‹ Le fond de GiboyerChapitre 3 sur 10 · LE FOND · texte numérisé non relu

LE FOND

LE MARQUIS

Calmez-vous, neveu. Je l'ai lu, ce foudroyant Giboyer. Cela manque de vertu dans tous les sens du mot, y compris « le sens courant. » Ce n'est nullement ce que la chanson de Roland appelle un coup de baron. Il y en a pour deux ou trois mois.

LE COMTE

Deux ou trois mois de pilori pour les honnêtes gens, mon oncle.

LE MARQUIS

En fussent-ils toujours quittes à si bon marché,

mon neveu! Nous y passons nos jours au pilori! Ne vous souvenez-vous plus d'avoir été hué de toute la jeunesse éclairée du Comtat, pour cause de bonnes mœurs? N'êtes-vous pas un peu flétri comme membre des Conférences de Saint- Vincent de Paul, un peu privé de vos droits civiques comme soldat du Pape? Vous voulez être homme de bien, et vous prétendez que la comédie vous honore!

m. d'aigremont.

Folle jeunesse!

LE MARQUIS

Mes vieux amis d'Aigremont et Couturier, que voilà, Déodat, madame de Pfeffers, tout ce que je fréquente de braves gens, je n'ai cessé de les voir, et moi avec eux, à un pilori quelconque. Le journal, la caricature, le théâtre vivent de nous. Restez homme de cœur, vous apprendrez à connaître les industries et les justices de Giboyer. C'est lui qui nous siffle, qui ameute le parterre, qui nous marque au fer rouge de son génie... A moins pourtant qu'il ne soit dans nos maisons, comme parasite ou laquais : alors il nous flatte, nous trahit et nous

pille. Mais, encore une fois, le Giboyer du jour n'est pas fort et n'ira pas loin.

LE COMTE

Je crois que vous vous trompez, mon oncle. Vous n'avez pas vu le spectacle , l'insolence de la scène, la rumeur satisfaite du parterre. Je suis sorti indigné et désolé. Indigné, car l'œuvre est inique; désolé, parce que c'est plein d'esprit.

LE MARQUIS

Passe pour l'indignation. Elle est naturelle à votre âge. Certaines choses ne doivent pas encore vous trouver patient. Mais que l'esprit qui paraît là dedans vous désole, cela me fait de la peine. Il n'y a point d'esprit, ou je ne m'y connais plus.

M. COUTURIER

Vous vous y connaissez très-bien , monsieur le marquis, et néanmoins il y en a.

LE MARQUIS

A l'autre t Mon neveu sent sa province, et mon ami Couturier est un de ces sérieux que la grosse bouffonnerie surprend et détend. On les amuse

avec des calembours. Vous, Couturier, et ce petit soldat, vous êtes des innocents. Vous vous laissez prendre à la voix mordante du comédien qui fait vibrer des platitudes, à sa grimace qui chatouille le parterre.

COUTURIER

Peut-être. Dans ma jeunesse, quand je faisais mon ménage, je recevais toujours de la fausse monnaie. Au théâtre, les coups de pied dans le derrière me font toujours rire, je pleure toujours quand Tentant trouvé reconnaît son père; et j'ai eu pour domestique pendant vingt ans, sous différents noms et sous différents visages, le même coquin, sans le reconnaître jamais qu'après qu'il m'avait volé.

LE MARQUIS

Ce n'est pas ma faute.

COUTURIER

Non. Je vous entends encore : Couturier, prenez garde ! Vous confiez vos clefs à maître Laurent, valet du bon monsieur Tartufe. Mais le moyen de reconnaître Laurent, lorsqu'il se présente sous

le nom de Dubois? Ah! je confesse mes misères. Comme le disait un de mes anciens amis politiques, je me laisse prendre à toutes les ficelles. Cependant, j'ai remarqué dans Giboyer beaucoup de mots alertes, qui volent au but et s'y enfoncent comme des flèches barbelées.

