‹ Le folklore nègre en AmériqueChapitre 4 sur 4 · PAPA TIGRE ET PAPA MOUTON · texte numérisé non relu

PAPA TIGRE ET PAPA MOUTON

[Conte des Nègres dé Cayenne]

Il y a longtemps, longtemps, le Mouton était redouté de tous les animaux de la savane et des grands bois. Quand il passait le long du chemin^ marchant lentement, la figure grave et sévère, avec sa barbe et ses cornes recourbées, on était saisi de terreur et les animaux qui le rencontraient lui faisaient de grands saints, puis se sauvaient à toutes jambes. — Avait-il jamais mangé quelqu'un de ses voisins ? Les commères du pays n'osaient Taffirmer, mais il avait Tair si terrible, que comme on dit : mieux valait le croire que d'y aller voir. A force d'entendre répéter qu'il était redoutable, il avait fini par le. croire pour tout de bon. Même une fois s'étant penché sur un ruisseau pour y boire, il aperçut son image dans le courant et sauta de frayeur à trois pas en arrière à la vue de sa barbe et de ses cornes.

Un Tigre, qui demeurait non loin de la case de papa Mouton, s'arma un jour de tout son courage et résolut de faire une visite de politesse à son voisin. Il emmena avec lui son fils, petit tigre déjà haut sur pattes. — Du plus loin qu'il aperçut papa Mouton, il le salua très humblement et quand il fut près de lui il lui demanda des nouvelles de toute sa famille. — Voisin, je suis venu pour vous rendre hommage et ma femme se fût fait un plaisir de rendre ses devoirs à madame Mouton, si elle n'avait été retenue chez elle par une indisposition. Papa Mouton invita papa Tigre et son fils à entrer dans sa maison. Pendant que les deux pères causaient gravement des affaires du pays, petit Tigre alla jouer avec petit Mouton dans le jardin. Sois bien poli avec petit Mouton, lui dit son père, car sans cela il te mangerait.

Voilà les deux enfants qui se mettent ii jouer ; au bout d'un instant petit Tigre saute sur petit Mouton et le culbute. Et petit Mouton de rire ! — Tiens, comme tu as de

petites dents, lui dit petit Tigre. — C/est comme cela dans ma Yamille ; celles de papa sont toutes pareilles, reprend petit Mouton.

— Cette répartie fit réfléchir petit Tigre et quand, la visite linie, le père et le lils eurent quitté leurs hôtes, petit Tigre n'attendit pas que papa Mouton eût fermé la porte de sa case pour dire à son père : Papa, papa, petit Mouton a des dents toutes petites et il m'a dit que celles de son père n'étaient pas plus longues que les siennes. — Tais -toi donc, tais -toi donc, gamin, si papa Mouton nous entendait il nous mangerait tous les deux.

Papa Tigre résolut pourtant de savoir à quoi s'en tenir sur ce sujet. Vraiment, papa Mouton lui avait semblé fort gras, et, rien, que d'y songer, il en passait sa langue sur ses moustaches.

Comment voir les dents de papa Mouton? Ce n'était pas facile. Papa Mouton ouvrait à peine la bouche pour parler et sa barbe lui couvrait en outre la lèvre inférieure et le menton. L'occasion vint pourtant au Tigre comme à tdus ceux qui savent l'attendre. — Le jour où papa Mouton et son fils lui rendirent visite, pendant que les enfants jouaient au dehors, il fit toutes sortes de politesses à papa Mouton et lui servit une bouteille de son meilleur vin, puis une seconde et une troisième. Papa Mouton devint d'une gaieté folle, et, perdant son sérieux, il ouvrit la bouche toute grande afin de rire à son aise. Papa Tigre vit alors les petites dents de son convive. Sans hésiter, il sauta sur le Mouton et l'étrangla. Entendant crier son père, petit Mouton se sauva au plus vite et put rentrer chez lui avant que le Tigre, acharné à sa première proie, eût songé à le poursuivre.

Ce ne fut, tout le long du jour, que pleurs et gémissements dans la case du Mouton. Maman Mouton et son enfant criaient que c'était pitié de les entendre. Au bruit qu'ils menaient, la Reine des Oiseaux accourut du grand bois voisin et se perchant sur le toit de la case, elle demanda à

maman Mouton la cause de son chagrin. — Hélas ! charitable Dame, papa Tigre a mangé mon pauvre mari ! nous n'oserons plus sortir mon enfant et moi, car il va venir rôder de ce côté pour nous manger aussi. — Emue de sa douleur, la Reine dés Oiseaux la consola de son mieux et lui promit une vengeance éclatante. Puis, en quelques coups d'ailes, la voici qui atteint la forêt prochaine. A son appel répondirent tous les oiseaux des grands bois : les gros aras aux plumes éclatantes, les cacatoès à la huppe blanche, des milliers de perruches émeraudes au bec de corail, les petits colibris et les oiseaux-mouches qui ont Tair de pierres précieuses auxquelles le Bon Dieu aurait donné des ailes. La Reine leur raconta la mort de papa Mouton. « Jurons de le venger, notre bon voisin », s'écria-t-elle. — Nous le jurons! piaillèrent, sifflèrent, crièrent les oiseaux, chacun dans son langage. A ce bruit assourdissant, les caïmans coururent se «acher dans les grandes herbes, les boas et les serpents à sonnettes rentrèrent précipitamment dans les creux des arbres. — Ayez confiance, dit la Reine des Oiseaux ! Demain, c'est dimanche, je donnerai une grande fête dans la forêt. Aussitôt que la grand'messe sera finie, je veux que tous les oiseaux des bois se rassemblent. Mes gentilles perruches, volez de tous côtés faire les invitations. Disposez tout pour la fête ; soyez exactes à l'heure dite et obéissez-moi en chaque chose. Pour moi, je vole inviter papa Tigre. Flatté de la visite de la Reine des Oiseaux, papa Tigre promit de venir au grand bal dans la forêt. Il mit ses plus beaux habits, frisa ses moustaches, et, avant de partir, embrassa sa femme sur la bouche, son fils sur les deux joues.

