ARGUMENT
Une courte analyse du Fils de Giboyer est nécessaire pour l'intelligence du dialogue qui va suivre. La voici :
Le marquis d'Auberive, mauvais sujet plus que septuagénaire, l'un des chefs du parti légitimiste et catholique , s'occupe d'organiser le parti clérical, lequel est composé de légitimistes, d'orléanistes et d'impérialistes , « unis dans la haine ou la peur de la démocratie. » Il forme en même temps trois projets qui se rattachent à son plan politique. Premièrement, il veut donner un
mari à mademoiselle Fernande Maréchal, fille d'un député clérical-voltairien, imbécile et riche, dont il prétend avoii séduit la première femme, de qui cette Fernande est née. Deuxièmement, il veut donner un rédacteur en chef au principal journal clérical, son journal à lui, pour remplacer Déodat qui vient de mourir. Troisièmement, il veut donner au parti clérical un orateur éclatant, qui débutera par un discours sur la question romaine.
A mademoiselle Maréchal, il destine un parent pauvre, le jeune comte d'Outreville , qu'il tire exprès du Comtat et qui sera son héritier. Au journal, il destine l'illustre Giboyer, actuellement employé aux pompes funèbres et au théâtre de Lyon. A la tribune, il destine Maréchal, père imaginaire de Fernande. Giboyer lui fera ses discours, qui seront payés à part.
Le marquis septuagénaire se moque de tout, de ses amis vivants, de ses maîtresses défuntes, de son parti politique, de son parti religieux et
même du bonheur et de l'honneur de sa fille; car dès qu'il a vu le mari dont il prétend la munir, il le déclare sot et lâche, et ce détail ne l'empêche nullement de persévérer. Dans la pensée de l'auteur, le marquis d'Auberive est la personnification de la noblesse ancienne : c'est l'ombre qui fait resplendir la noblesse nouvelle , personnifiée en Giboyer, franc chenapan, mais plein d'aspirations sublimes, savant, éloquent, dévoué, en un mot, démocrate, et l'ancêtre de l'avenir.
Malheureusement pour les plans du marquis d'Auberive, Giboyer a un fils pseudonyme, un bâtard charmant et délicieux, né de ses libres amours avec une plieuse de journaux, et qui est aimé de la bâtarde Fernande Maréchal, aussi ravissante que lui. De plus, pour former et gouverner le parti clérical, le marquis se fait assister d'une intrigante nommée la baronne Sophie Pfeffers, et cette dame trouve le comte d'Outreville si précieusement niais qu'elle a résolu d'en faire son mari.
La baronne Pfeffers est le pendant féminin du marquis d'Auberive. Elle personnifie les dames de la suprême aristocratie catholique, les patronnesses des œuvres pieuses, les vraies têtes qui, d'après Fauteur, conduisent les intrigues religieuses et politiques du faubourg Saint-Germain. Elle a pour reflet, dans le monde bourgeois, madame Maréchal, femme du député voltairien qui va devenir l'orateur du parti clérical, grâce aux fournitures de Giboyer. Comme sa belle-fille Fernande, madame Maréchal distingue fort le petit Giboyer, mais il la dédaigne.
Ce petit Giboyer, élève de son père inconnu, n'a que de vertueux penchants. Il est le contraste démocratique qui fait ressortir la basse stupidité du comte d'Outreville , rejeton misérable de la vieille noblesse, et élève de M. de Sainte-Agathe, certainement jésuite, quoiqu'on ne le dise pas. Quant au député Maréchal, il représente la bourgeoisie voltairienne et papiste, et peut-être orléaniste et impérialiste. Dans la pièce, c'est le seul personnage à qui ces diverses opinions puissent également convenir,
Au fond, cependant, il n'est que démocrate, et j'ignore pourquoi l'auteur l'habille de jaune et le charge de tant de brocards, puisque c'est un des siens. Peut-être a-t-il voulu personnifier le personnage rare et absurde qu'on appelle un député de l'opposition.