LE MARQUIS

Des mots, tout le monde en fait, et tous les auteurs en ramassent. Dans une comédie, je voudrais voir des traits comiques. Ici, il y a des mots, — pas beaucoup! Et de ce peu, plusieurs sont ramassés. Il est ramasseur, votre archer.

d'aigremoot.

Retrouveur, marquis. Il prend son bien où il le trouve.

LE MARQUIS

Alors sa richesse est faite de bien retrouvé. Je sais où il trouve. Une fois par mois, je fais acheter quelques bottes de petits journaux. Vous n'en connaissez qu'un, souvent plus littéraire et plus courageusement sensé que toute la grande presse; j'en connais une demi-douzaine. J'y vois où en est

l'esprit des Athéniens. Malgré quelques jets de bonne verve, c'est hideux; cela sent le soulier percé, le rogomme , la honteuse famine et le reste. Votre homme, mon cher Couturier, pèche là dedans. De ce clinquant et de ces odeurs, il étonne la bonne compagnie. Cela monte au nez, cela pique, et l'on dit : C'est très-fort ! A l'autre bout du Palais-Royal, ce style ne fait plus merveille; le vaudeville et la farce en abusent. Plusieurs des jolis mots dont vous parlez n'ont point passé devant moi pour la première fois. Je me suis cependant abstenu de les saluer, parce que ce sont de mauvaises connaissances.

d'aigremont.

Allons, marquis, vous me donneriez envie de faire l'avocat du diable ! Notre auteur ramasse aussi dans de bons endroits. Il a lu notre ami Déodat. Quand Giboyer révèle sa gloire cachée, il annonce qu'il a fait un livre « beau et vrai, » dont il est fier, qu'il ne signera point par respect pour l'œuvre. Il ajoute : « Si je ne signe pas mon livre, comment voulez-vous que je signe mon fils ! » Le mot a été trouvé dans les Libres Penseurs, et Giboyer ne le gâte presque pas.

Mais même lorsqu'il puise au baquet, tout uniment, comme il filtre et comme il colore ! L'angélique Maximilien Giboyer, dégageant son démocratique père de la servitude cléricale, lui dit, en lui mettant la main sur le front : « Je ne veux « plus que tu avilisses le grand esprit qu'il y a là. « — Mon vieil ami, comme tu dois souffrir à vili- « pender tes belles idées dans ce journal d'écre- « visses! Quitte-le, je t'en supplie, pour que mes- « sieurs les membres du comité aient un pied de « nez à leur réveil. Quelle joie de leur souffler leur « boxeur! » Vous avouerez que voilà du délicat, et un joli rhabillage de plusieurs vieilleries.

LE MARQUIS

Et un vrai style de jeune gentilhomme, aussi distingué par l'expression que par l'élévation des pensées et des sentiments! On s'explique la faveur générale dont le petit Giboyer, fils illégitime d'une plieuse de journaux, est l'objet, non-seulement dans la maison de Maréchal, mais jusque dans le salon aristocratique de la baronne Pfeffers.

COUTURIER

Voyons, voyons, messieurs, n'accordez-vous

rien à notre Aristophane? Car enfin, c'est Aristophane, puisque Paris est Athènes.

LE MARQUIS

Excellent Aristophane de cette Athènes- là! Scribe en fut le Ménandre, et Ponsard le Sophocle. Nous sommes jolis! Cependant, puisque Aristophane il y a, je reconnais un mérite à notre Aristophane.

COUTURIER

Bien. Il sied aux vaincus d'être justes. Allons, monsieur le marquis , décrivez-nous le mérite du vainqueur.

LE MARQUIS

Devinez. Je veux contrôler mes impressions par les vôtres.

COUTURIER

L'observation?

LE MARQUIS

Aucunement.

d'aigremont.

L'invention?

LE MARQUIS

Pas du tout.

LE COMTE

Ma foi! puisque déjà vous lui refusez l'esprit et le style...

LE MARQUIS

L'esprit, à peu près; le style absolument.

LE COMTE

Alors vous lui accordez le courage?