Dès qu'on le vit arriver, la Reine des oiseaux cria à tous ses sujets : « Prenez vite vos rangs, formez les quadrilles et que chacun de vous se mette à danser en cachant sa tête sous son aile. Allez musique ! et l'orcheste joua :

Tig, tig, Malinboin

La cheleina che tengo

Redjouiî La chelema che tengo !

La Reine des oiseaux vola au devant de papa Tigre et lui souhaita la bienvenue. Comme c'était beau, la fête ! Papa Tigre en tut ébloui ! De longues files d'oiseaux aux riches plumages se faisaient vis-à-vis. « Le quadrille commence seulement dit la Reine, vous serez mon cavalier». Papa Tigre se mit à côté de la danseuse et l'orcheste joua.

Tig, tig, malinboin, etc.

Aussitôt les oiseaux, la tête sous l'aile^ se mirent à sauter en cadence. La Reine cacha aussi sa tête, et quand tout glorieux et marchant le front haut, papa Tigre voulut faire les premiers entrechats, elle s'écria : « Mais, papa Tigre, vous (( n'y songez pas ! l'étiquette à ma cour est que pour prendre « part à la danse, il faut n'avoir pas tête. Voyez plutôt tous « mes invités; ils croiraient manquer aux manières delà haute « Société, que dis-je? à la simple politesse, s'ils osaient lever « la tête devant leur Souveraine. Allez, mon ami, faites « comme eux et vous pourrez figurer avec honneur dans le « quadrille de la Reine des Oiseaux». Papa Tigre devint rouge de honte ! — Ma Reine, s'écria-t-il, je vous demande humblement pardon de mon manque d'usage. Je suis un chasseur sauvage, habitué à passer des nuits entières à Taffut, et j'ignore tout à fait les coutumes des cours. Veuillez me promettre une contredanse, et je reviens à l'instant, dans la tenue que vous demandez.

En quelques bonds, papa Tigre fut chez lui. Il dit à sa femme : « Ma femme ! pour avoir l'honneur de danser chez « la Reine des oiseaux, il faut n'avoir pas de tête; j'ai vu « tous les invités qui dansaient de cette façon. C'est l'éti- « quette de la cour. Prends cette hache et coupe-moi la tête ». — « Tu l'as déjà perdue, mon pauvre mari » lui répondit « maman Tigre. Au lieu d'aller danser avec des reines, tu

« ferais mieux de rester tranquillement avec ta femme et tes « enfants. Je n'aime pas les maris qui pliantent là leur épou- « se pour passer la nuit au bal ». — Si tu ne veux pas « m'obéir, hurla le Tigre en fureur d'être ainsi querellé par « sa femme, je t'étrangle à Tinstânt ». Alors maman Tigre saisit la hache, et d'un seul coup trancha la tête de son mari. .11 en mourut bel et bien, comme vous pensez.

Deux perruches placées en embuscades partirent aussitôt à tire d ailes porter la nouvelle de la mort du Tigre à la Reine des oiseaux. Ces derniers retirèrent alors leur tête de dessous leur aile ; on fit entrer tous les animaux de la forêt ; chacun voulut embrasser à son tour maman Mouton et son fils. Ensuite on s'aligna pour la danse et l'orcheste entama Tair.

Tig, tig, malinboin La chelema che tengo

Redjoun La chelema che tengo î

Vous dire comme on sauta ! comme on se trémoussa, n*est vraiment pas croyable. Enfin il fallut bien s'en aller, car tout finit dans ce bas monde, mais auparavant on fit une quête dont on remit l'argent à petit Mouton et à sa mère.

Moutons, et vous tous enfants qui m'écoutez, que la mort de papa Mouton vous serve de leçon : mieux vaut ne pas ouvrir la bouche que de rire avec des gens qu'on ne connaît pas.

Les deux récits ont un point de commun. C'est le trait du décapité par persuasion. Pour tout le reste ils diffèrent profondément. Celui des Africains présente, à la fois, ce caractère enfantin et cette sobriété de détails, signe distinctif des récits appartenant aux races non encore civilisées.

Comme nous Ta fait observer M. le docteur Hamy, la mention du Cacatoès, oiseau spécial à l'Archipel Indonésien ainsi que le prouve son nom Malai Kakàtoua^ litt. « Vieux corbeau, corbeau blanchi par l'âge », atteste un remanie-

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