IV. — Le Prêtre attrapé
ÿ OMME bien souvent en ce monde, il y avait un monsieur et une dame. Le monsieur
la chasse. Un jour il avait attrapé deux levrauts et, ce jour-là, M. le curé vint chez lui. L'homme dit à sa femme, si M. le curé revenait, d'envoyer un de ces levrauts le chercher en lui attachant un billet au cou, et il mit un pareil billet au cou de l’autre levraut.
M. le curé vint demander où était cet homme, ayant à lui parler. La femme lui dit qu’elle va l'envoyer chercher par un de ses lièvres, qui saurait bien le trouver où qu'il soit, tant ils étaient bien élevés, et elle le met en liberté. Quelque temps après, d’une manière quelconque, l’homme arriva, et sa femme lui dit: « Je t'ai envoyé le lièvre. — Je l’ai ici », répond le mari (et il lui montre l’autre lièvre avec un billet tout pareil). Le curé le supplia de le lui vendre, (disant) qu’il en a tant besoin ; l’autre dit que non, qu’ils sont très-bien élevés. Le curé répète qu'il faut qu’on le lui vende. On lui répond qu’on ne le lui donnera pas à moins de cinq cents francs. Il en offre trois cents. Que non. Enfin, on le lui laisse à quatre cents. Le curé le donne à sa gouvernante, avec: ordre, si quelqu'un venait le cher-
cher, de mettre en liberté ce lièvre, qui saurait le trouver quelque part qu’il soit.
Le curé sorti, un homme vint à sa maison dire qu’un malade le demandait. Elle envoya ce lièvre qui devait le trouver; maïs le curé ne parut point. Il était tard; l’homme partit. La gouvernante dit au curé comment elle avait envoyé le lièvre. Lui, qui ne l'avait point vu, se mit en colère et courut à la maison du chasseur.
Celui-ci, voyant arriver le curé en fureur, dit à sa femme : « Mets-toi cette outre de vin sous la casaque, et quand M. le curé va arriver furieux, je te donnerai un coup de ce couteau, et tu tomberas comme morte; mais quand je jouerai de ce chirola, tu te relèveras comme ressuscitée ». Quand le curé fut arrivé, il se fâcha contre sa femme, luienfonça un grand couteau; elle tomba à terre ; le curé (lui demanda) s’il savait ce qu’il faisait. Il répond que ce n’est rien, qu'il y remédiera, et il se met à jouer du chirola. La femme se relève ressuscitée. Le curé lui dit en grâce qu’il doit lui vendre ce chirola. Il répond qu’il ne veut pas le vendre, parce qu’il est trop précieux. L'autre, que oui, qu'il faut le lui vendre. Combien en veut-il ? il lui donnera tout ce qu'il faudra. Cinq cents livres. Sa gouvernante se moquait quelquefois de lui, et; en rentrant chez lui, il se proposait de lui faire un peu peur.
Lorsque, à son habitude, elle se met à se moquer de lui, il lui enfonce un grand couteau de table. Sa sœur lui dit : « Savez-vous bien ce que vous faites ? vous avez tué la gouvernante! » L'autre lui dit : « Que non! jy remédierai », et il commence à jouer du chirola; mais il n’y remédie en rien. Il part en colère chez le chasseur.
Alors il le prend, l’attache et l'emporte dans son sac pour le jeter à la mer. Comme il passait près de l’église, la cloche vint à sonner; il le laissa là jusqu’après avoir dit sa messe. Un berger passe par là et demande à l’homme ce qu'il fait là. Il lui répond que M. le curé veut le jeter à la mer; qu'il voulait le marier avec la fille du roi, mais que lui n’a pas voulu, et que c’est pour cela qu’il veut le jeter à la mer. L'autre lui dit : « Je me mettrai à ta place et te délivrerai, et j'irai me marier, et toi tu iras avec mon troupeau ».
Après le travail de la messe, le curé revient et reprend le sac. Comme il le chargeait sur ses épaules, l’homme lui dit : « Je me marierai, moi, avec la fille du roi! — Je vais te marier tout de suite! » Et il le jette à la mer.
En revenant, il.rencontre son chasseur avec un troupeau et lui dit : « D’où as-tu sorti ce troupeau? — Du fond de cette mer! Il y en a là beaucoup comme cela : ne voyez-vous pas ces
moutons blancs (1) comme ils paraissent sur la mer? — Je voudrais, moi aussi, avoir comme toi un troupeau! — Approchez du bord
Le curé s’approche, et l’homme le jette à la mer.
(Saint-Jean-de-Luz, 1874.)