LE MARQUIS

Ali ! non, pas cela! pas même l'audace. Vous souvenez-vous de ces chanteurs de police qui déshonoraient la voix humaine et la rue en beuglant des chansons contre Lamoricière?

LE COMTE

Oui, je m'en souviens.

d'aigremont.

En effet, vous leur avez dû vingt-quatre heures de violon.

Et vous, monsieur, le souci de me tirer de là, qui ne fut pas petite affaire.

COUTURIER

Ce fut votre première étape sur le chemin de Castelfidardo; je ne vous plains pas.

LE MARQUIS

Ni moi, quoiqu'il ait failli n'en pas revenir.

LE COMTE

Ni moi, mon oncle, quoique je n'y sois pas resté.

LE MARQUIS

Eh bien, mon enfant, ces rapsodes avinés qui osaient insulter le vieux Africain dans une ville pleine de ses anciens camarades, jadis fière de sa gloire, et naguère sauvée par lui, avaient-ils au moins quelque basse espèce de courage? Nullement. Ils avaient leur effronterie et une permission. Tous ceux qui pouvaient ressentir l'outrage l'ont avalé sans souffler mot.

COUTURIER

Vous ne prétendez pas que ce fut glorieux?

LE MARQUIS

Je dis que ce fut ainsi. Il fallut la tête brûlée de ce petit fanatique pour concevoir l'illégale pensée d'opprimer un des insulteurs de Lamoricière. L'insulteur cria à la garde; les sergents happèrent le fanatique et le coulèrent au violon. Le cas du giboyant est semblable; il est même plus sûr. Il ne s'en prend qu'à la société, et il a son port d'armes bien en règle. Point de réquisitoire à craindre, point de comédie possible contre lui, nulles représailles. Tout au plus quelques brochures, qui feront encore son affaire en soutenant le bruit. Ainsi, la gloire, l'argent, la sécurité, et par surcroît, je suppose, la paix d'une bonne conscience : voilà un soldat de l'idée que je ne peux voir sous l'aspect des héros.

COUTURIER

Ce n'est pas comme Molière, comme Beaumarchais.

LE MARQUIS

Si fait, c'est tout de même, moins le génie de Molière et le talent endiablé de Beaumarchais. Molière savait sa cour. Sous prétexte de se prendre aux hypocrites, il diffamait les mécontents. Il sYnait presque donné Louis- XIV pour collaborateur; il avait f ondé pour ardent patron. Louis XIV, en ce temps-là, ne laissait pas d'être un peu fatigué des dévots, qui s'occupaient trop de madame deMontespan. Condé faisait le libre penseur.

COUTURIER

Ce qui ne prouve pas que tous les libres penseurs sont des héros.

LE MARQUIS

C'est vous qui le dites. Soumis au roi, l'ancien rebelle s'amusait à taquiner Dieu. Louis, de son côté, traitait volontiers en opposition politique la dévotion outrée qui blâmait les divertissements du prince. Le bon catholique du moment, le catholique « sincère mais indépendant » de 1 662 à 1 669 devait admettre l'adultère public, comme aujourd'hui il doit désirer l'annexion des États du Pape.

Molière fit sa brochure contre les dévots, ce fut Tartufe. Il en fit une plus tard directement en faveur de l'annexion, ce fut Amphitryon.

couturier. #

Curieux rapport entre Molière et un illustre moderne : tous deux victimes de l'annexion anticonjugale, tous deux annexionnistes déterminés! Beau sujet de comédie... qu'on ne fera pas.

LE MARQUIS

Molière a beaucoup de rapport avec toutes sortes de gens qui restent fort au-dessous de lui. Personne n'a mieux pratiqué l'art prétendu nouveau de la réclame. La préparation de Tartufe fut un travail de maître en ce genre. Il en montrait la moitié, il l'essayait dans le monde et à la cour; jamais œuvre en gésine n'a mené pareil bruit. Les dévots criaient, les « dévots de cœur,, » comme aujourd'hui les honnêtes gens, tandis que les vrais Giboyers se taisent. Molière se disait calomnié, invoquait le roi, invoquait Condé, invoquait le légat du pape, attestait qu'il ne voulait que l'intérêt du ciel. Au fond, il se moquait de tout le monde. « Bien sûr de n'avoir aucun de ses maîtres

