D'AIGREMONT
C'est ma pensée. Dans je ne sais quelle comédie moderne, un certain Mercadct, Giboyer d'affaires, stylant quelque jouvenceau qu'il veut poser, lui recommande de se dire socialiste. Le jouvenceau fait comme on lui dit, n'y entend pas autre ebose, et finit pourtant par se donner une figure qui impressionne le bourgeois, et qui ne lui déplaît pas à lui-même. Notre auteur, si content d'avoir fait une pièce sociale, me représente cet ingénu. Il a écrit une pièce sociale, c'est assez gentil à son âge, sans qu'il se lienne obligé d'en savoir plus long. Et pourquoi prendrait-il tant de peine,
puisque le bourgeois est impressionné? Ne lui demandez donc ni ceci ni cela. Il vous a répondu: Pièce sociale, que diable!
LE MARQUIS
Pièce sociale me semble plus fort que tarie à la crème.
d'aigroiont.
Incomparablement. Cela répond bien mieux, à tout. Pièce sociale et non politique « quoi qu'on en ait dit; » pièce sociale «qui n'attaque et ne défend que des idées, abstraction faite{(\\ie\ plâtras!) de toute forme de gouvernement...» et de toute l'orme d'idées. Prendre garde aux formes de gouvernement, el à la forme, à la logique, au lien des idées en matière sociale, c'est le fait du vulgaire. Le poète plane. Ses lumières descendent des suprêmes hauteur^; verra clair qui pourra. Giboyer ne se trouve pas dans le nombre de ceux qui voient parfaitement. Giboyer n'est qu'un précurseur. Il (raine encore des idées du moyen âge; et comme tous les réformateurs de son espèce, qui n'ont guère que leur personnage en vue, il arrête tout à
lui-même,, Le progrès lui semblera parfait lorsqu'il se verra dans la place d'aûtrui. LesGiboyers au premier rang de la hiérarchie du mérite; personne au-dessus d'eux , sauf César, qui s'appuiera sur eux; le pape égal de M. Coquerel; des tribunaux, une administration, des gendarmes, voilà le monde content. Les choses vont leur petit train accoutumé, et la dynastie Giboyer, bien établie, se perpétue à l'ancienne mode.
COUTURIER
Eh bien, ce programme ne vous senible-t-il pas parfait, en ajoutant la grande liberté morale qui résultera de la théologie démocratique?
d'aiouemont.
Parfait pour Giboyer encore naïf ot innocent, et déjà repu en espérance; mais il y sera donné des développements sur lesquels Giboyer ne compte pas. On peut prévoir qu'il y aura une limite d'âge pour le propriétaire et pour le chef de famille comme pour le militaire, le magistrat et les autres fonctionnaires. La logique le veut.
l'égalité l'exige, la pente y est. Ce seront de petits sires que le propriétaire et le père de famille, une fois dépouillés do la garde des vertus chrétiennes en eus et autour d'eux 1 De quel droit ce chétif individu serait-il possesseur, directeur et maître pendant une trop longue vie, au détriment de ceux qui attendent? Il est digne de la civilisation moderne d'étendre jusque-là son empire, de régler jusqu'aux chances du sort, jusqu'aux dons naturels, d'introduire là encore l'égalité. Je vous défie, le point de départ étant donné, de trouver cette idée aussi impraticable que vos préjugés chrétiens vous la montrent au premier aspect. Il ne sera pas permis de franchir une certaine limite de fortune ni d'en jouir passé un certain âge. Il ne sera pas permis d être supérieur dans un art, dans une science. L'effort ignoble de l'envie deviendra la toute-puissance de la loi. On a déjà très-efficacement travaillé à réaliser le niveau des caractères, on trouvera moyen de procurer celui des esprits, des aptitudes, des génies. L'éducation gratuite et obligatoire fera cela; les règlements administratifs perfectionneront l'œuvre et achèveront de dompter et de râcler la nature. Ce qui domine le monde est un génie de ravale-
ment incomparable, le génie idiot de l'égalité. Demain , Giboyer sera un réactionnaire bafoué. D'un nouveau soulèvement de boue égaiitaire surgira un nouveau Giboyer, qui méprisera le nôtre, qui le traitera de demeurant du moyeu âge, de stupide encore chrétien. L'avenir est à Bicètre; il recèle des trésors d'ineptie abjecte. Tout homme, en naissant, sera jeté dans le moulo, taillé à remporte-pièce, mis sous le laminoir pour faire partie de l'infâme mécanisme, et ne pourra recevoir une autre destination. Les intelligences fonctionneront aussi servilement que les mains, •
COUTURIER
Vous vous croyez en Chine.
