ÉLÉONORE
Bougre de misérable ! —- orgueilleux breveté! — je te battrai — ou tu obéiras à ma manie.
Hier au soir, au lit, — si tu m'avais bien servie, — aujourd’hui tu serais — bien caressé par moi.
Planta lèche le plat en tremblant, Éléonore sort et Planta se plaint vivement de sa femme. L’orgueil l’a perdu : il a pris une femme d’une condition supérieure à la sienne, et conseille aux jeunes gens de ne pas suivre son exemple.
Le Prévôt, Madian et Flavien viennent cerner la maison de Pançart et le sommer de se rendre. Il sort avec Floris et Coral; mais à l’aspect des trois mille gendarmes (sic), les assiégés reculent. Ils rentrent, s’arment et prenant des plats en guise de boucliers, reparaissent vaillamment. Les assaillants descendent de cheval et montent sur le théâtre où la bataille s'engage au milieu d’un torrent d’injures réciproques. Bientôt Flavien est blessé; mais Coral et Floris ne tardent pas à l'être à leur tour et s’enfuient, laissant aux mains des gendarmes Pançart qui réclame à grands cris sa liberté. Le Prévôt lui annonce qu'il faut qu’il disparaisse :
Tu dois laisser la place — au seigneur roi Carème; — car fortement tu irais — l’attaquer en guerre.
Il demeure au port d’Orhi — attendant ce que nous ferons ; — dans deux jours, ici — il viendra avec ses soldats. ;
Si nous te laissions, — tu nous ferais perdre; — en nous adressant des prières, — tu n’auras aucun profit.
PANÇART
Messieurs, de grâce, cependant — ayez compassion ;
— accordez-moi de grâce — quelque rémission.
LU CN te)
Vous n’avez pas de danger, — je vous donne ma parole; — j'irai à Orhi — et là me cacherai bien.
Le roi Carème là — ne me trouvera pas — et s’il vient ici — il tuera mes parents.
Nouveau refus du Prévôt; mais voici que Pançartine, une broche à la main, arrive au secours de son mari. Elle traite les vainqueurs de « diables maudits, coquins, fripons, vieux ânes, misérables »; ils lui répondent en la traitant de « bougresse, putain, gibier de maison de force, scélérate qui a mérité dix coups de pieds au cu »; mais ils finissent par la mettre en fuite et par emmener Pançart.
Cependant, nous voici de nouveau à l’audience. Le juge, le procureur et le greffier siégent solennellement; le barreau est réprésenté par les avocats Berlamin et Lucien.
Planta vient porter plainte contre Pançart. Il commence par exposer qu'il n’a pas le moyen de faire un procès, sa femme ne lui donnant pas un hard. Et il continue ainsi :
Dieu, dans son éternité — a ordonné — aux hommes mariés les peines de l’enfer — en ce monde.
Dans l’autre monde des bien — heureux il y a, — et moi aussi pour sûr — j'en serai un.
Car un homme avec une femme — lorsqu'il se marie, — peut compter — qu’il est entré en enfer.
Voyez, déjà vous avez — un grand travail incom-
parable, — si l’on veut seulement — veiller sur une femme.
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/ Dans un sermon, à l’église, — j'ai une fois entendu — que saint Augustin a — dit une grande vérité :
Il n’est pas de loup, de tigre, de serpent, — de lion enragé, — qui à une méchante femme — puisse être comparé.
Moi, même si j'avais — plus de mille yeux, — je ne pourrais pas comprendre — tous les tours de la femme.
Après que la femme dans la méchanceté — est tombée, — le diable ne pourrait la comprendre — avec tout son pouvoir.
Car ma femme — est maîtresse en roueries — et dans ses vêtements aussi — elle a un grand orgueil.
Comme une dame des jupons — empesés elle porte, — avec deux mouchoirs de tête, et les jours de la semaine — elle ne s’en prive même pas.
Une cotte indienne, des franfreluches, — et un tour de gorge, elle les a; — avec cela sans honte — elle ressemble à ce troupeau.
Les malheureux jeunes gens — s’illusionnent bien, — puis avec le temps des cornes — elles leur font bellement porter.
Et il raconte sa propre mésaventure, son mauvais repas du jeudi gras, après lequel ayant mal d'estomac il alla se jeter sur son lit :
Et du lit j’entendis — le çuçulia (x) crier ; — et je pensai que ma femme — y était avec quelqu'un.
Je me levai tout doucement — sans faire aucun bruit — pour savoir avec ma femme — si quelqu'un était.
Je vis Pançart — par le trou de la serrure, sur ma femme ; — et j’ai honte de dire — ce qu'ils faisaient.
(x) Espèce de canapé de bois qui est dans toutes les cuisines; la forme labourdine de ce mot est xizailua.
