‹ Le fond de la merChapitre 6 sur 15 · OO0OO0O · texte numérisé non relu

OO0OO0O

I ■ » ■ ■ I .... I ... .^ ■....•■. ■ ■ __ «H) . MOO iôoo .

Fig. 6. — Coupe de l'Océan Atlantique de Paris à Terre-Neuve. L'échelle des profondeurs est vingt-cinq fois plus grande que celle des longueurs.

ris. Cette remarque, qui s'applique à toutes les vastes mers, tient, comme nous l'avons dit, à la forme sphérique de là terre; le fond des océans, loin d'être une cavité, est, en général, convexe.

Nous ne croyons pouvoir mieux faire, pour donner une idée exacte de l'épaisseur relative de la croûte solide, de son enveloppe liquide et de son atmosphère gazeuse, que de présenter la coupe (fig. 7) de la terre suivant son équateur. Au centre, est la matière ignée incandescente, dont on ne préjuge la nature que d'après les produits des éruptions volcaniques. Une enveloppe solide, relativement trèsmince, entoure le noyau fluide et repose sur lui comme un radeau sur les flots. Quand la mer interne s'agite, ses palpitations nous sont révélées par des ressauts brusques, des déchirements de cette fragile écorce sur laquelle reposent toutes nos espérances.

IJpe (Joi^ble atmosphère entoure la couche solj4e. I^a

IG LES MERVEILLES DU FONn DE L.\ MER.

portion inférieure, aqueuse, nous est fermée. Nous ne pouvons que planer à sa surrace. Elle est comme déchirée par la leri'e qui a pénétré dans la portion gazeuse, iaseule appropriée à notre nature.

Fig. 1. —Coupe équntoriale de 11 U-nt,

L'épaisseur de la terre ferme est probablement assez variable; elle ne peut pas dépasser, ni même atteindre 100 kilomètres, c'est-à-dire ta quinzième partie du rayon de noire globe. Elle doit être beaucoup moindre en quel-

ques points. Et même, dans le voisinage des volcans, elle devient assez faible pour que les matières ignées puissent être rejetées par les fissures dont ces montagnes sont criblées.

La plus grande profondeur de la couche liquide est inférieure à 10 kilomètres, et la portion respirable de Tatmosphère gazeuse ne s'étend pas à plus de 8 à 9 kilomètres au-dessus de la surface des eaux.

C'est dans cette zone mince, de 18 à 20 kilomètres d'épaisseur, que s'accomplissent tous les phénomènes de la vie. Qu'elle est faible, si on la compare à la grosseur du globe terrestre, dont le rayon est environ de 6,369 kilomètres, et qui n'est lui-môme qu'un atome errant dans l'immensité de l'univers !

Le fond du Grand Océan équinoxial et celui de la mer des Indes ont été indiqués en pointillé, les documents étant trop rares pour les déterminer avec précision.

La coupe équatoriale représentée figure 7 rencontre la portion nord de l'Amérique méridionale et passe par le volcan Pichincha; elle touche aux îles Gallapagos, séparées du continent par un profond bras de mer. Après avoir traversé la partie moyenne de l'océan Pacifique, elle coupe l'archipel des îles Scarborough. Plus loin, ce sont les Moluques, Bornéo, Sumatra, avec l'un de ses volcans, le mont Ophir, diamétralement opposé au Pichincha ; puis Tocéan Indien, l'Arique et son immense plateau, l'îie Saint-Thomas et l'océan Atlantique. N'a-t-onpas lieu d'être frappé de la régularité de ce vaste circuit? La surface externe de l'écorce terrestre est presque exactement figurée par un cercle : c'est à peine si elle forme une ligne trèslégèrement ondulée, dont nous sommes forcés d'exagérer les sinuosités pour les rendre perceptibles à l'œil.

Océan Atlantique septentrional. — Carie Maury.

L'océan Atlantique a la forme d'un grand canal dirigé moyennement du nord au sud, en inclinant vers l'est dans

sa portion septentrionale. La carte de Maury nous aidera beaucoup à comprendre le relief de cette dernière partie.

Les courbes de niveau y ont été tracées de 1,700 mètres en 1,800 mètres. De sorte que, pour tous les points situés entre le rivage et la courbe la plus voisine, la profondeur de la mer est comprise entre mètre et 1,800 mètres, et qu'elle augmente, en général, à mesure qu'on s'éloigne du rivage pour s'approcher de la courbe. Entre la première courbe et la seconde, la profondeur est comprise entre 1,800 et 5,000 mètres, et ainsi de suite.

On remarque d'abord sur la carte (Rg. 8), que les plus grandes profondeurs sont entre le banc de Terre-Neuve et les Bermudes, sur le trajet du Guif-Stream. La sonde y descend à plus de 9,000 mètres. On trouve, à l'ouest des îles Canaries, un autre point très-profond, où la sonde indique 6,000 mètres environ.

Une zone, où la profondeur est comprise entre 5,400 et 7,000 mètres, s'étend au sud de Terre-Neuve, environne le pic des Bermudes, suit à peu près la direction de la côte américaine, jusqu'à la hauteur de la Floride, se rejette alors vers le sud-est en restant à une certaine distance des Antilles, et s'arrête près de l'extrémité nord-est de cet archipel.

Non loin de là commence une seconde excavation. Elle est séparée de la première par une chaîne sous-marine; semblable à une gouttière allongée, elle se prohmge du nord-ouest au sud-est, jusqu'au sud de l'équateur en se tenant plus près des côtes brésiliennes que de l'Afrique.

Autour de ces régions, les plus basses de l'Océan, le sol s'élève inégalement. Rapide du côté de l'Amérique et des Antilles, la pente est douce du côté de l'Europe et de l'Afrique. Nous voyons, en effet, les courbes très-rapprochées les unes des autres à l'ouest, très-espacées à l'est de la dépression la plus grande. De ce côté, la vallée se partage en deux autres, séparées par un immense plateau qui, descendant de l'Islande, passe aux Açores et s'étend jusqu'au sud-est des Bermudes. La partie méridionale.

limitée par la courbe de niveau de 5,600 mètres, occupe en partie la place indiquée par la mer de Sargasse. Entre ce plateau et TEurope, une longue vallée court presque du nord au sud et rejoint, près des îles du Cap-Vert, la dépression limitée par l'Amérique, l'Afrique et le plateau sous-océanien.

La profondeur^ dans cette vallée, n'est jamais supérieure à 5,400 mètres; elle est surtout assez uniforme dans lo nord, entre les îles Britanniques et Terre-Neuve. C'est pourquoi, lorsqu'on voulut installer un câble télégraphique, destiné à relier l'ancien monde et le nouveau, le fond de la mer sembla, grâce à ce plateau, disposé à souhait pour recevoir le conducteur de la pensée humaine, d'où le nom de Plateau télégraphique.

Vers les Açores, la profondeur est, dans un rayon assez étendu, inférieure à 1,800 mètres. Il en est de même d'une région assez circonscrite, que l'on remarque à peu prr^s à moitié chemin entre les Açores et Terre-Neuve. De l'Espagne aux Açores, de ces îles à Terre-Neuve, nulle part la profondeur n'atteint 5,400 mètres. C'est encore un trajet sur lequel on a voulu poser un câble transatlantique.

Le sol sous-marin remonte beaucoup lorsqu'on suit la côte du Brésil et de la Guyane. Si le grand courant marin équatorial qui porte les eaux de l'est vers l'ouest occupait une grande épaisseur de la mer, il ne serait pas étonnant de voir sa vitesse s'accroître en s'approchant de ces côtes à cause du resserrement de son lit.

Le sol redescend ensuite ; il présente une cavité dont le point le plus bas est peu éloigné de l'isthme de Panama, et qui s'étend jusqu'à Haïti et Saint-Domingue. Mais le fond ne larde pas à s'exhausser de nouveau pour rester relativement très-élevé dans tout le golfe du Mexique, l'archipel des grandes Antilles et le voisinage des Etats-Unis.

Une grande étendue de mer peu profonde se remarque également de la Nouvelle-Ecosse à l'est du banc de Terre- Neuve et aux côtes du Labrador. C'est par là, on le sait, que les glaces polaires descendent vers le Gulfstream^

â2 LES MERVEILLES DU FOM) iJË LA MER.

courant chaud qui achève de les fondre, et sur le bord duquel elles déposent les derniers débris des continents arctiques auxquels elles ont été arrachées.

Médilerranée et mer Kôire. — Carte de Bôttger.

La Méditerranée et la mer Noire sont peu profondes. La sonde n'y atteint généralement pas 3,600 mètres ; et même, dans la plus grande étendue de ces bassins, elle ne descend pas à plus de 1,800 mètres.

Les eaux de la Méditerranée recouvrent plusieurs grandes vallées. La plus basse est entourée par la régence de Tripoli, la Grèce et l'Italie. Elle est séparée, par une étroite chaîne de montagnes, d'une autre grande vallée qui occupe l'espace compris entre l'Archipel grec, l'Asie Mineure, les côtes syriennes et l'Egypte.

Si nous pénétrons dans cette mer par le détroit de Gibraltar, nous voyons d'abord le sol sous-océanien s'élever près des côtes espagnoles et marocaines. 11 n'est plus, dans la partie occidentale du détroit, qu'à 300 ou 400 mètres de la surface. A mesure qu'on s'avance vers l'est, la profondeur augmente rapidement. Elle devient supérieure à 3,600 mètres au sud-est de Malaga. Bientôt le fond se relève : il n'est plus, au nord de Melilla, qu'à 360 mètres environ; c'est une véritable chaîne sous-marine, qui limite à l'est une sorte de petit bassin compris entre la Sierra Nevada et les montagnes marocaines réunies sous la mer au détroit de Gibraltar.

En continuant sa route vers Test, l'explorateur descendrait dans une autre vallée presque aussi profonde, et communiquant avec la grande dépression par un col de la chaîne qui s'étend, sous les eaux, d'Oran au cap de

Gates.

Après avoir franchi ce passage, on pénètre, en marchant vers l'est-nord-est, dans la grande dépression qui, d'abord étroite, s'élargit petit à petit et devient une vaste plaine terminée aux îles Baléares, à la Sardaigne et aux

côtes algériennes. La penle à gravir, pour sortir de ce bassin, fermé de toutes parts, est assez rapide sur son versant nord- ouest, par lequel nous arrivons à un long plateau couvert de quelques pics. Les îles Baléares en sont les principaux.