Non, monsieur Gibaugier, je suis au Forum : j'ai la ville impériale sous les yeux. Ayez-vous vu une salle d'asile? II y a là des enfants de trois ou quatre ans qui marchent, manœuvrent, chantent, s'arrêtent, se taisent au coup de sifflet. C'est déjà un petit régiment. Plus de volonté, plus de spontanéité. Quand il s'y manifeste un génie tur-
bulent qui fait rire ies autres, c'est-à-dire qui les distrait, il est immédiatement enveloppé, éteint, machïnisé. Hendez la salle d'asile obligatoire, l'égalité le veut : au bout de quelques années, on ne rencontrera plus dans tout l'empire un seul casseur de réverbères, ni un homme pour se permettre quoi que ce soit qui puisse déplaire au pouvoir politique. On aura des hommes hardis en tout ce que l'autorité leur ordonnera, des héros et des gymnastes qui escaladeront nus les forteresses hérissées de canons, mais qui ne connaîtront rien en dehors de l'autorité, ni pores, ni frères, ni Dieu, et qui se sentiront empêtrés comme s'il leur manquait un membre, dès qu'ils auront perdu de v ue leur caporal ou leur sergent de ville. Et il n'y aura plus d'art. L'artiste devra produire un brevet pour avoir le droit de pocher une lithographie; mais s'il a son brevet, s'il est dans la hiérarchie, il pourra, quel que soit son mérite, peindre des temples : et malheur à qui s'aviserait de critiquer le peintre de l'Étal! De même pour les gens de lettres : on fera le succès d'une pièce de théâtre, d'un livre, d'une ode, comme on lait un député. L'auteur recommandé passera victorieux; il aura pour lui le suffrage universel.
LE COMTE
Quelles effroyables chimères!
d'aighemont.
Ce ne sont pas des chimères : nous louchons la réalité.
LE MÀRQUI3.
Il y a une chose trop certaine : ce que les tètes les plus malsaines proposaient de plus fou, nous l'avons vu prendre un corps et opprimer en peu d'années la raison publique.
d'aigremoht.
Remarque/. le dédain profond, le sans-gène, l'ignorance avec lesquels sont aujourd'hui traités des principes que l'on injuriait encore il y a vingt-cinq ou trente ans. Pour ne pas nommer trop d'auteurs et ne point multiplier les exemples, relevez seulement les tranquilles blasphèmes de notre comédie sociale. II y en a contre le mariage, contre la famille, contre la société. Ce n'est pas ce que l'on appelle « un penseur n qui a écrit
tout cela, c'est un homme du monde, qui apporte naïvement au théâtre le langage des compagnies qu'il fréquente. Compagnies peu vulgaires, puisqu'il est le point de contact de deux grandeurs qui ne s'aiment pas, mais qui sentent en lui ce qu'elles ont de commun.
LE ma uni; i s.
Ah 1 l'esprit d'Égalité...
d'aigrehout. ..- .
Tout cela prouve que cet auteur, qui vous semble s'appliquer à révolter la conscience publique, n'y songe même pas ; rien ne l'avertit qu'il blesse quelque chose de vivant. Giboyer fils, le pur, se voyant aimé de Fernande, s'écrie gentiment : Vive le bon Dieu! Il dit cela comme il dirait autre chose, sans vouloir être indécent et sans prétendre étonner personne. C'est le langage tranquille de la victoire. Giboyer prend ingénument le contre-pied du christianisme. Si vous voulez, vous faire une idée de la civilisation giboyère, partez delà.
'' ■.« ; LB' MARQUIS. ■
Voyez-vous, mon pauvre «lier enfant, vous qui aimez tant la liberté, — et vous avea bien raison.: I— .il y a deux." esprits auxquels peut obéir le monde : l'esprit de vérité, et l'esprit de mensonge. D'habiles gens se disent sur le point d'en inventer un troisième, qui serait composé des deux premiers, mais ils se trompent, et ce prétendu troisième esprit n'est que l'esprit de mensonge, qui leur ment. L'esprit de vérité seul nous rend libres ; l'esprit de mensonge nous asservit. Mais nous l'aimons... je dis nous, je veux dire notre malheureuse espèce. Il a toujours su lui préparer un pain qu'elle trouve souverainement agréable : Suavia est kominipanis mendacii. —Vous désirez des explications sur les hiérarchies égalitaires, et notre ami Gi- ' baugier ne se presse pas deles donner. Pour compléter ce que vient de direM. d'Aigremont, j'avouerai que ces hiérarchies me font l'effet d'untrômpe-l'ceil destiné a conserver les distinctions sous le nom de l'égalité, comme le suffrage universel, la presse, la tribune, et quantité d'autres mécanismes, convenablement disposés et réglementés y me semblent
destinés à conserver le pouvoir, et mieux que le pouvoir, sous le nom de la liberté. Tous ces noms nouveaux recouvrent autant de vieilles choses. Cependant le nom n'est pas seul nouveau. Ces vieilles choses elles-mêmes sont retournées à la mode antique, et c'est ce qui en fait la nouveauté. Tout le monde n'est pas capable de reconnaître au premier coup d'oeil des visages qu'on a perdus de vue depuis quinze et dix-huit cents ans. Aujourd'hui la liberté païenne et l'égalité césarienne se présentent avec un air de fraîcheur.
COUTUIUER.
Que faut-il déplus?
LE COMTE
Messieurs, vous raillez; je prends moins aisément mou parti. Tout cela m'épouvante et m'indigne. Quoi! l'abjection du monde païen, c'est là que nous allons !
d'aigbehont.