Monsieur, je lui dis — que ce n’était pas là bien faire, — que la loi défendait — de toucher la femme d’un autre.
Un terrible regard — il me fit — et il s’en fallut de peu — qu’il ne m’avalit.
Dans le parc à cochons je me réfugiai — ayant couru aussi vite que possible, — et il ne me trouva pas, — car je m'étais caché dans l’ordure.
Ce matin j'allais au pré — chercher un vieil âne — quand je rencontrai Pançart — qui allait à la chasse.
Tirant son poignard — il me dit tout de suite — que ça ne faisait pas question, — qu’il devait me tuer.
Quand il m’a donné le premier coup, — au milieu du front, — il a vu que des gibiers — le chien avait fait lever,
Et me laissant, après eux — il a couru à l'instant ; — et je me suis échappé immédiatement — avec ma blessure.
Le procureur envoie le plaignant se faire soigner chez le barbier qu’il promet de payer luimème. Le barbier le soigne et lui demande cent louis : « Je n’ai », dit le pauvre homme, « ni cent louis ni cent argent (ehun diner), mais monsieur le Procureur vous paiera ». |
Ici se place un intermède comique par le valet du barbier ; il vient expliquer au public qu'il apprend la médecine, qu’il sait arracher les dents sans douleur, qu’il ne visite pas les malades à moins de dix sous chacun, et qu’il sait très-bien donner un lavement ou clystère, Il brandit l’instfument classique et conclut ainsi :
Pour guérir les mauvaises humeurs, — ayez cet instrument; — dans vos maisons vous devriez — en avoir ainsi chacun.
Mais ce n’est pas assez — d’avoir l'instrument; — il faut encore savoir — la manière de s’en servir.
D’abord il faut, bonnes gens, — préparer le lavement,
— et ensuite, quand il est prêt, — le verser dans ce trou ;
Après qu'il a été versé la dedans — (il faut) le tenir comme ceci — et porter la seringue — du côté du
derrière ;
Après lavoir fait entrer dans le trou du cul — (il faut) pousser ainsi; — et malheur à moi si ceci — ne fait pas alors son devoir.
Il s'en va et « la justice » rentre en scène. Le grand Prévôt rend compte de larrestation dé Pançcart:
Messieurs, de cette cour — en vertu d’un appointement, — qui a voulu se prévaloir — de son autorité,
J'ai arrêté le sieur Pançart — avec mes compagnons, — et je le présente — maintenant devant vous.
Après l'avoir pris — je suis allé tout de suite sur le port (1) — là j'ai trouvé — le seigneur roi Carême.
Je lui ai donné la nouvelle tout de suite — comment était pris son ennemi — et lai convié pour mercredi — à descendre ici bas.
Il n’a pas une grande suite, — pour dire la vérité; — il a quarante soldats — avec sept officiers.
Mais une contestation s'élève entre le juge, le Juge,
(1) Port, col, passage, montagne (par extension).
procureur et le prévôt sur la compétence de la cour, sur la qualité du prévenu et sur ce qu’il convient de faire à ses parents et amis. Tout à coup, Floris, Coral et Pançartine envahissent l’enceinte du tribunal. Floris commence par crier « morbleu! » (sic) et par dégaïîner; le prévôt en fait autant et lui répond : « Nom d’un chien ! »; le juge et le substitut s’interposent. Floris offre de l'argent au juge qui repousse avec indignation cette tentation de corruption. Alors Floris et Pançartine demandent à Berlamin de prendre la défense de Pançart : ils lui promettent de l'argent à pleins mouchoirs, un château, une prairie avec une source au milieu, quatre mille boudins et six cents fromages.
L’audience s’ouvre et Lucien a la parole. Je ne traduis pas ce réquisitoire, un peu long et parsemé de phrases latines où soi-disant telles qui porteraient à son comble l’exaspération de l’Holofernes du Love’s labour lost :
« Car. Thou hast it ad dunghill, at the finger’s end, as they say |
« Hoz. O! I smell false latin, dunghill for unguem... bone for bene : Priscian a little scratched ! »
Mais nos Basques s'inquiètent peu de Priscien, voire même de Despautère ou de Lhomond; et Lucien débute ainsi: « Zmproborum improba soboles
improborum, vindile cupidus subi, malum arcilet, adulteriom est alimarum nupliarum aut alimi violatio, qui christina religio adullerion in vltroque sexu pari ralione condemant (sic). Il rappelle ensuite que le père de Pançart a été condamné et exécuté l’année précédente, que le fils a commis les nièmes crimes, qu'il a fait périr beaucoup de monde par gourmandise, débauché les femmes etles filles de la Soule, fait périr les jeunes chevreaux parce qu’on a mangé leurs mères, etc.