Le plateau s'interrojnpt à peine de Carlhagène et de Valence aux Baléares et à la Corse. Il devient étroit entre ces îles, et nous trouvons au nord une autre cavité irréguliére occupant l'espace compris entre Majorque et la côte d'Espagne, les golfes du Lion et de Gênes. La profondeur de la mer n'y est pas supérieure à 1,800 mètres, et nous y voyons un pic isolé à l'entrée du golfe du Lion.

En sortant de la dépression algérienne par son versant oriental, nous aurions dû éviter les escarpements qui régnent prés de la Sardaigne, et descendre vers la province de Tunis pour trouver une pente facile à gravir.

Tout autour de la Sardaigne et de la Corse, la profondeur de la mer est faible ; le bassin formé par la mer Tyrrhèniénne offre lui-même seulement deux ravins étroits et allongés, l'un de l'ouest à Test en contournant les îles Liparj, l'autre du nord-ouest au sud-est, parallèlemen aux côtes napolitaines.

Le banc Aventurcy les roches de Skerki forment, près de la régence de Tunis et de la Sicile, un plateau ondulé par lequel nous arrivons au bassin méditerranéen oriental. Une descente escarpée nous conduit de Malte, l'un des points culminants du plateau, au fond de la dépression quelimîtent l'Italie, laGréce, la Turquie d'Asie etrAfrique. C'est près de Malte qu'on trouve la plus grande profondeur. La sonde y descend à 4,500 mètres, c'est-à-dire plus bas qu'en tout autre point de la Méditerranée.

Les montagnes de la Grèce et de Candie se prolongeant sous les eaux, partagent en deux parties à peu près égales la grande cavité que nous étudions.

La portion occidentale offre quelques pentes rapides : mais, en général, le terrain s'élèvepetit à petit jusqu'aux

bas-fonds qui bordent l'Afrique et jusqu'à la mer Adriatique. On ne trouve dans cette mer qu'un petit bassin de 1,200 mètres de profondeur, et la sonde ne descend pas même à 200 mètres dans tous ses autres points.

La portion orientale, ou bassin gréco-égyptien, se prolonge, dans la partie méridionale de l'Archipel, jusqu'aux côtes de la Grèce. Les îles de Candie, Kaso, Karpatho, Rhodes, Chypre sont implantées sur ses bords. Les alluvions du Nil tendent à la combler vers le sud, et l'on peut voir sur la carte cette influence indiquée par les courbes

ttbtt^b

■ - - ' - Il I * ' '

100 200 300 dOO 500

' ' "-3ÔolP

VEehtUe- des hauteurs estc^ftiJt^le*

Fig. 10. — Profondeurs de TAdriatique.

de niveau. Ces courbes sont d'abord assez espacées près du Delta égyptien. Si l'on marche vers le nord, on arrive, après avoir descendu une pente assez douce, à un talu, au delà duquel la sonde indique jusqu'à près de 5,000 mètres de profondeur. Les courants marins marchent, près des bouches du Nil, de l'ouest vers l'est ; ils entraînent les alluvions avec eux. C'est pourquoi les bas-fonds s'étendent plus loin des côtes à l'est du Delta qu'à l'ouest.

Lorsqu'on remonte vers le nord-ouest on parvient, en s'engageant dans les gorges sinueuses dominées par Candie et Karpatho, à un plateau irrégulier, siège d'une grande activité volcanique, et dont les pics principaux constituent l'Archipel grec.

OÎIOGRAPHÏE SOUS-MARINE. ' 27

Le défilé des Dardanelles, la vallée de Marmara et Tétroit ravin que dominent Conslantinople et Sciitari, nous ouvrent la plaine inondée par les plus grands fleuves de TEurope. Peu profonde, cette dépression est entourée, dans sa partie méridionale, par les hautes cimes du Caucase, des montagnes arméniennes et des Balkans. Au nord, les steppes russes se prolongent sous la mer que leurs débris, apportés par les fleuves, tendent à combler.

Baltique. — Mer du Nord. — Pas-de-Calais. — Manche.

Golfe de Gascogne.

La mer Baltique est remarquable, comme la mer Noire, par sa faible profondeur. Son lit est le siège de phénomènes intéressants que nous étudierons plus loin. Il se soulève lentement dans le nord, en sorte que le golfe de Bothnie diminue d'étendue et de profondeur chaque siècle, chaque année. Le sud s'abaisse, la mer envahit lentement les plaines basses du Mecklembourg et de la Poméranie.

Le Skager-Rak nous conduit de la Baltique dans la mer du Nord ou mer d'Allemagne, également très-peu profonde. A part un long et étroit sillon qui suit le côtes de Norwége, nous sommes dans une plaine ondulée, recouverte d'une couche d'eau dont l'épaisseur n'atteint pas 180 mètres. De grands bancs arrivent presque au niveau des eaux ; d'autres n'en sont qu'à 30 mètres. Les poissons y trouvent une abondante nourriture de vers marins ; de beaux sites ornés d'algues leur offrent une agréable retraite, et l'eau battue par les vents fournit une quantité d'air à ses hôtes.

Les abords des îles Britanniques sont très-accidentés, raais le sol ne s'abaisse notablement qu'à l'ouest de l'Irlande et des îles Hébrides. A 20 lieues environ de Valentia, nous avons descendu de 180 mèti^es. Plus on s'avance vers l'ouest, plus le sol s'abaisse jusqu'à ce qu'on arrive au plateau télégraphique dont nous avons déjà parlé.

28 LES MERVEILLES DU FOND DE LA MEIt,

La France, la Hanche, les îles Britanniques et la mer du Nord appartiennent à un massif qu'entoure à l'ouest et au nord un talus très-rapide. La coupe (fig. 11) en donne une idée. La droite horizontale indique le niveau de la mer. La ligne courbe tracée au-dessous en représente le fond. Ce dernier a, d'après la coupe, la forme d'un plateau, près de la cdte norwégienne se trouve le ravin dont

a été question. A gauche, le sol s'abaisse lentement, on

Soor L'éob^le dwptatonêeun est aoo lias plus êraade .

Fig. H. — Profil continu, allant de la pointe méridionale de la Norwége, ,à travers le Pas-de-Calais jusqu'au 10* de long. 0. et il" de lat. N.

rencontre une éminence au milieu du Pas-de-Calais ; la pente reste faible dans la Manche, puis elle augmente tout à coup, comme si l'on arrivait au bord du talus d'un rempart à la Vauban.

Nous remarquerons ici que, contrairement à une opinion généralement admise, l'aspect de la côte ne peut que donner des idées souvent très-erronées sur celui du sol sous-marin. Si les escarpements des montagnes plongeant leur pied dans la mer nous font pressentir une grande profondeur, nous consultons la sonde, et nous reconnaissons que nous sommes sur une mince couche d'eau. Là nous redoutons un banc de sable en voyant dans le loin-

lain une plage basse et dépourvue de rocliers. La sonde nous rassure en descendant sans toucher le fond. Combien n'avons-nous pas vu d'exemples de ce que nous avançons dans notre exploration rapide du sol sous-marin?^

â~-, Is •» %!. «^t; a \ î. 's,

loo.

Echelle dea largeurs

Fig. 12 — Coupe verticale du Pas-de-Calais.

Malgré toutes les falaises qui bordent ses côtes, la Manche est peu profonde. En dépit des falaises anglaises et françaises qui se regardent, le Pas-de-Calais a si peu d'eau qu'il suffirait d'un abaissement de 54 mètres du niveau de rOcéan pour qu'une chaussée naturelle nous unit à nos voisins d'outre-mer, et que, si la mer baissait de 7 mètres seulement, il y aurait une île au milieu de cet étroit passage. Mais le conti^aire est plus probable : le sol lend à s'abaisser dans cette partie de l'Europe, ainsi que nous le verrons plus loin.

Composition de l'eau de mer. — Variation dans sa salure.

L'eau des mers existait primitivement à l'état de vapeur dans l'atmosphère, elle s'est condensée en une onde pure. Mais la terre avec laquelle elle était en contact renfermait des matières solubles ; elles se sont dissoutes. La pureté de l'eau était dès lors irrévocablement perdue.

La vapeur enlevée aux mers parles courants atmosphériques sort pure de l'Océan. Déposée à l'état de pluie ou de neige sur un sol d'où elle doit s'écouler vers son point de départ, elle s'empare de substances diverses et les jette dans la mer. Gliaque fois qu'elle s'est évaporée, elle revient, après sa condensation, chargée de nouveaux sels.

Les migrations de leau à la surface de notre globe sont donc une cause incessante d'augmentation de la salure des océans. Si rien ne la contre-balançait, depuis longtemps déjà la mer serait saturée de sels. Mais des animaux extraient de ses eaux le test calcaire de leurs coquilles, et leurs débris vont, après leur mort, exhausser lentement le fond. La mer en est peuplée. Ce sont les foraminifères, les polypiers et les mollusques. Les innombrables habitants de l'Océan contribuent probablement à en retirer les autres sels. Si nous ajoutons à l'action des animaux celle des plantes, nous pourrons dire que la vie empêche la satura-

lion de l'eau de mer. Quoi quil en soit, l'eau océanienne a de nos jours la composition moyenne suivante :

parties d'eau douce.

id.

sel marin ou chlorure de sodium.

id.

chlorure de magnésium.

id.

chlorure de potassium.

id.

bromure de magnésium.

id.

sulfate de magnésie.

id.

sulfate de chaux.

id.

carbonate de chaux.

id.

id.

résidu non déterminé.

Total : 1,000,0

eau de mer.

Elle est, à volume égal, bien plus lourde que l'eau pure. Ainsi 1 litre d*eau pure pèse 0*^,998 à la température de -I-20** centigrades ; le même volume d'eau de mer, placé dans les mêmes conditions, pèserait moyennement l'',027. Son poids est du reste, comme sa composition, loin d'être constant. Il varie suivant les lieux et suivant la profondeur à laquelle on l'a puisée.

L'air, à quelque hauteur qu'on le prenne, a sensiblement la même composition. L'eau de mer jouit-elle de cette propriété? les gaz qu'elle dissout sont-ils dans les mêmes proportions?

L'eau est d'autant plus pesante qu'elle est plus salée. On ne doit donc pas s'étonner de voir la salure de la mer augmenter avec la profondeur. Cette augmentation n'est pas indéfinie. A une température déterminée l'eau ne peut dissoudre qu'une quantité limitée de matières minérales.