Mon jeune ami, nous n'allons plus : il y a longtemps quenous sommes partis, nous arrivons. Le
flot tout seul nous fait entrer dans le port. Ah! les bonnes gens qui disent que l'humanité ne rebrousse pas chemin!... Ils auraient l'air d'avoir bien raison, si nous ne savions que Dieu se réserve un dernier mot. Pendant de longs siècles, l'humanité, cédant à son divin guide et quelquefois même enflammée d'amour pour lui, a véritablement paru et véritablement voulu rebrousser chemin. Elle s'est éloignée de l'esclavage, de l'idolâtrie, du culfc delà chair; elle s'est laissé détourner de l'abîme, elle a vogué vers les sources éternelles. Mais l'effort a promptementépuisé sa vertu. Lasse, elle a rejeté le guide qui lui montrait le ciel. Il s'obstinait, elle l'a frappé; il s'obstinait encore, elle l'a lié; et lâchant la rame et pliant la voile, elle s'est abandonnée à la pente du fleuve de mort. La voici revenue, hère d'elle-même, au bord du gouffre où l'ancre de salut l'avait arrêtée.
LE COMTE
Non, nous n'y tomberons pas; non! L'ancre de la croix nous sauvera de nouveau; nous rebrousserons encore. Nous ne jetterons pas dans le gouffre, à la voix des histrions, l'honneur, la liberté, l'égalité, tous les dons de notre Christ. Il
y aura une révolte du sang chrétien contre ce plan d'infamie éternelle.
d'àigremont.
Je le désire. Les révoltés ne seront pas nombreux.'
LE COUTE
Détrompez-vous. Même hors de nos rangs, plus de cœurs que vous ne pensez restent attachés à cette liberté que l'on sacrifie. L'impatience du frein, l'amour de l'indépendance ne sont-ils pas le caractère même du temps moderne?
D'ArGHEMOST.
Un moment! Dans la lumineuse discussion entre les deux Giboyer, le père accuse « la confusion des langues. » Il n'a pas tort. Ce signe assuré du dépérissement de la raison est visible partout, et Giboyer n'y apportera nul remède, car c'est son grand moyen de succès. Pour nous, suivons jusqu'à la fin le conseil de saint Paul; conservons religieusement la santé des mots, qui importe fort à la santé de l'esprit. Il y a liberté et liberté. On
en distinguait une autrefois, dont les sectateurs étaient nommés, en bon français, les libertins. Celle-là n'est pas la liberté chrétienne, qui a sauvé le monde en refusant d'adorer les dieux de César, et qui a développé l'égalité en se limitant ellemême par le respect de la liberté d'autrui. Vous dites bien que le caractère du temps est la haine du frein et l'amour de \' indépendance. Or, voilà le malheur : l'austère liberté chrétienne n'est pas l'indépendance, au contraire, elle est un frein; que dis-je? elle est le frein. Frein sur le cœur, frein sur l'esprit, frein sur les sens, frein de tout l'homme. Si l'on dit d'un individu qu'il est effréné, vous donne-t-on l'idée d'un honnête homme? On ne le dirait même pas de Giboyer pour lui faire honneur. Cependant, qu'est-ce que Giboyer? Un homme intelligent qui a rejeté le frein, un vicieux qui s'est rendu indépendant. Mais, comme il faut honorer le vice, qu'a-t-on fait? On a donné un petit tour de langue. Indépendant:, équivalent &'effrèné, est devenu synonyme do libre, avec quelque chose de plus hardi et de plus honorable. Confusion des langues, ruine du bon sens! Après avoir, dans son indépendance, donné: le jour au (ils de la plieuse, Giboyer,: dépendant
de la faim, fait les métiers que vous savez, entre autres le métier de prisonnier, qui n'est pas le plus vil. Plus tard, on ne sait pourquoi, cet indépendant devient esclave du sentiment paternel. Il retire du ruisseau le Moïse de la démocratie ; il l'élève en «'imposant d'ignobles labeurs, mais il a l'honneur de ne point reprendre le frein divin: plutôt l'ignominie que l'obéissance, plutôt lo garde-chiourmo que l'ange gardien! Une vertu, ce serait une dépendance; il n'a pas de vertu, il a une turlutaine qui le laisse indépendant. Tout cela est très-conséquent. Une vertu pourrait l'induire à ne former qu'un honnête homme; avec un caprice, il est à peu près assuré de faire un objet semblable à lui, un indépendant qui lui appartiendra, qu'on ne lui volera pas, c'est-à-dire qui ne croira point au droit de Dieu.
LE ÏUHQU1S.
Il y a dans l'air des courants d'inspiration qui se révèlent d'une manière bien étrange. Quand Giboyer dit ù son fils : « Qui t'a volé à moi, cruel enfant? » il prononce un mot qui fut souillé à M. Proudbon. J'ai lu de celui-ci un livre où il menace de fuer le prêtre qui tenterait de lui «nier un
de ses enfants, en s'ingérant de lui conférer le baptême.
d'aigremoht.
Bien de plus naturel... dans l'ordre contre nature que l'on travaille à former. Et tous ceux qui s'y emploient doivent arriver a la même expression de la pensée génératrice. — Ne point subir le droit de Dieu, là est le fond sérieux de tout, le toc de la liberté philosophique. L'orgueil de l'homme accepte n'importe quelle humiliation, n'importe quelle livrée, n'importe quelle chaîne; il est laquais, il est proxénète, pourvu qu'il se débarrasse du Dieu personne] et vivant, ce spectre de la conscience, dit très-bien le même Proudhon. Et en effet, débarrassé de Dieu en lui et ne le rencontrant plus chez lea autres, l'homme est Dieu lui-même, quelle que soit l'abjection où le sort le fasse tomber; il est Dieu partout où il se trouve le plus fort, soit par la vigueur de ses membres, soit par l'adresse de son esprit. Alors, il trompe, il pille, il écrase.. .il est libre!