Berlamin lui répond dans le même style :
Vera gloria fretam absequrat.
Messieurs, je vais parler — pour messire le seigneur Pançart, — prince du Carnaval, — notre grand ami.
Mes conclusions sont — qu’il soit relaxé — et que la partie à cent mille — livres de dommages et intérêts soit condamnée.
Monsieur Lucien, Messieurs, — qui a parlé contre lui, — peut croire lui-même — qu’il est un habile homme.
Si les avocats du conseil savaient — des nouvelles de son savoir, 7 ils n’auraient pas de repos qu’is — ne l’aient envoyé quérir.
Les docteurs de Sorbonne eux-mêmes — entreraient
dans le mouvement — pour avoir un tel professeur — dans leur collége ;
Car dans les affaires — il s’entend bien — comme lPâne safran (savant ?) — ainsi qu’on le dit.
Des auteurs déjà — vous l’avez entendu parler, — mais je doute s’il sait — avant ce jour lire.
D’imagination il a — sa tête pleine, — aussi a-t-il perdu tout à fait le peu de sens qu’il avait. Si nos vieux ânes — savaient parler, — ils sauraient
mieux — comprendre la cause.
Pro fraude labe imortali — solent et prejudicio — dum instant erroris — suis el penitendum — rebus manifestus agi (sic).
À Monsieur Lucien le même mal — ne manquant point, — Monseigneur le sieur Pançart — peut être mis en liberté,
Qui pretiun mmeritis — ad impra isdem derat — "bes pecal premium — quoniam indigat atjubes (sic). Messieurs, si vous ne voulez pas — que la même
chose vous arrive, — vous devez faire — de deux choses Pune : |
Monsieur le substitut et — Lucien son avocat —sont tous deux innocents — ou tout à fait méchants;
Si vous les jugez innocents — il faut les interdire ; — si vous les jugez méchants — au contraire les bien punir.
Autrement dans la disgrâce de Pançart — ils se trouveront, — pourquoi ils en seraient exempts — attendu que vous ne le savez sûrement pas.
Maintenant même au Prévôt — donnez l’ordre — de mettre en liberté le sieur Pançart — sans retard. |
Sur MM. Lucien et le Substitut — donnez quelque ordre ; — en prison dans les fers — faites-les mêttre ;
S'ils ne sont pas pendus même — il leur faut les, galères, — parce qu’ils ont voulu faire perdre — ce Monsieur par leurs mensonges.
Le substitut et Lucien protestent vivement contre cette « canaïille » de Berlamin; puis le barbier vient faire son rapport sur la blessure de
Planta, qui était terrible mais qu’il a guérie par son talent sans rival ; il réclame son argent, car il doit une grande somme au droguiste; le substitut lui enjoint d’apporter un « état et un rapport écrit, lundi prochain ».
Sur les conclusions conformes du substitut, le juge ordonne que Pançart soit conduit « en prison et mis aux fers conformément à la loi », que les gendarmes le surveillent rigoureusement, et que Lucien produise des témoins qui attesteront la vérité de ses dires.
La scène change. Voici de nouveau le laboureur Planta et sa femme Éléonore. Le mari dit à la femme :
Allons, effrontée, — qu'est-ce que cet air? — I ya
quatre mois que nous sommes mariés — et tu viens d’accoucher d’un enfant ?
Et il va consulter le médecin qui trouve le cas très-grave et ajourne sa réponse; il a besoin de consulter beaucoup de livres, on a vu des miracles. Sur quoi, arrive Éléonore qui supplie le docteur d’arranger l'affaire, pour que son mari et ses parents ne la chassent pas du pays. Elle lui donne de l’argent et le médecin lui répond :
Madame, bien que votre mari — ait tout à fait raison, — je vais à l'instant lui faire — croire un grand mensonge.
Je lui dirai viri — membrum hujusce causam esse, — que l'enfant est de lui, — qu’il n’y a pas à en douter.
Et il explique en effet à Planta que le fait n’est pas nouveau, qu’il y a entre autres le précédent de monsieur Cornu et de madame Coquette.
Planta paie et s’en va content.
Intermède de « Satanerie ». Satan annonce à Astarot que pour le récompencer de ses bons services, il le nomme « Inspecteur des cabinets d’aisance et vidangeur du pays ». Astarot se fâche ; alors il le nomme « Gouverneur des puces »; Astarot ne veut pas davantage de ce titre et les deux diables partent pour faire leur tour d'Europe.
Nouvelle audience. Après Pappel. de deux causes dont l’une est renvoyée à huitaine et dont l’autre est tranchée par un défaut faute de comparoir, le greffier appelle l’affaire Pançart :
LE JUGE
Messieurs, il y a une opposition — à cette instance — formée par le sieur Prévôt — à la dernière audiance (sic).