L'évaporation et les pluies donnent aux couches superficielles une salure très variée. L'évaporation l'augmente, les pluies la diminuent. Les effets dus à ces deux causes, peu sensibles en général, deviennent appréciables lorsque l'une d'elles est prépondérante.

S'il pleut fréquemment dans certaines régions, la salure y est plus faible à la surface de la mer que dans celles où la pureté du ciel favorise l'évaporation.

Or la salure est plus faible à l'équateur que près des tropiques, elle est maxima vers 21^ de latitude boréale ei 16° de latitude australe dans Tocéan Atlantique. Au delà de ces zones, elle diminue jusque dans le voisinage des pôles. D*un autre côlé, la météorologie nous apprend qu'il existe près de Téquateur une zone où la précipitation de la vapeur d*eau à l'état de pluie est presque continue. Au nord et au sud, les vents alizés balayent la surface de la mer, et le ciel est pur ou seulement sillonné par des nuages poussés vers la région des pluies. On trouve, en se rapprochant des pôles, des zones de vents variables, où des tempêtes fréquentes brassent Tair et donnent lieu à d^abondantes condensations.

La relation indiquée plus haut est évidente.

Près des pôles, une autre cause également active modifie la salure des couches superficielles. G*est la fusion des glaces accumulées comme deux vastes calottes aux extrémités de la terre. Tous les ans, pendant l'été de chaque hémisphère, des nappes d'eau douce se dirigent vers les régions tempérées; chemin faisant, elles se mélangent peu à peu avec l'eau salée sur laquelle elles coulent comme un fleuve dans son lit; aussi la salure diminue-t-elle à la surface à mesure qu'on s'avance des régions tempérées vers les pôles.

L'eau que Tévaporation a tirée de l'Océan lui est intégralement rendue par les pluies et par les fleuves. 11 n'en est pas de' même pour certaines mers intérieures complètement isolées de l'Océan, ou communiquant avec lui par un étroit canal.

Ou les vents qui soufflent sur cette mer sont dépouillés de leur humidité par leur passage au-dessus de grands continents, et les fleuves eux-mêmes n'apportent à la mer qu'un tribut insuffisant pour combler le vide produit par une puissante évaporation ; ou bien la quantité d'eau versée dans la mer par les pluies et par les fleuves est égale à celle que Tévaporation enlève chaque année ; ou enfin la

première est supérieure à Tautre. On voit immédiatement ce qui doit en résulter pour la salure. Elle est dans le premier cas supérieure ; dans le second, égale ; dans le troisième, inférieure à celle de l'Océan.

Si la mer intérieure communique avec l'Océan, un courant traversera généralement le canal qui les unit. 11 portera les navires dans la mer intérieure si celle-ci perd plus d'eau qu'elle n'en reçoit. Il les poussera vers l'Océan si la mer intérieure reçoit plus d'eau qu'elle n'en perd. La Méditerranée et la mer Rouge reçoivent les eaux de l'Océan ; la mer Noire et la Baltique sont pour ainsi dire trop riches, et versent dans les mers voisines l'excédant de leurs eaux.

Quand la mer intérieure est le fond d'un bassin sans issue, les pluies et les fleuves doivent apporter un volume d'eau égal à celui que l'évaporation enlève, sans quoi la mer se retire ou délaorde. La Caspienne et la mer Morte sont des exemples de mers qui se sont retirées. La première est environnée de steppes salées où l'on voit de nombreuses traces du passage récent des eaux. Aujourd'hui la mer Morte est de 430 mètres environ au-dessous de la mer Rouge. Des voyageurs ont reconnu entre les deux mers le lit desséché d'une rivière. Pour une cause encore inconnue, la rivière a cessé de les unir. A partir de cette époque, la mer Morte recevant du Jourdain moins d'eau que l'évaporation ne lui en enlevait, son niveau a baissé et sa salure a augmenté jusqu'à ce que l'équilibre entre les deux causes inverses se lût établi.

Un grand nombre de lacs salés de Tancien monde et du nouveau ne doivent leurs qualités spéciales qu'à l'apport constant de sels par leç eaux qui s'y réunissent. Les rivières qui les alimentent augmentent-elles leur débit, les lacs débordent. Le débit diminue-t-il, les eaux se retirent et la salure augmente. Quelquefois l'eau s'évapore entièrement ; c'est lorsque la quantité versée dans le lac est très-faible par rapport à celle qui s'évapore. Au lac succède une vallée couverte d'une couche de sel.

Couleur de l'eau de mer. — Phosphorescence. — Influence exercée sur cette couleur |)ar les matières tenues en suspension, par lefood de la mer, par l'agitalion de Teau.

Quelle est la couleur de Teauderaer? Le capitaine Scoresby compare au bleu d'outremer Taspect général des mers glaciales. Le plus bel indigo ou le bleu céleste représente, pour M. Coetoz, les eaux méditerranéennes. L'Atlantique a montré à Tuckey une teinte riche, désignée par ce capitaine sous le nom d'azur vif.

La mer semble, d'après ces exemples, avoir la même eouleur que l'eau pure provenant de la fonte des neiges ou des glaciers. Cette dernière, vue en petite quantité, est incolore ; mais elle est d'un bleu magnifique lorsqu'on la voit sur une grande épaisseur.

L'Océan présenterait toujours ce reflet bleu plus ou moins foncé, c'est-à-dire plus ou moins mélangé de lumière blanche, si les causes déjà passées en revue ne modifiaient de diverses manières sa teinte naturelle, et si le fond lui-même ne contribuait à varier le phénoniène en superposant à la couleur de l'eau celle qu'il réfléchit.

Si la teinte du fond est beaucoup plus vive que celle de la mer, elle sera peu altérée. Un sable jaunâtre donne à la mer un reflet vert. Cependant, si le sai)le est d'un jaune éclatant, la mer paraît elle-même jaune, parce que la teinte est à peine verdie par le bleu peu intense de l'eau.

Tuckey a vu àLoango la mer couleur de sang. Le fond en était très-rouge. Dans d'autres points, des fonds d'un rouge semblable, mais moins vif, font paraître les eaux orangées ou même jaunes.

Souvent pendant la nuit l'Océan se transforme en une mer de feu, quand elle est phosphorescente. Ce phénomène est dû à la présence d'animalcules qui brillent comme le ver luisant et qui montent parfois à la surface de l'élément liquide (rig. 15).

Fi||. 15. — Her pJiospLoi'i:c

r£AU DE MER. 57

L*influence du fond sur la teinte de la mer semblerait devoir se borner au cas où les profondeurs sont très-petites. L'eau de mer absorbe, en effet, si rapidement les rayons lumineux, que, sur une épaisseur peu considérable, elle devient totalement opaque. Bien des observations, et entre autres la suivante, faite par M. de Tessan sur le banc des Aiguilles au sud de TÂfrique, montrent que même dans le cas de grandes profondeurs, Tinfluence du fond sur la couleur de Teau est encore sensible.

« La mer a très-visiblement changé de couleur à notre arrivée sur le banc des Aiguilles, dans la matinée de ce jour. Comme nous suivions à très-peu près la direction même du courant qui nous emporta avec rapidité, cette variation de teinte ne peut pas être attribuée à une coloration particulière de Teau, et l'on doit admettre nécessairement que c est un effet de la couleur du fond luî-méme, dont la teintejaunâtre, transmise à travers la couche d'eau, se mêle à la teinte bleue normale de cette eau pour lui donner la teinte verdâtre observée. »

Or la profondeur étant de plus de 200 mètres en ce point, la lumière solaire réfléchie par le fond avait parcouru 400 mètres d*eau sans s*éteindre, puisqu'elle était encore assez intense pour influencer la couleur de Teau.

La contradiction entre ce fait et la théorie n'est qu'apparente. Regardez, en effet, à travers un corps peu diaphane, une surface très-éclairée, mais peu étendue ; regardez à travers le même corps une autre surface beaucoup moins éclairée, mais d'une grande étendue ; puis éloignezles simultanément. La première disparaîtra d'abord, et l'autre continuera longtemps encore à être visible. On reconnaît aisément que nous sommes en présence d'un phénomène du même ordre, vu l'étendue du banc des Aiguilles. Le banc est une large surface éclairée faiblement ; on l'aperçoit à une grande distance à travers un milieu imparfaitement diaphane.

On doit se garder d'une illusion très-commune dans l'appréciation de la couleur du fond de la mer. Ainsi l'on

3S LES MEBVEILLES Dt FO>"D UE LA MER.

se demande pourquoi le sable blanc change la couleur de l'eau. Il ne devrait, paraît-il au premier abord, que la teinter légèrement de blanc. Or le sable est blanc quand on l'a tiré de l'eau, séché et eiaminé dans l'air. Envoyez sur lui des rayons de lumière rouge, verte ou de toute aulre nature : il prend la couleur de la lumière qu'il reçoit. L'eau parait bleue quand on la voit par réflexion; par transparence, elle est verte. Le sable reçoit, au fond de la mer, de la lumière verle ; il ne peut donc paraître blanc.

Fïg. li. — Marche dfs rayons de lumière dans l'eau el à s> surface.

Il y a, dans le fond, une teinteverdâtre qui se mélange à celle de l'eau. En un mot, il faut, dans tous les cas, tenir compte de ce que le fond de la mer ne reçoit qu'une lumière verte, au lieu de la lumière blanche qui tiaverso notre atmosphère.

Quand la surtâce de la mer n'est pas unie, les remarques précédentes cessent d'être applicables. Les ondulations ou vagues font arriver à l'œil de l'observateur de la lumière qui a passé dans l'eau en même temps que de la lumière réfléchie. La première est celle qui, tombant sur la partie antérieure d'une vague, s'y réÔechil et pénêlre dans la

lEMS DE MER. 30

parlie supérieure de la vague suivante avant d'arrivrr k l'œil. Celle lumière transmise est verte. Si elle domine la lumière riflÉchie, qui estbleue, lavague parait jaune verdâtre. DurPste, on conçoit que des orientations différentes de la vague par rapport au soleil contribuent, ainsi que ses changements de forme, à varier les jeus de lumière. Cette propriété optique des vagues permet de reconnaître de loin des changements des vents à des tons différenls de la mer.

On rencontre dans la mesure des tempéi'alures les mêmes difflcultès que dans le puisement de l'eau sous-marine. Le thermomètre subit en effet, outre l'influence de la température, celle de la pression exercée sur lui par l'eau environnante. Cette dernière, peu importante présde la surface, devient énorme quand la profondeur est de plusieui's milliers de mètres.