« contre lui, dit son commentateur Bret,il ne per- « dait pas courage. » Enfin la pièce fut représentée, et l'auteur se donna le plaisir d'y ajouter une préface, chef-d'œuvre d'esprit et d'hypocrisie impertinente, où il se vante d'avoir rendu le plus grand service à la cause de Dieu, malgré l'aveuglement respectable des vrais dévots qui n'y entendent rien. Il prétend s'appuyer des Pères de l'Eglise; il cite M. de Corneille et met Tartufe sur le même rang que Polyeucte. Si du moins aujourd'hui l'on se moquait de nous en si bonne prose ! — Hélas I pauvre Molière I pauvre grand artiste, mort sans sacrements, dans une casaque d'histrion t — Son mensonge dure encore. Tartufe, devenu prêtre de la Raison, démontre tous les jours à Orgon devenu penseur, que Scapin fut le plus pieux des apôtres.

COUrilRIER.

Un moment, monsieur le marquis ! Si cette flèche est pour moi, je la déclare inique. Je me laisse prendre à toutes les ficelles, mais je n'ai jamais cru que les bons négociants qui demandent Tartufe, et les bons comédiens qui le jouent, voulussent par là s'encourager à faire leurs Pâques,

LE MARQUIS

Mon cher Couturier, tout l'esprit du monde ne préserve pas les honnêtes gens d'une certaine crédulité; autrement, trop de personnes mourraient de faim. Mais il y a un certain degré de sottise dans la crédulité où ne descendent que les incrédules. C'est là que l'on vénère saint Poquelin, prophète et martyr de la vraie piété.

d'aigremont.

J'avoue que je n'ai jamais admiré le courage de Molière, non plus que sa profondeur comme moraliste. C'est un courtisan très-adroit et un habile observateur des surfaces. Si vous le sondez un peu, vous avez bientôt fait de trouver le tuf. Il se détournait également, là où il voyait que ses maîtres seraient contre lui, et là où la vraie profondeur de l'âme humaine s'ouvrait devant lui.

LE MARQUIS

Reconnaissons d'ailleurs que l'auteur dramatique, particulièrement dans la comédie, est un personnage essentiellement empêtré. Il a toujours

des maîtres à satisfaire, toujours un parterre à traîner, La justice exige qu'on ne lui demande ni tant de vertu ni tant de philosophie.

LE COMTE

Cependant, messieurs, Beaumarchais? Si vous me dites que ce fut un garnement, je ne me révolterai pas. On a écrit pour le réhabiliter deux gros volumes, très-amusants, qui lui font assez cette figure. Mais au moins, c'est un garnement hardi, et qui paye de sa personne. Comme il se place en plein champ, et forme à lui seul le bataillon carré, partout hérissé de dards, faisant feu de partout !

LE MARQUIS

Et faisant feu sur toute chose, sur la famille, sur le mariage, sur la justice, sur la religion, sur la noblesse; aucune base de Tordre social n'est épargnée,

LE COMTE

Eh bien I mon oncle, cela prouve au moins son audace.

LE MARQUIS

Non, mon neveu. Cela, tout simplement, démolit votre panégyrique. Lorsqu'une société reçoit en face, je ne dirai pas de telles leçons, — il faut d'autres lèvres pour donner des leçons, — mais de tels soufflets, l'homme qui les applique ne risque rien. Cette société est arrivée à son : terme, elle a hâte de périr. Elle applaudit quiconque secoue sa vétusté d'un bras plus impitoyable et court vers l'abîme d'un pas plus fou. La première édition du Mariage de Figaro contient un trait particulièrement sanglant, qui n'est point de l'auteur : c'est l'approbation de la censure. — « Rien de contraire aux lois ni aux mœurs, » dit la censure, sifflée elle-même comme toutes les autres institutions. Votre brillant garnement n'avait donc pas besoin de tant de hardiesse. Il était bien autre chose que le sieur Caron de Beaumarchais : il était la foule déjà triomphante, dansant déjà sur les débris. Le comte Almaviva, la comtesse Rosine, le juge Bridoison, le bourgeois Bartholo, l'homme d'Église Basile, se donnent la main pour la ronde impie. Figaro, le bâtard, produit, agent, ministre et victime, mais

non pas victime innocente, de leurs corruptions, tient le chant et mène la danse. La démocratie est née,

