, autrefois, n'était jamais lavé, ù cause des saintes huiles dont il était imprégné.
Il était conservé précieusement, et servait à tous les enfants nés du même père et de la même mère.
Un enfant ne doit pas être porté à la messe avant d'avoir reçu le baptême.
Après la cérémonie du baptême, a lieu un grand repas : ^u dessert,il est d'usage, dans certaines localités, d'apporter, dans un grand plat, le nouveau-né entouré de fleurs et de dragées.
C'est au parrain qu'incombent tous les frais de cette journée : rarement il est de frais communs avec la marraine. A l'église, il paye prêtre, enfants de chœur et sonneur de cloches. If achète toutes les dragées qu'il donne aux parents, à la marraine, à l'église ; celles qui figurent, au repas, sur la table ; celles qui seront jetées dans la rue ou offertes, dans le bourg et le long du chemin, aux amis et connaissances.
La marraine donne à son filleul le bonnet de baptême; plus tard, à la première dent, elle lui offrira la première robe.
Un garçon ne doit pas être parrain d'un garçon pour la première fois ; il lui arriverait malheur.
Aux environs de Gallardon (E.-et-L.), le parrain et la marraine, après la cérémonie, sont invités à sonner la cloche, et, pour que l'enfant ne pleure pas trop, tout en continuant à tirer sur la corde, le parrain doit embrasser la marraine.
Si Ton veut que l'enfant ne bave pas, il faut que le parrain et la marraine boivent beaucoup au repas du baptême.
Pour que l'enfant chante bien, le parrain doit sonner longtemps la cloche.
§ IV. — Les Relevai Iles.
A Beauceronne et la Percheronne sont robustes et bien constituées ; aussitôt qu'elles viennent d'être mères, elles mangent et boivent du vin chaud sucré (au Perche, le cidre est préféré) ; cinq ou six jours après, elles vaquent à leurs occupations.
La première sortie de la jeune mère a pour but Téglise où elle va faire ses relevailks : la sage-femme (ou une voisine) l'accompagne pour lui donner l'eau bénite, car, avant de s'être» purifiée, elle ne doit pas en prendre elle-même.
Elle assiste à la messe. Après l'office, elle se présente à l'autel, tenant un gâteau (ou un pain) d'une main, et, de l'autre, un cierge, pendant que le prêtre dit quelques prières de circonstance et, à la fin, ii:' évangile.
De son gâteau (ou pain) bénit, elle fait trois parts : une pour le prêtre, une pour l'enfant de chœur, et l'autre pour elle.
Jusqu'à ce qu'elle soit relevée, une femme ne doit rendre aucune des visites qu'elle a reçues.
^ilf^tiSfSSilî
§ V. — Les Nourrices.
ES bonnes nourrices ont, dil-on,
le teint clair, de petites oreilles
et les seins développes. Les femmes
brunes ont, parait-il, plus de lait
que les autres.
Aujourd'hui, on essaye, par une nourriture substantielle, d'augmenter la quantité et la qualité du lait de la nourrice. Autrefois, celles qui n'avaient pas suffisamment de lait allaient en pèlerinage aux oratoires de certains saints qui en accordaient aux croyantes... et elles étaient nombreuses.
A Lucé, près Chartres, elles portaient au marché un fromage mou, tout frais, qu'elles vendaient ; elles donnaient l'argent, reçu en échange, à la fabrique de l'église dont saint Pantaléon est le patron. Elles se faisaient dire ensuite un évangile de ce saint.
Pour faire disparaître le lait qui la gène,
1 6 tOLK-LORE DE LA BEA t'CE ET DU PERCHE
la nourrice se met des brins de persil sur les seins.
Elevés au sein ou au biberon, les enfants doivent manger de là bouillie. On leur fait boire aussi de Teau pannée (eau que l'on fait bouillir avec quelques croûtes de pain).
Lorsque le cordon se détache du nombril de l'enfant, il ne faut le jeter ni dans l'eau, ni dans le feu, car l'enfant, serait noyé ou brûlé.
Aujourd'hui on tient propre la tète des enfants ; nos arrière-grand'mères y laissaient s'accumuler une couche de crasse, appelée chapeau ou viaume (B.), sous prétexte qu'elle rendait le cuir chevelu souple et résistant.
Les poux qui pullulaient sous cette croûte étaient regardés comme nécessaires à la santé des enfants . , -