M. Despret!". a proposé de laisser le tliermomèlre ouvert, de manière que la pressiun s'exerce à la fois à l'inlérieui' et à l'extérieur du liibe.

Généralement on préfère enfermer l'instrument dans une enveloppe très-solide et fermée hermétiquement. Cette enveloppe, en cuivre ou en fer, est bonne conductrice de la chaleur. Le thermomètre qu'elle protège se met donc facilement en équilibre de température avec Teau environnante.

La température des couches profondes n'est pas la même que celle des couches superficielles. On est donc forcé d'employer des instruments qui gardent la trace des températures extrêmes par lesquelles ils ont passé.

Pour cela Pérou prenait une enveloppe formée d*une substance mauvaise conductrice de la chaleur. L'appareil, laissé longtemps dansTeau, prenait à la longue la température des couches ambiantes. Lorsqu'on le relirait, il n'avait pas le temps de varier sensiblement avant qu'on eût lait la lecture.

Bunten a imaginé son appareil plongeur pour atteindre au même but. Le thermomètre n'a rien de particulier : il est enfermé dans un tube; une soupape, qui s'ouvre de l'extérieur à l'intérieur, laisse pénétrer l'eau de la mer, mais l'empêche de sortir lorsqu'on retire l'appareil. Il est facile de voir qu'on n'est pas sûr de la profondeur à laquelle cette eau a été puisée, qu'on se trouve alors dans le cas de Pérou, c'est-à dire qu'on a simplement une enveloppe formée d'un corps mauvais conducteur. Enfin la pression de l'eau, contre laquelle on ne s'est pas garanti, fausse les indications. Le plongeur de Bunten ne peut donc servir pour de grandes sondes.

Le moyen considéré longtemps comme le meilleur consiste à enfermer un thermomètre métastatique de Walferdin dans une boite très-solide en fer forgé ou en cuivre, et de noter, au retour de l'instrument à bord, la température la plus basse qu'il a indiquée. Nous avons toujours supposé que l'enveloppe protectrice n'a pas été broyée ; malheureusement cet accident arrive quelquefois encore.

La fragilité de cet appareil est un des motifs qui ont engagé les constructeurs à le remplacer. M. Johnson songea

L'ËAU DE MER. 41

d'abord à utiliser la propriété de dilatation que possèdent les métaux sous l'influence de la chaleur. Le thermomètre métallique de Johnson se compose de deux lames de cuivre fixées sur une monture solide, et terminée à sa partie inférieure par un ressort en caoutchouc destiné à amortir les chocs. Par l'effet de sa dilatation, le cuivre met en mouvement un système d'aiguilles doubles qui indique les températures.

M. Siemens, après H. Johnson, a eu recours à l'électricité. Il a construit un très-remarquable appareil différentiel dont les indications sont fournies à l'aide de deux courants transmis à travers des bobines de fil de platine. « Une bobine est immergée à la profondeur d'expérimentation, pendant qu'une autre est placée dans un vase contenant de l'eau. Avant l'observation, on égalise la température avec de la glace, ou l'on chauffe l'eau, jusqu'à ce qu'il y ait équilibre entre la température du vase et celle du fond. Aussitôt qu'elle est établie, un galvanomètre d'une construction particulière très-ingénieuse, indique automatiquement sur le cadran la température du lieu d'observation. Quelque séduisante que soit cette invention, elle a le défaut grave d'être incompatible avec les oscillations du navire et d'exiger des précautions embarrassantes pour identiiier les températures. Ces thermomètres de M. Siemens ont été placés à bord du Challenger^, »

Diminution de la température de la mer à mesure qu'on s'éloigne de sa surface. — Irrégularités introduites dans cette loi par les courants sousmarins. — Température constante et uniforme du fond de l'Océan. — Causes principales des courants sous-marins.

La température de l'atmosphère diminue à partir du niveau de la mer. Celle de la mer diminue en général à partir de sa surface. Dans la mer, la variation est trèsfaible, du jour à la nuit et même d'une saison à Tautre. A une faible profondeur, elle devient nulle.

* Jules Girard, les Explorations sous-marines.

Les eaux superficielles sont chaudes à l'équateur et glacées aux pôles. Entre ces deux latitudes extrêmes, les températures sont moyennes, mais elles sont loin de décroître régulièrement de l'équateur aux pôles. Les courants marins, brassant les eaux, masquent en effet la loi du décroissement.

La relation entre la température et la profondeur est également très-compliquée.

Plusieurs courants se superposent en effet ; les uns sont chauds, les autres froids» et leurs directions se croisent de mille manières. On conçoit qu'il puisse y avoir plusieurs lits successifs de courants, à condition que leur densité augmente avec la profondeur à laquelle ils sont situés. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer la rapidité avec laquelle la température varie dans les sondages à partir d'une profondeur dépendant de l'épaissemr du courant superficiel, pour rester encore longtemps constante pendant que la sonde continue de descendre.

D'autres faits révèlent l'existence de courants superposés. De grandes sondes thermométriques ont donné 5^, 1 à une latitude de 43<>, et 3% 2 sous l'équateur, à la même profondeur de 1,800 mètres. Gela tient à la direction de courants sous-marins venant, les uns des pôles, les autres de l'équateur.

On a trouvé dans la zone torride jusqu'à -+- 1** centigrade à 3,700 mètres de profondeur, tandis que la température était de 26° ou 27<*àla surface. Ce résultat surprendra moins si Ton songe que l'eau de mer n'a pas, comme l'eau douce, un maximum de densité à -H 4° et que, les eaux se laissant difficilement traverser par les rayons du soleil, elles gardent à très-peu près la température des lieux où elles ont longtemps séjourné. Les eaux polaires décèleront donc leur présence au marin par un abaissement subit de la température de la mer, les eaux équatoriales porteront jusque dans les zones arctiques une température douce et rappelant la portion du globe d'où elles sont parties.

En général, un courant est d'autant plus dense qu'il est moins chaud. Les courants superposés ont donc des températures diminuant en même temps qu'ils sont situés à une plus grande profondeur. On a cependant observé le contraire dans les mers polaires. La température y croît dans certaines limites avec la profondeur, et accélère la fusion dont la partie inférieure des champs de glace est le siège.

La neige et la glace conduisent mai la chaleur. On sait que le cultivateur appelle la neige de tous ses vœux pour protéger contre les fortes gelées les pousses délicates du blé semé avant l'hiver. La glace produit le même effet dans les régions arctiques que dans nos contrées. Des mesures thermométriques ont montré que, par un froid de 47^ centigrades au-dessous du point de fusion de la glace, l'eau était restée relativement chaude sous une couche de glace de 10 métrés d'épaisseur, puisqu'elle n'était descendue qu'à 2<» au-dessous de zéro.

Les eaux chaudes se trouvent à l'équateur prés de la surface. Au pôle, elles sont au fond, tandis que les couches superficielles sont généralement trés-froides. La température du fond est assez uniforme sur toute la terre, et peu différente de 0<>.

On ne trouve pas dans les mers intérieures une aussi grande différence entre la température de la surface et celle du fond. La Méditerranée, par exemple, reçoit les eaux de la surface océanienne par le détroit de Gibraltar, tandis que les couches profondes se meuvent de la Méditerranée vers l'Océan *. Par suite, ce sont les eaux chaudes de l'Océan qui pénétrent dans cette mer inté

* La première idée des courants sous-marins de Gibraltar fut donnée par un fait curieux. Un brick corsaire, coulé bas en vue de Ceuta, disparut. Le courant est très-fort en ce point, et va de l'ouest à Test. Combien ne fut-on pas surpris de voir quelque tempe après le brick reparaître à plusieurs lieues à l'ouest du point où il avait été coulé ! Son transport ne pouvait avoir été produit que par un courant sous-marin de direction contraire à celle du courant superficiel.

44 LES MERVEILLES DU FOND DE Ik MER.

rieure, et Taction du soleil s'exerçant dans un bassin fermé d'une manière beaucoup plus constante que dans l'Océan où les eaux polaires viennent se réchauffer à Téquateur, le fond doit en être à une température moins basse. La mer Rouge présente le même phénomène que la Méditerranée, les courants de Bab-ei-Mandeb sont analogues à ceux de Gibraltar. La mer Rouge est Tune des plus chaudes du globe ; la vie pullule dans tous ses recoins ; c'est là que les polypiers édifient leurs plus gigantesques remparts de pierre.

Si l'on creusait sur le rivage un puits de 3,700 métrés de profondeur, la température serait au fond du puits environ de 15* centigrades. Or nous venons de voir que la température du fond de la mer est assez constante et voisine de 0<*. Quelle perturbation l'eau n'apporte-t-elle pas dans la distribution de la température sur Técorce terrestre !

L'Océan est remué par la chaleur jusque dans ses abîmes. Les inégalités de température et de salure donnent naissance à des courants de surface et à des courants profonds.

Nous passerons sous silence les agitations superficielles qui ressortent de notre sujet, et qui produisent les vagues et les raz de marée. Ce dernier phénomène, souvent effroyable, est presque toujours dû à un tremblement de terre ou à une éruption volcanique. Le raz de marée d'Acapulco, célèbre dans l'histoire des révolutions géologiques modernes, n'avait pas d'autre cause (fig. 16).

¥ig. 16.— Haï da maréaà Actpulca

Universalité da travail de sédimentation. — Coup d'œil général sur le mécanisme de la sédimentation. — Action des vagues sur les rivages.

Depuis le rocher ou le monstrueux cétacé jusqu'à la molécule vaseuse et à Tinfusoire que l'eau charrie à des distances énormes de leur point originel ; depuis l'algue et le polypier jusqu'à l'habitant des forêts ou à l'oiseau qui plane fièrement dans les airs, le bassin géogénique absorbe tout. Le travail de la sédimentation est universel.