COUTURIER

Ah! que c'est vrai, monsieur le marquis ! Je n'y avais pas songé. Figaro, c'est Giboyer premier du nom. Je trouvais ce type assez neuf, et je me disais...

d'aigremont.

Vous vous disiez : Où l'ai-je déjà vu?

COUTURIER

Précisément.

Oui, Beaumarchais, fils aîné de Voltaire, est le propre père de Giboyer. Notre contemporain n'a pas l'honneur de cette création. Je lui rendrai pourtant justice ; il s'est loyalement approprié la trouvaille. Il n'a pas démarqué le linge, comme on l'a dit de l'un de ses illustres émules; il l'a troué, fripé, encrassé et rendu sien par ce travail aussi naturel qu'adroit. Ainsi il a

contenté la brutalité du goût présent, il a fait du réalisme, et honnêtement mis sa marque su*r l'objet emprunté. Giboyer est Figaro vieilli, mais comme il devait vieillir; sali, appesanti, abruti par la logique de ses mœurs. Du journal, il est tombé au journalisme; il n'était qu'incrédule, il est impie; il n'était qu'impudent, il est cynique; il intriguait, il sert, et en servant il trahit; il se laissait payer, il se met en vente. Il dégringole sans lutte aux métiers ridicules et odieux, croque-mort, vendeur de contremarques, fournisseur de discours pour et contre. Jadis époux de la fringante Suzanne, maintenant amant ou corrupteur d'une plieuse de journaux, qu'il laisse au coin de la borne avec son enfant. Enfin, il n'échappe à l'ignoble par aucun côté. Crotté, crasseux, sentant la pipe; jadis canaille, maintenant crapule. Ce progrès de la dégradation est très-bien observé. Le travers est d'avoir fait du même Giboyer un platonicien et un mystique.

d'aigremont.

Que voulez-vous? Il faut bien aussi un peu d'idéal. Cet ingrédient est de première nécessité. Le réalisme, qui ne le dispense pas, n'en dispense

pas non plus. Voilà une belle matière de métaphysique : nécessité et amour du vrai, impraticabilité et dégoût du vrai; et ces deux contraires permanents et impérieux dans l'homme ! La religion fait la grande harmonie pour le cœur; l'art doit l'opérer pour les choses de l'esprit. Mais l'art est fidèle ou révolté, pur ou corrompu. Fidèle et pur, il prend le vrai et le transfigure dans le beau; révolté, c'est-à-dire corrompu, il prend le vrai et le défigure dans l'ignoble; il y cherche son type, qui est l'extrême dégradation. Seulement, arrivé à cette limite, il s'aperçoit d'une chose : c'est que l'œuvre réalisée n'est plus intéressante, n'est plus vivante, n'est plus possible; elle manque le but misérable où elle tend, la glorification absolue du mal absolu. La nature humaine s'insurge; toutes ses puissances morales, réveillées et insultées, repoussent la création d'ignominie. Les bas gredins parvenus à leur complément de dépravation ne sont pas simplement tout à fait répugnants à voir, l'expérience révèle qu'ils sont tout à fait malfaisants et qu'ils deviennent tout à fait bêtes. Toute intelligence s'éteint dans la crapule. Nous les pratiquons, les Giboyers, ceux qui ont écrit et ceux qui ont lu ! Maintes fois nous