LE MARQUIS
Ajouter que, même réduit en servitude et
dans une totale impuissance, l'indépendance philosophique ne l'abandonne pas : d'une part, elle l'affranchit de cette importune loi de Dieu qui lui commande de respecter ses maîtres, de leur pardonner et de prier pour eux; de l'autre, elle lui donne le droit précieux de haïr, de maudire et de se venger. , -
d'àighemoxt.
Voulez-vous maintenant une définition précisa de l'indépendance matérielle, et vous plaît-il de savoir au juste ce que cela vaut? Écoutez ce sordide Giboyer. Il y revient deux fois, comme à la belle métaphore de lécher la boue devant les pas de son fils, oubliant que c'est avec cette langue chargée de boue qu'il lui fait le cœur. Au premier acte, il parle d'aller en Amérique : « Si je vais là-bas, au « bout de six ans, je rapporte à Maximilien trois « mille francs de rente, c'est-à-dire fiHDÉPES- * dancb. » Au troisième acte, il est rédacteur en chef du journal clérical, il se trouve riche, et il presse Maximilien de quitter son emploi, -r Nous avons, lui dit-il, mille francs par moisi Maximilien, déjà moins simple, répond que cen'est pas la richesse, a En tout cas, reprend Giboyer, c'est I'ikdé-
pehdakle. » Le noble Maximilien ne fait aucune objection. Ainsi, pour le Giboyer frais comme pour le Giboyer faisandé, l'indépendance, c'est trois mille francs de rente au plus bas; et si l'on a une turlutaine, mille francs par mois. En d'autres termes, c'est le pouvoir de vivre sans travailler ou de ne se livrer qu'au travail attrayant. Aprésent, mon jeune ami, je vous exhorte à combattre et à mourir s'il le faut pour la liberté et pour l'égalité ; vous ne pouvez faire meilleur usage de la vie... Mais ne comptez que médiocrement sur le concours de ceux qui ont l'amour de l'indépendance, — et ne leur confiez pas vos secrets.
LE MABQOIS.
Est-ce votre sentiment, M. Gibaugier? . . . ■ -
Écoutez, j'ai fait de mon mieux ressortir le sens démocratique et social de l'œuvre: je n'ai pas pris l'engagement de vous consoler. A présent, je donne ma démission d'avocat d'office, et je n'ai plus à vous dire que le mot de Pélissier : «Si vous n'êtes « pas contents, adressez-vous à l'Empereur. » Mais vous, monsieur le marquis, vous aviez promis de
nous montrer je ne sais quoi d'admirable dans cette production de l'esprit courant. II me semble que le moment est venu.
LE MARQUIS
11 est venu, en effet, avec l'accord sur lequel j'ai toujours compté, et je n'ai qu'un résumé ù faire. Mais laissez-moi vous présenter auparavant une idée qui me revenait tout à l'heure en écoutant M. d'Aigremont. — Au mois de mai dernier, allant à Rome, je m'arrêtai un instant chez notre ami de Marseille. H me conduisit à sa bastide, toute en fleurs sous l'ombre claire des pins. La beautédu lieu ne vous est pas inconnue : vous vous souvenez de ces rochers, de cette mer, de cette solitude aux portes de la ville. Un chalet, mais en marbre; une terrassé de château, la Méditerranée sous les yeux, des collines au loin ; deux horizons, l'un de pointes noires découpées sur l'azur, l'autre de vagues bleues doucement remuées dans une brume d'or.
LE COMTE
J'y ai passé au mois de décembre, et c'était délicieux.
niqtfc-fuitiyGnQgfe
LE MARQUIS
Ce n'est rien. H faut voir l'endroit en habit de printemps. On ne peut imaginer ce que le premier soleii de mai y épanouit de richesses, y brûle de parfums. Accoutumés à l'opulence tranquille des chênes et des herbages, mes yeux du Nord s'étonnaient. Cette nature est fougueuse comme l'homme du Midi, prodigue de gestes, de discours, d'éclats de voix; tempêtes et chansons. Les longs rameaux jaillissent des moindres anfractuosités de la pierre; ils se groupent en buissons, se tordent en guirlandes, s'étendent en draperies; tout pétille de fleurs, toutes ces fleurs versent des arômes puissants. Pourpre, or, émeraude, azur, neige; la symphonie des couleurs est pleine et forte comme l'harmonie des parfums. On est pris par tous les sens à la fois. Je demandai à notre ami comment il avait fait pour ne point passer là sa vie à fainéanter.
LE COMTE
Ma foi, mon oncle, votre description me donnerait envie d'y retourner dans ce seul but, et
aussi pour être garanti de l'aspect de Giboyer, qui ne doit pas s'éloigner beaucoup des tabagies.
m «arocis.
Notre ami nie répondit qu'il connaissait bien cette pente au rien-faire. Il ajouta en souriant que la délicieuse bastide ne servait guère que de but de promenade. Bâlie par entraînement de jeunesse, ornée par entraînement d'artiste, et enfin trouvée trop belle, elle est quasi abandonnée. Les boinmes n'y demeurent point à cause des affaires, les femmes n'y veulent point séjourner parce que l'église est trop loin pour avoir la messe tous les jours. La messe, qui est la force de la pauvreté et la joie de l'aisance, est le nécessaire de l'opulence. La journée serait vide sans cela. Voilà ce que la vie apprend aux chrétiens qui veillissent sur des roses.