Pour mieux comprendre le jeu de la sédimentation, suivons-le dans ses différentes phases. La roche fixée sur le sommet de la haute montagne vole en éclats en hiver par suite des variations brusques de la température ; ou bien elle se fissure lentement, et les agents atmosphériques, exerçant continuellement sur elle une action destructive, la détachent et la font rouler dans le lit du torrent. Ce dernier déchaîne contre elle sa fureur. 11 broie les quartiers de rochers qui entravent sa course désordonnée; les fragments, heurtés sans cesse les uns contre les autres, se brisent eux-mêmes et leurs angles s'émoussent. Laroche rencontre dans la plaine la rivière au cours moins tumultueux ; elle devient galet et s'arrondit de plus en plus. La rivière pousse lentement le galet vers la mer et diminue incessamment son volume. Du galet elle fait du gravier, le gravier devient sable et le sable embarrasse le

48 LBS MERVEILLES DU FOND DE L.i UER.

lit du large fleuve. Le fleuve entraîne le sable e( les terres détrempées qui bordent son empire jusqu'à la mer, où it les dépose à une distance plus ou moins grande du rivage, suivant leur ténuité.

Les petits cailloux restant sur le bord, les sables sont déposés plus loin, la vase légère va former les dépôts de Inutft mer.

Los roches de la côlc appoHent leur tribut à la conslruclion du sol marin; elles contribuent amplement à combler par leurs débris ces abîmes dont l'exhaussement lent et continu finit par modifier notablement l'aspect de notre globe. Sans cesse batlues par les flols, elles cèdent prlit à petit devant des attaques sans cesse renouvelées. Mais l'action des vagues est très-différente suivant la nature et la forme des côtes.

DÉPOTS En TOIB DE PORHATION AU FO^D DES UEItS. 40

La pesanteur pousse leurs débris vers les points les

plus profonds de la mer; les courants favorisent celte

tendance. Nous avons vu, dans l'un des précédents cha-

pitres, que l'écorce de notre globe est sillonnée de rides se réunissant pour former dos bassins, cavités sépart^es

les unes des autres par des lignes de faite plus ou moins nettemenr accentuées.

le géographe étudie les bassins des fleuves. Ce sonl les

régions où les eaux tendent à se réunir en un seul courant situé dans la partie )a plus basse du bassin, pour se diriger vers le point le plus bas, le niveau de la mer. Ce n'est pas là que s'arrête pour nous le bassin. Nous le suivons sous les eaux océaniennes, nous descendons aussi profondément que nous le pouvons, jusqu'à ce que nous arrivions en un point central, d'où l'on ne peut marcher dans aucune direction sans monter. Nous circonscrivons autour de ce point, par une ligne de faîte, une région plus ou moins étendue, et nous avons un bassin, que nous appelons géogénique pour le distinguer du bassin géographique.

Les bassins du Rhône, de l'Èbre, de l'Arno et du Tibre se réunissent à plusieurs autres plus petits pour constituer un vaste bassin géogénique. La mer Tyrrhénienne est Tune des divisions de ce grand bassin ; les golfes du Lion, de Gênes en sont deux autres.

L'action de la mer sur les rivages n'est pas moins importante que celle qu'elle exerce dans les phénomènes de sédimentation ; mais notre but est d'envisager surtout ce qui se passe dans les fonds océaniques, aussi nous bornerons-nous à énumérer seulement les phénomènes superficiels, à rappeler au lecteur que les vagues dégradent les côtes abruptes (fig. 17) et qu'elles y exercent une œuvre de destruction plus ou moins profonde, suivant la disposition des assises géologiques qu'elles attaquent sans cesse (fig. 18 et 19).

Dépôts de haute mer et dépôts côtiers. — Importance en géologie des dépôts côtier pour reconnaître les limites des anciennes mers. — Dépôts des mers françaises.

Les sondages pratiqués en grand nombre peuvent seuls nous apprendre la nature des dépôts sous-marins. Quand ils sont faits par de grandes profondeurs, ils indiquent généralement la présence de roches trés-divisées. Pour en citer qu'un exemple, rappelons qu'à 70 lieues au sud

nÉPUIS EN VOIE DE FOhMATEON AU FOHD DES MERS. 51 des îles Alèoutiennes, à 2,800 mètres on trouve du sablc^ fin et de la vase.

Les hauLs-fonds ne se rencontrant qu'à une distance notable des côtes, les corps les plus considérables et les plus lourds n'ont pu être emportés aussi loin jiar les courants. Si des débris d'animaux et de plantes y tombent

Fig. 20. — Roches percées i jour.

directement de la haute mer, ils conservent leurs arâtes vives et leur forme; le calme de ces contrées encore mystérieuses leur permet de rester indéfiniment à la place qu'ils ont adoptée d'abord, sans que rien les fasse changer. L'entassement des matériaux se fait lentement, sans secousses. Ils s'amassent en couches horizontales assez homogènes; les roches qui en résultent sont comactes et à grain fin.

Les rivages el les zones peu profondes sont en général occupés par des galets et par des corps trop volumineux, pour être entraînés par les courants vers la haute mer. Les matériaux qui constituent les dépôts littoraux subissent rinfluence du mouvement continuel de l'eau. Ils ont perdu leurs angles et ils tendent vers la forme ovoïde, ils fi*usent et ils se renouvellent sans cesse. Une fois réduits par les frottements à des dimensions moindres, ils sont entraînés plus loin du rivage; d'autres les remplacent pour subir ensuite le même sort.

Les dépôts des rivages n'ont ni la même constance, ni la même régularité que ceux de la pleine mer dans les endroits profonds. Ils ne présentent pas, comme ces derniers, une structure compacte, et c'est seulement dans les dépôts de haute mer que Ton peut trouver des angles bien saillants, des formes bien conservées.

L'action des vagues s'étend à une faible profondeur, surtout dans les cas ordinaires d'une agitation moyenne; aussi les dépôts littoraux sont-ils généralement peu considérables, mais leur importance théorique est Irèsgrande. La connaissance précise de leurs caractères permet, en effet, dans mainte circonstance, au naturaliste de constater les oscillations de la mer, son retrait ou son empiétement, et de mesurer par suite les mouvements incessants de l'écorce terrestre.

Nous empruntons les détails suivants à un travail présenté à l'Institut pendant les premiers mois de 1867 par M. Delesse. Ce mémoire est une étude trés-complèle des dépôts qui se forment de nos jours sur les côtes de France, des relations qu'ils ont avec les courants, les animaux marins et surtout avec la nature des roches attachées à la rive.

Le dépôt littoral des rivages français présente une composition minéralogique assez variée au niveau de la marée haute, parce qu'il renferme les débris provenant des falaises voisines. Mais, au niveau de la marée basse, il est beaucoup plus uniforme dans l'Océan; il reste môme

constant sur une grande étendue. Alors, quelles que soient les roches qui concourent à sa formation, la mer ne tarde pas à les détruire; en sorte que Ton y retrouve surtout les corps qui résistent bien à son action à cause de leur dureté ou de leur inaltérabilité.

De tous les minéraux du dépôt littoral de marée basse, le plus important est de beaucoup le quartz hyalin. Il y est répandu à profusion, souvent même il le constitue presque entièrement. Ce résultat s'explique par sa dureté et son abondance dans les roches.

Les argiles se voient dans le dépôt littoral au fond des golfes et des anses retirées; mais elles sont surtout entraînées à l'état de limon, et e^^les vont se déposer dans le calme des mers profondes. D'un autre côté, lorsque des couches d'argile ou de schiste affleurent sur un rivage, comme à Honfleur, la proportion d'argile contenue dans le dépôt littoral peut devenir très-grande.

Le carbonate de chaux (ou calcaire) est en proportion très- variable. Il peut provenir, soit des roches calcaires, soit surtout (le restes de mollusques. Dans la Méditerranée, il est très-abondant sur les côtes calcaires, comme celle de Nice ou de Marseille ; ses grains y sont toujours bien arrondis. Dans l'Océan, le calcaire ne forme qu'une assez faible proportion du dépôt littoral, le balancement des marées Te dissout et l'use rapidement, en sorte qu'il ne tarde pas à disparaître, lors même qu'il est pierreux ou compacte. C'est ce qui s'observe entre le Havre et Dunkerque, ou bien au pied des falaises des Basses-Pyrénées. Il arrive même que le dépôt littoral, formé sur un rivage de craie ou de calcaire friable, ne contienne pas trace de débris calcaires. Sur les côtes de France, baignées par l'Océan, le carbonate de chaux du dépôt littoral provient presque entièrement des tests sécrétés par les mollusques de l'époque actuelle. Il est en fragments anguleux ou faiblement arrondis, et il résiste beaucoup mieux à la destruction que les calcaires les plus compactes. Aussi voyonsnous une côto dépourvue de calcaire, comme celle de la

Bretagne, présenter cependant un dépôt littoral très-riche en carbonate de chaux, qui est exclusivement fourni par des débris de coquilles.

Si l'on s'éloigne du rivage, la profondeur augmente, en même temps le dépôt marin change de propriétés physiques et chimiques. Ainsi, le grain de ce dépôt diminue, et la proportion de carbonate de chaux s'accroît ; cette transformation est même parfois assez rapide.

L'ensemble de ces recherches montre que le dépôt littoral a des caractères variables avec les bassins hydrographiques auxquels il appartient, et avec les côtes émergées et submergées sur lesquelles il se forme ; mais dans l'Océan, il reste constant sur de vastes étendues *.

Charriage des roches par les glaces flottantes.

Lorsque l'eau charrie les roches, elle entraîne les plus légères et les plus ténues plus loin que les graviers, ceuxci plus loin que les galets, ces derniers enfin plus loin que les gros blocs de pierre. La glace est encore pour les matériaux de l'écorce terrestre un puissant et majestueux moyen de transport. Mais elle emporte tout pêle-mêle, et elle dépose indistinctement mélangés les fragments de toute nature emprisonnés dans les mailles serrées de ce filet fragile.

Tous les ans, nous voyons nos rivières se couvrir d'une couche déglace; an printemps la chaleur fond cette couverture solide, et les glaçons courent en désordre vers la mer. Ce phénomène constitue la débâcle annuelle. Les eaux qui touchaient à la rive ont englobé dans leur solidification des cailloux et de la terre. Si la rivière est complétement gelée, comme il arrive quelquefois dans les contrés septentrionales, tout le lit contribue à charger les glaçons de débris qu'ils transportent plus loin.

* Delesse, Recherches sur le dépôt littoral de la France. (Comptes rendus de Vlnstitut de France. N® du 28 janvier 1867, pages 165 et suivantes.)