L'amour de Fernande Maréchal, fille secrète du principe nouveau, pour le jeune Giboyer, pror duit patent du même principe, et l'ambition de la baronne Pfeffers, qui a besoin d'être comtesse, déjouent les combinaisons du vieux marquis et renversent tous ses plans. Maréchal, destitué de sa position d'orateur catholique au profit du protestant d'Aigremont, marie sa fille au fils de Giboyer, qui lui fera des discours voltairiens. Giboyer père, à qui ce mariage assure de quoi vivre, se retire de l'infamie cléricale et retourne aux sentiments politiques et religieux qui lui sont naturels. Le journal clérical n'a plus de rédacteur en chef et va se trouver supprimé sans décret. Le comte d'Outreville est déshérité, et de plus il épousera la baronne, double et juste pu-
nition d'avoir été élevé par M. de Sainte-Agathe. Le marquis d'Auberive trouvera des héritiers dans la postérité de Giboyer fils. — Et la démocratie, couronnée des fleurs de l'hymen et engraissée des écus de la bourgeoisie et des ducats de l'aristocratie, triomphe sur toute la ligne.
Cette composition est rehaussée d'une courte préface, écrite d'un style singulièrement pesant, incorrect et louche1. Le public en a même été étonné, car le dialogue ne manque pas d'aisance et se démène assez lestement. Dans la préface, l'auteur se renie sur différents points. Il explique ou plutôt il avance que sa pièce est sociale et non politique, que « l'antagonisme du principe ancien et du principe moderne » en est « tout le sujet, » et que son véritable titre serait les Cléricaux, « si ce vocable (tout politique) était de mise au théâtre. » En un mot, il joue le personnage triplement amusant d'un moraliste qui ne sait pas ce qu'il fait, d'un politique qui ne
1 On la rapporte aux Pièces justificatives.
sait pas ce qu'il veut, d'un académicien qui ne sait pas ce qu'il dit. Il n'a rien mis de si vraiment comique dans tout son poëme, où d'ailleurs abondent les odeurs épaisses, les accords faux, le miel de Sardaigne et tout ce qui est marqué de plus propre à gâter un festin d'esprit :
Symphonia discors, Et crassum unguentum, et Sardo cum melle papaver...
Voilà ce fameux Fils de Giboyer, que Ton propose et que même l'on impose à l'admiration de tous les sujets de S. M. I. *. Comme œuvre littéraire, personne, sauf le seul Sarcey, ne fait difficulté d'avouer que c'est pauvre; comme œuvre morale, on est généralement d'accord que c'est sordide; comme œuvre politique, il est à peu près reconnu que c'est plat. Mais comme opération financière, peu d'auteurs en ont fait d'aussi heureuses depuis longtemps; et comme travail de désorganisation publique, l'efficacité en est manifeste.
1 Voyez aux Pièces justificatives.
On va l'examiner au triple point de vue de la littérature, de la morale et de la politique. On expliquera pourquoi tout ce mesquin, tout ce mauvais et tout ce malhonnête, couronnés d'un si grand succès, ne sont plus indignes d'attention ; on essayera particulièrement de découvrir les étranges sources d'où s'épanche une admiration sincère pour des œuvres médiocres et même mauvaises. Le Fils de Giboyer est un document de quelque valeur historique ; il mérite d'être commenté.
J'ai bien peur de perdre mon temps. Qu'est-ce que la morale peut se flatter aujourd'hui de dire utilement? Et surtout qu'importe à l'heureux père de Giboyer ? Tout à l'heure, au milieu de la rue, je me faisais cette question. Je me trouvais au milieu d'un embarras de voitures; les fiacres, les équipages, les tombereaux s'enchevêtraient; il pleuvait, la boue jaillissait sur les trottoirs encombrés. Une dame, richement et noblement vêtue, sortit effrayée de sa calèche accrochée par un omnibus, reçut un nouveau choc, glissa, tomba
en plein ruisseau. Tout le monde la vit, et le plaisir fut général. On riait au seuil des boutiques, on riait dans les fiacres, on riait dans l'intérieur et sur le faîte des omnibus. Les gamins huaient, les laquais jubilaient, le cocher qui avait donné le choc exultait; seuls, à peu près, les sergents de ville, enchaînés parle devoir, essayaient de contenir leur bonne humeur. La pauvre dame voulut cacher sa boue et son chagrin dans une boutique ; la foule s'y amoncela en étouffant de rire. Je voyais une représentation de Giboyer. A quoi bon protester? Que dire à cette canaille divertie?
N'importe! Je n'ai rien à faire, et il ne manque pas en France de gens inoccupés comme moi. On nous donne Giboyer à regarder pour nous distraire : entrons là dedans, et sifflons autant qu'il est permis.
Donnons-nous le passe-temps de voir si les cochers d'omnibus peuvent rougir.