D'AIGHEMOST.
Giboyer ne s'en doute point.
LE MARQUIS
11 y a tant de choses dont Giboyer ne se doute pasl Pour moi, réfléchissant là-dessus, il me sem-
hla que je venais de toucher la racine vivace de la question d'Orient et de beaucoup d'autres questions. En Orient, la tentation de fainéanter a été victorieuse. L'homme s'est couché sous l'ombrage, parmi les fleurs, un sabre à la main; et entouré d'esclaves tremblants et pleins de vices, il a rêvé," plein de fatigue et d'ennui. H a rêvé des délices plus énervantes, plus silencieuses : toujours printemps, toujours clair de lune, toujours jeunet Voilà le rêve. Pendant ce beau rêve, le sabre est tombé de la main du rêveur; et im jour on est venu de l'Occident lui apporter non le réveil, maïs la mort. Les esclaves sont restés; ils ont baisé les pieds du victorieux, bientôt alangui et vaincu par le rêve oriental. D'autres occidentaux sont accourus, se sont dissous, ont alléché d'autres invasions : tout s'est engouffré dans le lit de fleurs. Home s'y est couchée, et avec elle le monde. Que serait-il arrivé, si le christianisme n'avait pas suscité une Rome nouvelle? Qu'arriverait-il si cette seconde Rome disparaissait devant I'Àlcorun de Giboyer? La décadence humaine reprendrait au point où le christianisme l'a interrompue; la matière ressaisirait son empire; le genre humain s'absorberait dans la nature et y périrait.
u'aigiœmont.
Je le crois; et je crois même que cela se consommerait assez vite, vu l'abondance et la vigueur (les éléments de destruction.
LE MARQUIS
Le christianisme seul nous tient debout, par sa perpétuelle répudiation de la mollesse et de l'esclavage. Mais il y faut le christianisme intégral, celui qui nous donne la présence réelle du Dieu vivant, la parole vivante du Dieu présent. Le christianisme ébréché des hérétiques n'est qu'une philosophie. H est impuissant a combattre cet envahissement de la nature qui trouve en nous tant d'ardentes complicités. La liberté, dignité si salutaire et si nécessaire, il faut que le christianisme nous l'oppose et surtout nous l'impose, et lui seul le veut, et lui seul le peut. Ce ne serait rien de nous défendre d'avoir des esclaves, il faut nous défendre de rétro, On dit que la plus noble aspiration de l'homme est vers la liberté; oui, et son penchant le plus violent est vers l'esclavage I 11 veut y réduire les autres, il s'y précipite lui-même.
La grande affaire de l'homme est de se trouver un maître. A quel prix ne l'achète-t-il pas? Quels sacrifices ne lui fait-il pas? Tu n'auras pas d'autre Dieu que Dieu! voilà le premier article de la loi divine, et la première. la plus large, la seule solide assise de la liberté humaine. C'est co que Gihoyer efface avec mépris, sous le nom de droit, divin. Giboyer ne propose pas une chose si nouvelle qu'il croit. Lisez l'Écriture, voyez les efforts de Dieu contre l'idolâtrie, ce principe générateur et ce complément de l'esclavage; écoutez les ànathèmes d'isaïe et des autres prophètes contre la frénésie de se faire des idoles, et d'aller les adorer sous les térébinthes , dans les ombre* complaisantes de la nuit! L'idolâtrie emporte tout; elle règne dans le monde entier, elle arrive k ce perfectionnement de prosterner le gefire humain devant une idole de ehair. Le dieu Octave en était embarrassé, le dieu Tibère en était dégoûté. « 0 hommes laits pour la servitude t » Les autres ne s'en étonnaient plus, n'y pensaient plus. Le dieu Claude trouvait tout simple d'avoir des autels... Le vrai Dieu a triomphé par son Christ; le commandement divin a renversé l'idole infâme, et la liberté - est née. Mais l'idolâtrie a conservé des temples sur la terre,
maïs le penchant vers l'esclavage est resté dans le cœur de l'homme. Rarement il s'y montra tout à la fois plus habile et plus débordé.qu'aujourd'hui. Il s'appelle la liberté, la fraternité, l'égalité. Le « père du mensonge, » père de l'esclavage, n'est jamais embarrassé de trouver de faux noms.
Quelque figure qu'on donne à l'idole, l'idolâtrie est facile à reconnaître; quelque nom que prenne l'esprit d'esclavage, on devine aisément son travail contre la liberté. Voyez vos anciens libéraux de la presse et de la tribune en face de l'Italie et de la Pologne. Vos humanitaires, vos égalitaires, vos fratemitaires, comme tout cela est devenu « autoritaire » et regarde tranquillement dépecer la chair humaine 1 Comme tout cela s'abreuve carrément d'apostasie! Sont-ils assez commodes à toute œuvre de larrons et de bourreaux, assez sourds à tout cri des victimes? Croyez-vous qu'on les puisse révolter jamais, et que l'esprit [fécond de la tyrannie vienne à inventer un attentat qui les décide à compromettre leur « indépendance » personnelle de cinq cents ou de mille francs par mois? Les voilà, les gas qui mangeraient d'un martyr pour une modique rétribution. Mais sans augmentation de gasres, pour rien, pour le plaisir*
pour l'honneur, si le bourreau juge a propos que le martyr soit diffamé, ils sont là!... Laissez aller l'esprit d'esclavage, qu'il parvienne à enlever au christianisme le caractère d'institution sociale et le réduise à n'être plus qu'une philosophie, bientôt Claude aura des prêtres, et bientôt la race ellemême de Giboyer, courbée sous le bâton, cultivera pour d'autres ses jardins mal acquis. — Ah t Giboyer, mon ami, vous faites des discours contre le domaine temporel du pape , pour avancer le triomphe de l'égalité et vous procurer « une indépendance » qui vous permette de n'être pas honnête homme... Vous aurez du chagrin, Giboyer! votre fils sera réduit à l'égalité tout comme nous, ou il finira par payer comme nous le denier de saint Pierre, parce que s'il ignore que le pape garde son âme, il sera bien forcé de comprendre au moins que le pape garde sa caisse et sa maison .