DEPOTS ES VOIE DE FORMiTIOS AU FOND DES IIERS. 55 Le phénomène dont nous sommes témoins une fois par an se produit sur une grande échelle dans les mers polaires. Les glaciers y descendent souvent des montagnes jusqu'à la mer. Leur surface etleurinlèrleur sont remplis de blocs de rochers, de graviers et de boue. Une cause quelconque délache-t-elle du glacie une masse plus ou moins considérable, le radeau gelé flotte sur la mer et obéit aux vents et aux courants marins qui le poussent vers réqu,ileur. Cliemin faisant, les chocs des uns contre les autres, les vagues et la fusion dont leur surface est

trajet ries ioc-liergs

lesiége les détruisent, et ils abandonnent successivement leur chargement de matériaux terrestres. Ces délais tombent pêle-mêle au fond de l'eau. Ils entrent dans l'appareil de la sédimentation.

Les dépôts dus au charriage des glaces atteignent à la longue de grandes épaisseurs. Le banc de Terre-Neuve paraît avoir élé ainsi formé. Tous les ans des courants froids venus de la mer de Baffin visitent Terre-Neuve avec leur imposant cortège de banquises et de montagnes gelées. Us rencontrent près de cette ile le Gulf-Stream ; les

glaces disparaissent, rongées par les eaux dont la chaleur les raine rapidement. Les terres et les roches tombent au fond.

Chaque çinnée le courant chaud les arrête au même point. Les glaces brisent tout sur leur passage. Un simple cours d'eau oppose à leur marche une barrière infranchissable. Les débris s'accumulent tous les ans près de Terre-Neuve sans jamais empiéter sur le domaine du courant mexicain. Quelle série de siècles n'a-t-il pas fallu pour que le dépôt sous marin ait dominé les abîmes voisins de 7,000 à 8,000 mètres !

L'influence des glaces polaires est donc assez considérable pour modifier à la longue le relief du globe. Elle se fait sentir sur de très-grandes étendues, puisque le charriage s'étend aujourd'hui jusqu'au 40^ degré de latitude darjs riièuiisphère boréal, et au 36« dans riiémisphère austral.

Eau d'origine terrestre. ^ Entonnoirs. — Aveu. — Kalavotron. — Sinkholes. — Geysers. — Sources sous-marines. — Dépôts geysériens. — Couches oolilhiques.

Les eaux répandues sur la terre pénètrent dans ses proondeurs jusqu'à une certaine distance de sa surface. L'imbibition se fait par les régions sablonneuses, par les terres meubles de toutes sortes et même par les roches les plus dures. Ces dernières se fissurent sous l'influence des variations de température, et les fentes servent de conduit k l'eau pour pénétrer dans l'intérieur de Técorce terrestre.

Les terrains calcaires ont une structure caverneuse. Ils cachent des gouffres dont les noms diffèrent suivant les pays. Ce sont des entonnoirs ou puits dans le Jura, des sinkholes en Amérique, deskatavotron en Grèce, et des aveu dans le midi de la France. La vallée du Mississipi et celleç de ses affluents sont remplies de sinMo/es. Les entonnoirs se Ircjuvent même quelquefois sur le trajet des fleuves. En somme, de quelque manière que se produise l'absortion

de l'eau pcir Técorce terreslre, celte absorption est trèsconsidérable.

Après un séjour plus ou moins prolongé dans les entrailles de la terre, Teau revient à la surface. Les sources, les fontaines jaillissantes, les puits artésiens, les geysers, n'ont pas d'autre origine. Les geysers * sont des sources

*■ La Lilloise^ commandée par M. de Blosseville, se perdit dans les glaces lors du voyage entrepris par ce brave et savant officier pour explorer la côte orientale du Groenland. Une expédition scientifique, dirigée par M. Paul Gaimard, fut envoyée à la recherche des traces de la Lilloise, 1/Istunde et le Groenland furent explorés pendant les années 1855 et 1836. M. Lottin, qui a rédigé la partie physique du voyage, décrit, ainsi qu'il suit, les éruptions du grand Geyser (ou Geysir, dans la langue du pays).

c Le 25 juin, à deux heures du matin, nous avons dressé nos tentes sur le terrain des Geysers ; une colonne de fumée peu intense s'élevait au-dessus d^ chacune des ouvertures, dont elle annonçait ainsi l'existence. Le bassin du grand Geyser é.ait plein, les eaux calmes, sauf quelques bouillonnements très-légers au centre. La pluie tomba pendant la majeure partie de cette journée, que nous passâmes assez tristement, car, malgré notre ardent désir, il n'y eut aucune apparence d'éruption. La nuit fut également paisible; puis le lendemain 24, à quatre heures du matin, après vingt-six heures d'attente, le grand Geyser fil entendre de sourdes détonations, comparées avec justesse aux décharges. d'une artillerie éloignée; mais il ne montra que quelques bouillonnement:; qui atteignirent au plus un quart de mètre de hauteur, accompagnés de dégagements de vapeur et suivis d'épanchements d'eau. De sept heures à huit heures du soir, il gronde dé nouveau, bouillonne et déborde au milieu d'une vapeur intense, puis rentre dans son état de tranquilité.

<( Dans la nuit du 24 au 25, quatre fois de sourdes détonations, plus fortes que les précédentes, font trembler le sol à quelques pas du cône; entre minuit et une heure, entre deux heures et trois heures, et deux fois entre quatre et cinq heures. Chacun de nous veille à son tour, pour ne pas laisser passer inaperçu le moindre symptôme du phénomène ; à chaque alerte, nous sommes tous debout ; mais, après quelques bouillonnements accompagnés de nuages et de vapeurs, l'eau se devenue sur les parois du cône, le bassin reste plein, et tout rentre dans le silence.

« Enfin, le 25, vers deux heures trente minutes du soir, nous provoquons une éruption en versant dans le puits des pierres et des mottes de tourbe. Peu après les détonations se font entendre, le sol éprouve plusieurs secousses sensibles, toujours dans le sens vertical , puis l'éruption a lieu ; deux fois d'énormes bouillons de 0'»,80 à

intermittentes d*eau bouillante observées pour la première fois en Islande, où elles sont très-remarquables.

Le retour de Teau vers la surface terrestre se fait sous la mer comme sur les continents. Des observations nombreuses de sources sous-marines d'eau douce le prouvent.

Plusieurs ont été remarquées snr le littoral méditerranéen. D'après M. de Villeneuve-Flayosc, celles qu'on rencontrée entre Perpignan et la Spezzia, à une distance du rivage plus ou moins grande, ont un débit total de 50 mètres cubes par seconde. La Seine donne moyennement 150 mètres cubes pendant le même temps.

'On voit dans le golfe de la Spezzia, à 50 mètres du rivage, une sorte de boursouflure dans la mer; elle a 25 mètres de diamètre sur O^jS à 0"',4 de hauteur. Quand la mer est calme, on reconnaît très-bien une multitude de jets verticaux s'élevantdu fond. L'eau qui produit ce phé-

1",30 de hauteur se manifestent à la surface, au-dessus du puits, une masse de vapeurs se dégage et les eaux débordent bruyamment ; puis tout à coup elles s'élancent avec fureur et forment une immense gerbe dont les épis, perçant la vapeur, retombent sur eux-mêmes dans le bassin qui déborde de toutes parts. Les pierres envoyées par nous, quelques instants auparavant, sont rejetées avec violence, et plusieurs jets sont salis par la tourbe délayée.

« La gerbe diminue gradueUement de hauteur, l'éruption semble approcher de sa fin; mais soudain, par un violent et dernier effort, l'eau s'élance et atteint sa plus grande hauteur, puis tout s'apaise, et le Geyser reste enveloppé d'un nuage de vapeurs blanchâtres, qu'une brise légère emporte vers l'ouest.

« Les Geysers sont situés à 15 milles environ au nord-est de Skalholt, et à 22 milles au nord-nord-ouest du mont Hécla, au pied des collines de Laugarfell. Une petite rivière, la Beina, barrée par de fréquents rapides, coule â l'est, et à environ 200 mètres des Geysers. Elle reçoit les eaux de ces sources, qui s*y rendent dans des conduits tapissés de silice (matière qui forme les cailloux blancs de nos rivières). Les Geysers sont répandus sur un espace d'environ 500 mètres du nord au sud, sur 100 mètres de l'est à l'ouest ; il y a une quarantaine d'ouvertures, de formes et de dénominations différentes. Le nom de geysir (fureur), ou geyser proprement dit, est affecté aux puits dont les eaux sont jaillissantes; leur orifice est ordinairement circulaire et bordé d'une lèvre due à la silice déposée par les eaux, d

nomène est douce ; c'est celle d'une source sous-marine. Sa plus grande lègèrelé la fait remonter à la surface avant qu'elle ail eu le temps de se saler. A quelque distance de l'embouchure du Galesus, dans le golfe de Tarente, il s'élève du fond de la mer un jet si puissant, qu'on peut y puiser de l'eau douce presque sans mélange d'eau salée. Un jet semblable existe dans l'étang £alè de Tliau,

près de Celte; l'eau potable jaillit si rapidement qu'elle produit des vogues.

Un véritable fleuve souterrain a de même son embou* chure sous la mer près de Raguse,

Les ports de Cattaro et d'Aulona renferment de pareilles sources d'eau douce.

Près de l'embouchure de l'Achéron, au milieu de la mer, sur une étendue circulaire d'environ 15 mèlrea de diamètre, s'élève en grande abondance et avec force un

jet d'eau douce, le même probablement dont parle Pausanias {Arcad.^ Vil).

Un courant s'élance du fond de la mer près de Tortose, sur les côtes syriennes; il a tellement de puissance qu'on y puise l'eau douce. Pline décrit des phénomènes analogues près d'Arcadus.

Le golfe d'Argos fournit un exemple d'une riche source nommée Anavolo, située entre Kiveri et Astros. Les relations des anciens, bien qu'un peu incertaines, prouvent qu'elle est en activité depuis 1,700 ans au moins. Le colonel Leake {Voyage en Grèce, t. 11, p. 480) en parle ainsi : « La colonne d'eau douce ne paraît pas avoir moins de 50 pieds de diamètre. Quand l'air était calme, je remarquais qu'elle jaillissait avec une grande force du tond de la mer, au point de bomber la surface et de l'agiter suivant des couches concentriques jusqu'à plusieurs centaines de pieds de distance. On se trouvait évidemment sur l'embouchure d'un fleuve souterrain débouchant au fond de la mer. »

Ce fait peut, dans une certaine mesure, être assimilé à celui des puits artésiens, si connus maintenant. Des eaux se sont infiltrées dans des terrains perméables. Des couches d'argile ou d'autres matières peu perméables les enferment dans des conduits souterrains débouchant au fond de la mer. L'eau douce, maintenue dans ces conduits, est plus légère que l'eau salée. Si elle arrive en quantité suffisante pour ne pas se mêler complètement à elle, on la voit monter comme l'huile dans l'eau pure.