avons visité leurs incurables taudis, maintes fois nous les y avons trouvés ivres, cuvant l'aumône qu'ils venaient de nous extorquer pour leur famille en proie à la faim. Pousser ces brutes au pillage est facile, et nos demeures leur sont connues. Mais de les ériger en argument légitime contre la société, et de les présenter comme les fondateurs d'un ordre nouveau et meilleur, nul moyen! L'esclave ivre ne peut que dégoûter de l'ivresse. Que faire? Alors fut inventé le procédé stupide et immoral de supposer dans ces cloaques vivants, non -seulement des vertus héroïques, mais toutes les délicatesses de l'âme la plus vigilante à s'épurer; et cela sans aucune grâce de Dieu, sans aucun recours vers Dieu, mais au contraire avec l'ignorance, la haine ou le mépris de Dieu I Pour les faire cheminer sur le plus ferme pavé de la vertu, tout en restant dans la fange jusqu'à la barbe, il suffit de ce que Giboyer appelle une turlutaine.

COUTURIER

Tur...?

d'àigremont.

Turlutaine, tur-lu-taine.

COUTURIER

Monsieur le marquis, vous qui savez la langue?

LE MARQUIS

Turlutaine est la même chose que toquade. Toquade est pané et ne se porte plus depuis six mois. En vieux français, en français ganache, nous disions une manie ou une folie. La turlutaine de Giboyer est l'amour paternel. Turlutaine, dit-il, « qui vaut bien celle des tabatières. » Il lui plaît « d'être du fumier et de nourrir un lis. »

d'aigkemont.

Oui. Après avoir oublié six ans dans le ruisseau le fils de la plieuse, l'infect Giboyer est tout à coup pris d'amour paternel. Turlutaine invraisemblable s'il en fut! Mais enfin, il est pris. Et soudain, sans réformer en rien sa vie immonde, il devient un archange. Il devient grand philosophe, grand politique, grand écrivain, et ne laisse pas pour cela d'encanailler de plus en plus ; mais plus l'homme encanaille, plus l'archange aussi resplendit. Ce singulier ménage de Giboyer et de l'archange subsiste vingt ans en parfait accord.

Chacun mène à part ses affaires, l'archange sans décrotter Giboyer, Giboyer sans déplumer l'archange. Effet merveilleux de la turlutaine, plus merveilleux que tous les miracles de la légende dorée! Avec vingt années de boue accumulée sur un ancien fonds déjà riche, Giboyer n'a pu submerger son génie. Au contraire, ce fumier ambulant, d'où sort un lis, est aussi le combustible qui entretient la belle et claire flamme de la pensée; et tout en vérifiant des contremarques, notre drôle a écrit l'évangile du monde futur.

COUTURIER

Savez-vous, mon ami, que vous nous contez là un roman de Balzac; je ne sais quel Vautrin, que j'ai feuilleté je ne sais quand? Ce Vautrin, homme de police, voleur, fort assassin, ancien forçat, esprit d'ailleurs distingué, se donne aussi la turlutaine paternelle, et produit également un fils chéri des dames. Mais je .ne me rappelle pas si Vautrin fait un évangile.

d'aigremont.

Cela se pourrait. Cependant le génie de Balzac doit l'avoir préservé de ce vice. Giboyer réfor-

mateur de la société chrétienne, voilà ce qui pourrait passer pour de l'audace; voilà le soufflet, non pas au parti clérical, mais à la société tout entière et à la morale de tous les temps, et au bon sens particulier des auditeurs. Audace de l'outrage, audace de l'absurde. Mais pas du tout! la société, dans son ensemble, ou trouve cela trèsbon et se rend complice de l'outrage qu'elle subit, ou trouve cela très-vieux et n'y prend pas garde. Elle est blasée sur ce personnage d'honorable infâme qui, depuis vingt ou trente ans, par la loi générale du progrès moderne, remplace le ci-devant vertueux criminel, devenu fatigant. Giboyer, c'est Figaro croisé de Marion Delorme. Virginité refaite! M. Hugo est autant que Beaumarchais l'ancêtre littéraire de notre écrivain.

LE MARQUIS

Mon cher d'Aigremont, peu s'en faut que vous ne m'ayez dispensé d'expliquer quelle sortç de mérite je reconnais à la pièce et à l'auteur.

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