COUTUMES
Je vous remercie, monsieur le marquis, de cette philosophie de l'histoire. Ce n'est pas celle que m'enseigne la Revue des Deux-Mondes. Les gens de M. Buloz ne croient pas avoir autant que vous lit
besoin du Christ. Ils pensent, en moyenne, qu'ils pourront tout arranger sans cela. M". Buloz a ses points de vue. vous avez bien le droit d'avoir le vôtre. A présent, je demande les mérites de Giboyer.
LE MARQUIS
Vous les "avez vous-même à peu près tous décrits, mon cher ami, et je doute que l'auteur eût mieux su se faire valoir, en public ou dans l'intimité. D'abord, messieurs, rendons justice à ce nom de Giboyer. C'est très-sincèrement que je l'admire. On nous fait un nouveau français qui, passez-moi l'expression, parle tout seul et nous apporte des saveurs que ce noble idiome ne semblait pas pouvoir receler. Giboyer! Nous avons aussi les Ganaches. Quels titres de comédies 1 II n'y a pas même besoin d'y aller voir. Vous sentez, c'est-à-dire vous savez tout de suite de quoi il s'agit. Voilà le dix-neuvième siècle, voilà le mépris, la dérision, l'avilissement de la langue, signe certain do tous les autres avilissements; voilà, en un mot, le démocratique! Ce nom de Giboyer donné au français de l'avenir, j'appelle
cela un coup de génie. Il v a de la potence làdedans. Avouez que l'ennemi le plus entier des rénovations modernes et do toutes leurs promesses n'aurait pas mieux baptise l 'homme-type de ces odieuses charlatancrics. Autrefois le français se nommait Jacques Bonhomme, ou Montmorency : à présent c'est Giboyer; Maximilien Giboyer! Remarquez le prénom, qui est celui de Robespierre : par là Giboyer se rattache aux pères de 93. Si ce trait n'a pas été cherché, il est trouvé. Or, la pièce est pleine de traits de ce genre, qui vont droit contre les intentions de l'Auteur. C'est le grand niérile que j'y vois. D'un bout à l'autre, l'Auteur a eu des inspirations de Balaam, avec cette différence que Balaam envoyé pour maudire a béni, et que lui, qui voulait bénir, a maudit. Il est le Balaam de la démocratie; il la vilipende, la souille et la rend odieuse. Il la fait lille do Giboyer, bâtarde de Giboyer, infecte dans sa source, ignoble en ses mœurs et en son langage, inepte en ses conceptions, incapable de soutenir le choc d'un raisonnement. Il ne lui donne qu'un triomphe ridicule, une victoire sur des mannequins. Comme le diable, elle n'emporte que des âmes perdues, un
vieux roué, un vieil imbécile; elle les emporte, elle ne les conquiert pas : ils lui appartenaient déjà, l'un par ses vices, l'autre par sa sottise. Si j'avais été tenté de démocratie, la lecture de cette pièce m'aurait sauvé. C'est une démonstration par l'absurde des étonnantes misères intellectuelles et morales de l'école démocratique, et des supériorités encore éclatantes de la société chrétienne, môme dans l'état de décadence où elle est tombée. Je sais trop que cette démonstration sera inutile pour le gros public, qu'il ne la comprendra pas, que tant d'aveux incroyables ne lui ouvriront pas les yeux. Couturier nous l'a trèsbien dit, la foule en est là, de ne vouloir plus voir les choses que dans ce faux et cet absurde où les courtisans de la démocratie prennent soin de les lui montrer, pour caresser sa jalousie. N'importe, la démonstration est parfaite pour moi, pour nous; et je crois qu'il y a encore quelques ames iières qu'elle éclairera et qu'elle fortifiera, contre la violence du torrent démocratique.
L'espérei-voua vraiment?