Aussi rencontre t-on dans toutes les mers des sources sous-marines d'eau douce. Humboldt en a observé une à plusieurs kilomètres au sud de Cuba. La force de son éruption est telle, que les petites embarcations ne s'en approchent pas sans courir quelques dangers. Les navires y puisent fréquemment de l'eau, qui est d'autant plus douce qu'on la prend plus profondément.

Les eaux qui ont séjourné dans la terre s'y chargent de quelques sels. La dissolution se concentre à mesure que

leur séjour s'y prolonge davantage, et qu'elles ont été chercher à une plus grande profondeur une température plus élevée. Le retour à la surface est accompagné, sur le sol immergé comme sur le sol émergé, du dépôt des sels tenus en dissolution.

Il en résulte des couches plus ou moins puissantes, dont Taccumulation modifie le fond de la mer et fournit des matériaux à la sédimentation. Pour réunir sous une dénomination commune les dépôts ainsi formés, il convient de les appeler dépôts geysériens, comme Ta fait H. Alexandre Yézian, en les désignant d'après le phéno* mène qui peut leur servir de type.

Des sources chargées de principes pierreux, ou sources pétrogéniques , leur donnent toujours naissance; mais leur aspect est très-différent suivant que Teau dans laquelle s'épanchent les sources est calme ou agitée. Dans le premier cas, le dépôt se fait tranquillement, la roche engendrée est homogène et compacte. Lorsque Teau jaillit à une faible profondeur ou sur des points soumis à rinfluence des courants marins, les corps menus déjà déposés sont à chaque instant soulevés et retournés de mille manières ; ils présentent successivement toutes leurs faces à l'action pétrogénique. La matière incrustante se dépose autour d'eux en couches concentriques, et leur réunion rappelle vaguement un amas de petits œufs. L'agglutinement de toutes les particules oolithiques par la matière incrustante n'enlève pas complètement au dépôt formé son caractère primitif, et on le désigne sous le nom d'ooliihe (pierre formée d'œufs). La sti'ucture de la roche est dite oolithique.

Les dépôts sous-marins résultant de Taction geysérienne sont beaucoup moins importants que les dépôts dus à la sédimentation purement mécanique. Les forces physiques jouent seules un rôle dans leur production. Or la vie apporte de nombreuses modifications dans l'aspect du sol submergé et dans la nature des dépôts qui s'accumulent au fond des océans. Indépendamment des débris d'ani-

maux et de plantes terrestres entraînés dans la mer et charriés par les courants ou roulés par les vagues, des êtres y vivent et y laissent leurs dépouilles. Une étude rapide de ces êtres est indispensable à quiconque veut se faire une juste idée de cette portion de Técorce terrestre et des phénomènes qui s'y produisent.

Exubérance de la vie dans les profondeurs de l'Océan. — Tableau des mers tropicales. — La vie dans les mers tempérées et dans les mère froides. — Illumination naturelle des obscurs abîmes océaniques.

La vie plaît à Dieu. Partout, nous voyons ou nous sentons cette grande et incompréhensible manifestation de sa toute-puissance. Des myriades d'animaux et de plantes ornent la surface des continents, ou se laissent porter légèrement par les vents. Mais, nulle part, la puissance créatrice ne se révèle avec autant de grandeur et de magnificence que dans les abîmes de TOcéan. Là se trouve le principe de toute vie. La Bible nous peint le créateur planant sur l'abîme et versant dans les eaux les germes de tous les êtres vivants. De nos jours encore, les continents ont beaucoup moins d'habitants que les eaux. La surface de la mer est moins variée que celle des parties solides de notre globe, en revanche aucune région ne peut donner une idée de l'exubérance de vie que Ton trouve dans son sein,

Les formes les plus inattendues, la fécondité la plus merveilleuse, nous remplissent, à chaque pas, d'admiration. Ici nous voyons un arbre fixé sur un rocher. Mais que cet arbre est extraordinaire ! De ses branches nues sortent des fleurs aux couleurs éclatantes; des pétales mobiles renouvellent sans cesse l'eau qui les entoure, et

les petits êtres qui les touchent deviennent la proie de ces fleurs animées.

Voyez-vous plus loin briller deux yeux sur la vase ou le sable fin? une forme vivante s'en détache, et une feuille s'élève, en ondulant dans l'eau ; elle soulève autour d'elle

Fig.îî. — Poulpe.

un nuage de sable ou de terre. Cette forme vivante est un turbot ou une sole. Au moindre danger, elle se retire au fond, et, se mettant à plat, elle devient presque, invisible. Tel est le seul moyen de défense de ces animaux, qui, sans cette ruse, offriraient une proie trop facile à presque tous les poissons. L'un des côtés du corps est blanc.

Tautro, où sont les yeux, est bruii verdâtre, comme le fond de la mer.

Et ce faisceau de serpents qui s*agite à l'entrée de celte caverne! ils se tordent de mille manières et saisissent les animaux qu*un mauvais destin entraine dans leur voisinage. Tout à coup, ils se précipitent hors de leur ténébreuse retraite ; un corps armé d'un bec acéré les retient ; deux yeux énormes éclairent la marche du monstre le plus hideux que l'imagination puisse enfanter.

Mais une forme gigantesque s'avance rapidement. Une lutte terrible va s'engager. Le monstre aux longs bras vomit un noir venin ; un épais brouillard infecte au loin les eaux, son ennemi s'enfuit et le poulpe continue ses chasses dans un domaine dont peu d'animaux osent s'approcher.

La lourde masse des baleines, les formes élégantes de l'argonaute, le crabe armé d'une épaisse cuirasse, l'oursin qu'on prendrait difficilement pour un animal, sans les mouvements de ses baguettes et de ses petits tubes locomoteurs, les innombrables essaims des poissons qui sillonnent en tous sens l'Océan comme les oiseaux fendent l'air, les immenses bancs de méduses transportés par les courants marins comme les nuées de sauterelles émigrant sur l'aile des vents, tous ces hôtes de la mer donnent à leur élément une étrange animation.

Voyez-vous, dans les hautes herbes, à l'embouchure de ce grand fleuve, un long poisson qui peut mesurer de 2 à 6 mètres de la tête à l'extrémité de la queue? Sa forme rappelle une colonne pentagonale. Il est là blotti, silencieux, immobile. Son museau est garni de grandes lèvres bénignes, des barbillons flottent tout autour, semblables à de petits vers. Belle proie pour les poissons qui passent dans le voisinage ! Mais ces vers sont sous la garde d'un grand monstre. Le petit chasseur s'avance avec précipitation pour les saisir. Les lèvres se séparent, l'imprudent est englouti. S'il a été cette fois le jouet d'une illusion, n'avait-il pas souvent donné la chasse à des vers aussi souples et aussi frétillants?

Le ver flotte dans Teau, ou se creuse des repaires dans le sable fin, loin de toute agitation. II se nourrit d'infiniment petits, mais quelquefois il s'attache à de grands animaux, aux dépens desquels il vit comme nous le voyons chez les hôtes des continents. Certaines espèces atteignent plusieurs dizaines de mètres. Partout il rencontre des ennemis voraces. Poursuivis dans Tétang, traqués dans le sable, ces êtres échappent à un anéantissement complet par leur extrême fécondité.

Il semble, du reste, que la nature, a cherché, dans la plupart des hôtes de l'Océan, à compenser par ce moyen toutes les causes de destruction qui les entourent. Quelques poissons de grande taille ont seulement deux ou trois petits, comme la plupart des espèces terrestres, mais que dira-t-on de la fécondité du hareng, du maquereau, de la morue, de l'esturgeon et de tant d'autres habitants des mers ?

On a calculé que, si un hareng pouvait se multiplier pendant vingt ans sans perte de frai ni de fretin, sa progéniture formerait une masse dix fois plus grande que toute la terre. Combien les insectes ne doivent-ils pas être plus féconds,puisqu'ils suffisent à nourrir les immenses bancs de harengs qui assiègent les mers tempérées ?

Dès que nous nous éloignons un peu de la surface, les espèces brillantes et aux formes gracieuses se fondent, pour ainsi dire, dans des organismes plus simples et mieux adaptés à une existence uniforme. Mais quelle richesse dans cette pauvreté relative, quelle profusion de vie dans ces abîmes dont l'abord même nous est interdit!

Les habitants des grandes profondeurs, comme ceux de nos montagnes, sont les plus généralement répandus. Beaucoup sont tout à fait cosmopolites ; d'autres, confinés dans les régions basses, sont séparés par les hauts-fonds de tout le reste du monde comme par une barrière infranchissable. Près de la surface, au contraire, dans cette couche bouleversée par les vents et soumise à des variations notables de température, les animaux présentent des

VtË SOtS-MAllINË. 69

caractères bien différents suivant qu'ils habitent les eaux chaudes de la zone torride ou les régions glacées qui entourent les pôles.

Un courant d'eau tiède sépare des faunes très-distinctes aussi bien qu'un rempart de flammes. Le Gulf-Stream nourrit des êtres pour qui les eaux voisines sont mortelles» et il arrête les espèces habituées aux glaces du Nord. La baleine franche aime les courants froids. Jamais on ne la rencontre qu'à la suite des bancs de harengs ou d'autres petits poissons, dont elle avale des troupes entières. S'avançantdans les rangs serrés de ses faibles ennemis, elle engloutit dans sa vaste bouche des légions de victimes ; elle les retient avec ses fanons dans cette antichambre de la mort, pour les dévorer ensuite nn à un, son étroit gosier limitant son énorme appétit. Le cachalot ne se tient que dans les régions chaudes, il y dispute au terrible requin l'empire de la mer. Le phoque, le marsouin, le narval abandonnent aux dauphins la ceinture équatoriale du globe; ils se cantonnent dans les pays froids, où leur chasse k jrnit des ressources précieuses aux voyageurs dans les zones glaciales.

