XX COMTE
Eh bien, votre distinction me parait vaine. Si l'égalité de 89 est un développement de l'égalité imposée à l'orgueil de l'homme par le christianisme, vous êtes insensé de la vouloir séparer du principe d'où l'égalité découle uniquement. Que servira d'élargir le canal, quand vous coupez la source? Pour que les hommes consentent à se croire égaux, il faut qu'Os s'avouent frères; pour s'avouer frères, il faut qu'ils croient, qu'ils craignent, qu'ils aiment le même Dieu. Je vous délie de faire croire, aimer, craindre un Dieu qui ne soit pas Celui de qui vient tout pouvoir et à qui tout pouvoir devra rendre compte; Celui qui a créé le ciel et la terre et qui est mort sur la croix; celui qui a dit aux hommes : Je suis votre père et vous Êtes mes enfants; le Dieu Christ, enfin, dont vous ne voulez plus. Vous n'apporterez point au monde un Dieu supérieur à celui-là I Mais si votre égalité de 89 n'est pas celle que le Christ nous a donnée, si c'est autre chose, une chose qui n'est pas de droit divin et qui ne prend pas en nous les racines de la foi, tout de suite votre égalité de fabrique humaine trouve en face d'elle l'orgueil du coeur hu-
main, où jadis la douceur du Christ avait fait entrer l'amour des petits et des pauvres et que sa crainte avait muselé. Qui maintiendra l'égalité contre l'orgueil de l'homme? La force? Mais cette force, cette seule gardienne de l'égalité, d'un côté accroîtra l'orgueil de ceux qui la posséderont, de l'autre abolira toute fierté en ceux qui devront la subir. Et alors, c'est ce que l'on disait tout à l'heure : c'est l'esclavage; c'est l'égalité Sous les pieds de César remplaçant l'égalité dans le sein de Dieu... — Vous faites rebrousser chemin à l'humanité.
COUTUIUER.
L'argument parait assez plausible ; mais vous oubliez que l'égalité a qui n'est pas un niveau, » sera sauvée par la « hiérarchie. »
LE C0MÎE.
Oui, Giboyer déclare que l'égalité sera l'application du principe : A chacun selon ses œuvres, lequel « n'est 'pas incompatible avec 'une hiérarchie. » Le petit Giboyer objecte que ce principe est inapplicable; le grand Giboyer réplique qu'il est ap-
— iBï —
plïqué déjà, en partie du moins : que « l'admimsa tralion,Ia magistrature, l'année, pour ne pas n parler du clergé, sont do véritables hiérarchies < du mérite, qui n'ont pas bougé depuis soixante « ans et sur lesquelles nos révolutions n'ont pas a songé à porter la main... »
LE HAHÛU1S.
Le t'ait est qu'elles se sont contentées d'y porter le pied.
Il ajoute ce galimatias étonnant ; a Et c'est ce a problème à moitié résolu qu'on ose proclamer * insoluble! Au lieu d'achever l'édifice dans ses « parties provisoires, on le déclare atteint et con- « vaincu de caducité et on aime mieux se confier « à des ruines! » Vous voyez que je possède mon auteur. Mais que j'épouse Fernande, — après trois semaines de veuvage, — si j'y comprends rienl L'humanité est un fleuve, l'égalité n'est pas un niveau! L'égalité sera réalisée par l'application du principe : «A chacun selon ses œuvres; » et il y adéjà des mécanismes d'application, qui sont l'admims-
tration, la magistrature et l'armée, véritables hiérarchies du mérite... Que signifie tout cela? Que viennent faire ici ces prétendues hiérarchies! Et ces hiérarchies, simples échelles où les révolutions opèrent d'étranges dégringolades, en quoi peuven telles assurer l'égalité î. Et cette égalité elle-même, qu'offre-t-elle de neuf, si elle n'est pas un niveau? Je vous prie de me satisfaire là-dessus, monsieur Gibaugier.
COUTURIER
Vous êtes curieux, monsieur le comte. Mais enfin, puisque vous avez sondé les profondeurs de la comédie sociale, j'essayerai de vous répondre. Dîtes-moi seulement, — si vous le savez, — quelles sont les « parties provisoiresde l'édifice? » ie n'entends pas bien cela.
LE COMTE
Ce sont, je pense, les parties non encore munies de la hiérarchie du mérite qui doit y introduire l'égalité. La propriété, par exemple, me semble en plein provisoire. Il est impossible que Giboyer la trouve équitablement distribuée.
L'héritage fait des sottises. C'est assez qu'on ne puisse pas empêcher les privilèges de l'esprit de tomber à tort et à travers , sans leur permettre encore de fonder une fortune intégralement transmissibh%.et à qui? Comment! le privilège du génie se prolongerait en faveur d'un crétin par le privilège de la postérité t Et ce crétin non-seulement posséderait, mais transmettrait à son tour! Et mon oncle, abonné du « journal des écrevisses, » pourrait me laisser une terre et des rentes, à moi, éteignoir, tandis que Giboyer n'aurait à léguer au iils de la plieuse que son manuscrit immortel et l'honneur de son nom!
d'aigremost.
Ce serait inique. Aussi voyons-nous la comédie sociale, prophète de la justice future, faire tomber tous les héritages sur le petit-fils de Giboyer.
LE COMTE
Tres-bien ; mais cela nous rejette dans l'aristocratie. Le petit-fils de Giboyer sera grand seigneur comme sous l'ancien régime, pour s'être donné la peine de naître.
LE HABQUIS.
Remarquez qu'il réunira deux bâtardises, celle de son petit papa et celle de sa petite maman, laquelle peut compter double, étant relevée d'adultère. Double ou triple bâtard, voilà le mérite. On doit bien quelque enose à de si beaux quartiers. Néanmoins, il y a là un point qui gène, et qui me donne à penser que l'auteur n'a pas lu le livre de Giboyer, ou que Giboyer n'est pas complet. 1