LE MARQUIS
Oui. Je vois plus d'un esprit juste, mais troublé par le mal du temps, à qui Giboyer sera salutaire. Je vais plus loin, et pour vous exprimer tout mou sentiment par une métaphore à la Giboyer, je regarde cela comme un abcès qui crevé extérieurement. C'est hideux, c'est douloureux, j'en conviens; pourtant la plaie est bonne. Ler succès est une chose redoutable à la conscience humaine. Quantité d'honnêtes gens sont toujours tentés de croire que des succès répétés, éclatants, durables, ne peuvent pas ne point reposer sur un fond de justice; que tout victorieux est nécessairement doué de génie et même de vertu, que toute idée triomphante porte en soi le vrai et le grand. Eh bienl voilà, regardez; voyez ce qu'Us ont dans le ventre... Encore une bien belle métaphore de ce temps-ci, pour exprimer d'où viennent et à quoi tendent les aspirations de l'homme moderne, et encore un trait d'origine antique! Les philosophes ennemis du christianisme naissant avaient aussi quelque chose et même tout dans le ventre. Saint Paul disait d'eux : Quorum Deux venter est. Mais en-
fin, il reste des hommes qui ont quelque chose dans le cœur et dans la tête. Ce choc brutal vient remuer, indigner, enflammer ce quelque chose de chrétien. En vérité, il y a de quoi s'irriter, parce que le fait est plein de violence et d'injure; mais comme après tout on n'est pas déshonoré pour être molesté par les sergents de ville, j'estime qu'on devrait plutôt remercier la main de police qui nous souffleta de ce morceau de littérature autorisée. Ah I c'est là ce que vous avez à nous offrir de mieux contre nos principes; c'est là votre art, c'est là votre langue, ce sont là vos idées et vus conceptions sociales?... Merci mille fois, et nous sommes charmés d'avoir le fond de vos vues et de vos conseils! EU bien, mais, tout abîmés que nous sommes, tout démantelés par vos victoires, tout pervertis par vos exemples, frivoles, oublieux de nos devoirs, misérablement éblouis de vos fortunes, misérablement séduits par vos divertissements, nous valons encore mieux que vous, et nous sommes intellectuellement et moralement plus forts. Nous gardons un dépôt de vérités vivantes el augustes que vos insolences nous rendent plus chères. Votre Oiboyer, votre pontife, votre saint, que vous proclamez vous-même un chena-
pan, c'est un chenapan, sans doute, et déjà cette physionomie dont vous ne lui savez pas assez mauvais gré, te gâte auprès de nous; mais il a un autre petit défaut que vous n'apercevez pas : il est bète, ce beau génie. Il sait l'anglais, il sait écrire en plusieurs langues, il sait plaider le pour et le contre, il sait lécher la boue sur les pas de son fils, mais il ne sait point ôlcr la boue de son propre cœur : c'est bête! II a su écrire un beau livre, il n'a pas su devenir homme de bien ; il sait forcer des gens qui l'achètent à le payer plus cher, il ignore l'art de les forcer à l'honorer, il n'y tient pas, et son fils même ne l'honore que parce qu'il est formé par lui : c'est bête! H sait se faire une indépendance de trois mille francs par an, mais son élève a déjà besoin d'une indépendance de mille francs par mois : c'est bête! Il se fait croquemort, contrôleur de théâtre, il se met la chaîne cléricale au cou, lui démocrate, lorsqu'il a tout ce qu'il faut, sans changer de drapeau, ni de linge, ni de style, pour gagner sa vie dans les journaux belges de sa naturelle couleur : c'est bête absolument! Ce Diogène babillé de crasse nous parle d'organiser l'égalité, comme s'il avait lui-même, pour être l'égal de tout le monde, autre chose à faire que
de fmfeabm' 3e™s demande ia faultanl de faleni et «Ma' pour Sromr m personnage; Vus «a. noua, (a.Tyerveut «arder son odeur ei s> parure: ii r^end eatrer an Sénat en llal.il de irami « mi-m aroir besoin de laisser sa pi,» th« 1, nràrtrt... fc T0US di3 quïl ,*t bè» et qi ™ s'm anereerra.
Helasl j'en doute.
a «usons.
J'aiiaut» mieux du monde. Noos en avons dit Noire pensée asse* irancbeiaeut : il s'y lait des otlOtoi (M jo nus et dont j'ai horreur. SéanmojM, je n'y sisuale pas le caractère suprême et décisif do la mort, l'inertie du bien. Après tout, lV-|)«r|ue a de la vie, et cette luue que la comédie D'il pas su monder, elle existe.
-Je ne sais pas. Je donle que nous fassions une brillante figure dans l'histoire. Les entreprises ne manquent point, je l'avoue, ni Tappareil, ni le
bruit. Nous nous agitons beaucoup, ou du moins nous sommes très-remués par des machines trèspuissantes. II y a du (apage, de la fumée, des cantates... de mirlitons. Le plâtre prend des formes grandioses; il monte, il monte I On entend par intervalles des brouhahas immenses, des tempêtes d'acclamations, des rafales et des ouragans de rires. Sont-ce des œuvres qui s'accomplissent, des doctrines qui se choquent, des solutions qui s'opèrent? Est-ce la vie, ou n'est-ce rien? Dans cette foule, il faut la loupe pour apercevoir un visage; dans ce vacarme, il faut le cornet acoustique pour entendre une voix. On détourne un instant le regard de ce plâtre qui tout à l'heure s'élevait si haut; l'œil y revient et ne le voit plus. C'était un simulacre d'édifice, sa chute a produit un simulacre d'écroulement. A un autre! Notre fécondité, qu'une grande voix appelait la fécondité des avortements, enfantera-t-elle enfin autre chose que des simulacres? Notre industrie nous laissera-t-elle même des ruines? Question I De toutes parts, il surgit des tréteaux : nous y courons avec un âpre désir de nous amuser. Nous amusons-nous? Question! question terrible! Au fond, le genre humain, relié non plus par la foi, mais par des fils de fer,
et tassé devant les mûmes spectacles, n'est pas plus content de ses bouffons que de ses grands hommes : il méprise et s'ennuie. Gare l II y a quelque chose de plus lugubre que le rugissement du peuple, c'est son bâillement. Tout peut finir par tin effroyable sommeil sur un effroyable dégât.
ix usons.
Je ne dis pas non. lien sera ce que Dieu voudra, n a pesé les repentirs et les endurcissements, les bons desseins et les actions mauvaises, les prières et les blasphèmes.Je m'en rapporte à ce juge, pour les nations de la terre comme pour moi. A chacun selon ses œuvres)... Mourir sur Giboyer serait une vilaine mort!... Elle est possible et elle sera méritée. Pourtant, dans cette situation encore, je dis que l'auteur de Giboyer nous fait honneur et nous peut faire du bien. Il nous fait honneur en nous diffamant. Il est contraint de nous diffamer, de nous montrer autres que nous ne sommes , et de nous rapprocher enfin de son héros pour nous abattre devant lui. Avec les caractères que l'observation lui pouvait fournir, a prendre les champions du * principe ancien > tels qu'ils sont, sa pièce n'était plus possible, pas plus qu'avec son
héros tel qu'il est dans la nature. Il a beau mésestimer et bafouer la vieille vertu de l'ancien régime, il lui faut un Giboyer qui tienne de cette vertu-là, et en qui la turlutaine produise certains effets du ci-devant repentir; qui se fasse père après avoir oublié six ans qu'il l'était; qui ait voulu même être époux, et qui n'en ait été empêché que par la mort de la plieuse ; qui soit laborieux, sobre, dévoué, tout ce que le Giboyer nature ne saurait être, ne se soucie nullement d'être et n'est pas. Cela donc ne peut que nous devenir utile, en nous prouvant que notre vieille vertu a encore du bon, puisque Giboyer n'est présentable qu'à la condition d'en porter au moins le reflet. Recueillons précieusement les vaticinations du plus récent prophète de la démocratie, et persuadons-nous bien que, malgré le discrédit dont les honnêtes gens paraissent frappés près de lui, il faut encore leur ressembler en quelque point pour obtenir ses hommages. Assurément le créateur de Maximilien Giboyer, élevé pour devenir les délices du genre humain, — et pour avocasser devant la justice, ou pour faire des travaux de librairie à quarante francs la feuille dans un galetas, ou pour servir de secrétaire au député Ma-
réchal, — assurément, dis-je, le créateur de ce bijou ne voudrait pas avouer qu'il méprise Fitz- James et La Bourdonnais, enseignes de vaisseau ; ou Crussol, Guitaut, el cent autres souslieutenants de cavalerie; ou Sabran, Rohan- Chabot, Gontaud-Biron , Puységur, Touinon,' La Guiche, de Maistre, Reimeville. et tous les soldats du Pape que je pourrais nommer, quoique ces cléricaux, la plupart élevés par M. de Sainte- Agathe, soient munis d'un père légitime. J'imagine aussi que Vogué, quoique grand d'Espagne et absolument incapable de faire un discours contre le pouvoir temporel, ne lui paraîtrait pas trop hardi d'opposer son livre sur la Terre-Sainte aux. travaux de librairie de l'enfant de Giboyer. Que vous diraî-jeV je vais jusqu'à croire, enfin, que le Balaam de la démocratie, lorsqu'il siégera dans nos assemblées politiques, ne votera pas l'exclusion de quiconque aura épousé une femme avant d'en avoir postérité, ou n'aura pas laissé traîner n'importe où son fils unique, durant au moins six ans. Eh bien, avec cela et la première communion, nous pourrons nous soutenir et faire encore quelque chose. Nous pourrons du moins servir pour ensemencer la terre. Mon cher d'Aigremont, dus-
sions-imus borner là nos espérances, prolHons des lilubations de Giboyer, et ne nous laissons point aller aux. mœurs démocratiques. (Au comte.) Vous surtout, mon cher enfant, qui verrez, des spectacles probablement épargnés à mes yeux, — j'en ai d'ailleurs assez vu! — gardez pur et préservez du charançon ce grain qui ne sera enfoui que pour couvrir la terre d'une moisson abondante...
Soyez tranquille, mon oncle. Giboyer ne me séduit point et ne me fait pas peur. Sans trop présumer de moi, je me sens de cœur et même de taille à l'affronter partout.
COUTURIER
Nous ne mourrons pas seuls, et quelqu'un nous suivra !
Comte Hugues, quand vous étiez tout pclit enfant, et moi tout petit directeur des forges de votre oncle, qui s'obstinait à faire ma fortune, j'ai prédit qu'on ne vous empêcherait pas de porter le mousquet. . . . l
LE MARQUIS
Ah! çà, pourquoi ne nous fait-on pas dîner? {Il
sonne.)
1UXIK1L1 kh, inc.
Monsieur le marquis, ça y est.
LE MARQUIS
Comment, ça y est?
MATTMILnnt
Eh bien, ça y est sur la table. C'est servi, quoi !
LE COMTE
Il est ivre.
LE MARQUIS
MaximUieu, vous avez vu le père Giboyer aujourd'hui?
. ' MAXiMILIEW.
Puisqu'il dit qu'il est mon père I... Je n'en suis pas cause, moi.... 11 faut bien que je voie mon père, qui dit qu'il m'a donné mon éducation.
LE MARQUIS
Je vous ai commandé, toutes les fois que vous auriez vu le père Giboyer, d'aller vous coucher, et de ne paraitro devant moi que le lendemain.