L'aspect des mers chaudes et celui des mers froides sont donc très-différents. Les acteurs ne sont pas les mêmes. Le paysage offre aussi des caractères presque opposés. Des plantes nombreuses et au port gracieux ornent les coteaux et les vallées. Comme nous le voyons sur terre, ce ne sont pas les mêmes essences qui étalent sur les cimes leurs longs rubans flexibles allongés par les courants, ou qui constituent les pelouses dans le calme des eaux profondes. Les régions tempérées offrent la plus riche végétation. Les plantes y forment ces vastes forêts, bien plus mystérieuses que les bois consacrés jadis aux divinités. Les poissons, les mollusques de tout genre, les crabes y trouvent une abondante nourriture. Mais qui peut se flatter d'avoir pénétré dans l'un de ces repaires? Ne semblent-ils pas à jamais fermés à l'homme? Qui a sondé le mystère de ces immenses forêts, plus épaisses que les

forêts vierges du nouveau monde ? Que de joies et de douleurs, de luttes et de massacres dans ces bois dout notre imagination nous donne vaguement une idéel

Lorsqu'on s'avance vers Téquateur, la végétation devient moins abondante et moins variée. Les eaux trop chaudes ne plaisent pas à la plupart des algues, et, si la végétation sous-marine garde dans les mers équatoriales un cachet de remarquable grandeur et de magnificence, on ne trouve plus en elle toute la délicatesse «t toute Télégance qui caractérisent les zones tempérées.

Les algues se tiennent à une assez grande distance des pôles. Elles craignent le froid des mers arctiques. Longtemps après que les algues ont disparu, le marin trouve encore des animaux. Si des fleurs gardent leur éclat sous la neige qui les préserve des froids trop intenses, les glaces polaires ne semblent pas protéger efficacement les plantes marines. La vie s'éteint au pôle par l'engourdissement. Les plantes paraissent ressentir les premières cet effet. Des rochers, des sables ou de la vase sont les seuls accidents du paysage. Là, plus de ces charmantes retraites où se jouent les hippocampes, ces jolis hybrides de la création ; plus de ces républiques de pierres édifiées à grand renfort d'ouvriers et de temps. La nature semble à bout de ressouixes. Les êtres condamnés à ces tristes solitudes n'appartiennent plus en général à un seul élément. Ils vivent alternativement dans l'air et dans l'eau. C'est comme un chaînon reliant le monde aér. on et le monde sous-marin. La mer, couverte de glaces épaisses, leur fournit pendant l'hiver une nourriture insuffisante. Ils chassent alors les animaux terrestres que le hasard met sur leur route; ils arrivent à se dévorer entre eux, et l'on sait combien leur voisinage est dangereux pour les marins forcés d'hiverner dans ces contrées inhospitalières.

C'est ainsi que la chaleur et le froid arrêtent l'expansion de la vie sous-océanienne.

Il ne faut pas s'éloigner beaucoup de la surface pour trouver les limites de cette zone vitale pourtant si éten-

VIE SOUS-HAHWE. 71

due et en apparence si bornée. A de faibles prol'ondeurs, chaque ondulation de la surface océanique fait passer le tableau par les plus rapides allernatives de Inmiëi-e et d'ombre. Le silence et ï'obsciirilé ne sont bienidt .plus troublés que momenlanément, lorsqu'il plaît à l'homniQ de lancer un câble au fond de la mer, ou que les débris

Fig. îp. — Uijipucan

d'un naufrage descendent dans le réservoir immense d'où jamais ils ne seront lires. Mais avant d'arriver à ces couches profondes, on en Irouve d'autres où le jour ne parvient que rarement et avec peine, et que des légions d'animaux parcourent en tous sens.

A quel astre Incûnnu de nous empruntent-ilsleur lumière? Leur nature leur permet-elle de substituer à la vue un sens plus délicat encore ? Ces animaux voient. Us

sont chargés d'éclairer eux-mêmes leur marche. Us sont phosphorescents.

Les infusoires, on le sait aujourd'hui, ne sont pas les seuls producteurs de la phosphorescence. Cet état brillant de la mer est encore déterminé par des méduses, des astéries, des mollusques, des néréides, des crustacés et même des poissons. Tous engendrent la lumière, comme la lumière engendre Télectricité. Ils multiplient et diversifient les effets du phénomène. Les lueurs qu'ils produisent passent tantôt au verdâtre, tantôt au rougeâtre. On croit voir par moments, dans le sombre royaume, des disques rayonnants, des plumets étoiles, des franges éclatantes. Quelques-uns de ces êtres bizarres paraissent ds loin, comme des masses métalliques rougies à blanc, ou comme des bouquets de feu lançant des étincelles. On voit des festons de verres de couleur comparables aux guirlandes de nos illuminations publiques, et des météores incandescents, allongés ou globuleux, qui se suivent à travers les vagues, montent, descendent, s'atteignent, se groupent, se séparent, décrivent mille courbes capricieuses, et s'éteignent pour se rallumer et recommencer à se poursuivre.

C'est dans les mers chaudes que les poissons-astres brillent de tout leur éclat. Aucune illumination de nos fêtes publiques n'approche de ces splendeurs sous-marines. Avez-vous eu l'heureuse fortune d'assister par une belle soirée d'été aux joutes des lucioles dans les vallons de la Corse ou de l'Italie, à ces courses vagabondes d'insectes lumineux dont les troupes innombrables ressemblent aux étincelles d'un vaste incendie; avez-vous remarqué dans les prés fleuris ce joli petit lampyre qui répand autour de lui une si vive lumière : supposez que lampyres et lucioles deviennent des globes de toutes les formes et de toutes les couleurs, que parfois leurs bataillons serrés éclairent des étendues de plusieurs centaines de lieues carrées ; ajoutez à cela que tous les recoins du sombre «mpire ont leur lumière propre, que tout ce qui nouspa-

raît brun, terne et uniforme quand nous Tobservons au soleil, acquiert, dans les abîmes de TOcéan, ces teintes riches et ces lueurs phosphorescentes que les conteurs arabes ont entrevues [dans leurs songes féeriques, vous aurez un vague aperçu des spectacles offerts par l'Océan au plongeur qui oserait braver les dangers sans nombre d'une excursion sous-marine.

Animaux voyageurs. — Des nids au fond de la mer. — Pèches.

L*homme a de tout temps puisé dans l'observation de la nature les plus utiles renseignements. La mer surtout a aiguisé son intelligence, a Le nautile ou argonaute est l'un des animaux marins les plus anciennement connus , et lun de ceux que Ton regardait comme ayant enseigné aux hommes la navigation. L'espèce qui habite la Méditen^anée (ArgonatUa Argo) devait y être jadis plus répaiH due. Elle se retrouve aujourd'hui dans les parages les mieux abrités, l'Archipel, l'Adriatique, le détroit deMessine. C'est pendant les plus beaux jours, quand Tair est serein, la mer tranquille, qu'on voit flotter l'élégante coquille de l'argonaute, qui nage en refoulant l'eau au moyen d'un tube locomoteur et en étendant au vent deux de ses bras munis de fines membranes d'une couleur argentée. Les autres bras s'allongent, comme des rames, de chaque côté de la coquille. On comprend, en voyant cette vivante et gracieuse carène, ces légères membranes irisées, semblables à de petites voiles, qu'Aristote et Pline aient vu dans le nautile une des merveilles de la mer, et l'aient représenté avectous les attributs de la navigation *. »

On rencontre l'argonaute dans un grand nombre de mers. Ce n'est cependant pas à proprement parler un animal voyageur. A la moindre houle, à l'approche du moindre péril, l'argonaute retire ses bras. Il recharge d'eau sa coquille, et il va chercher le calme au fond de la mer.

* Zurcher et Margolié, Histoire de la navigation*

Il exécute cette retraite avec tant d'habileté qu'on peut bien difficilement le surprendre. Le Vaillant, désirant en obtenir de beaux échantillons dans un de ses voyages au cap de Bonne-Espérance, envoya quelques-uns de ses matelots pour les saisir dans l'eau. A peine ces hommes approchaient-ils les mains, que ces trop clairvoyants animaux se laissaient tomber au fond, et Ton ne put en prendre aucun.

L'attention de l'homme a de tout temps aussi été éveillée par la forme du corps des poissons, sur laquelle paraît calquée la quille des vaisseaux. L'incroyable agilité du dauphin, qui voyage par troupes assez nombreuses et gambade joyeusement autour des navires ; l'apparition d'immenses bancs de poissons et leur disparition presque subite à certaines saisons, tandis qu'on les voit sur d'autres côtes; les migrations annuelles des oiseaux; tout devait laisser supposer à l'homme que les poissons faisaient souvent de longs voyages, et que certaines espèces les accomplissaient régulièrement.

Les circonstances curieuses de ces expéditions périodiques ne furent cependant l'objet d'études sérieuses qu'à l'époque où la surface de l'Océan fut asservie par les nations de l'Occident, lorsque les pêcheries de Terre-Neuve, des côtes de Norwége, d'Angleterre et de Bretagne eurent appelé l'attention des savants sur les poissons voyageurs, dont quelques-uns seulement étaient bien coinius des anciens.

Le thon est de ce nombre. Dans la Méditerranée, qu'il fréquente aujourd'hui comme du temps de Polybe, il forme des phalanges triangulaires. Une pointe en est tournée de manière à fendre plus facilement les flots. La base en est souvent très-étendue. La mer d'Allemagne, les côtes de Guinée, les parages des Antilles, les eaux du Brésil , du Chili et de la Chine en renferment beaucoup.

Le thon recherche, pour frayer, les eaux chaudes. Un grand nombre passent l'hiver dans la partie orientale de la Méditerranée, où ils déposent leurs œufs à des profon-

deurs de 30 à 40 mètres, en évitant avec un grand soin les bas-fonds. Les troupes quittent l*Orieut au mois de mai; elles deviennent alors trés-abondantes près de la Sicile et de l'Italie méridionale. Elles remontent en automne dans la mer Tyrrhénienne.

Pline raconte que la flotte d'Alexandre en rencontra d'énormes quantités. Les vaisseaux ne pouvaient fendre cette masse vivante, et les plus grands bruits ne parvinrent pas à les dissiper. On fut obligé, dit ce naturaliste, de se mettre en bataille comme pour couper une ligne ennemie.

Les dauphins, les saumons, les esturgeons font aussi de grands voyages; seulement leurs troupes ou caravanes sont généralement peu nombreuses. Quelques-uns même remontent le cours des grands fleuves, oubliant pour un temps les eaux salées où ils ont tant d'ennemis à combattre. Mais nos voyageurs au long cours, les plus intéressants peut-être de tout le monde sous-marin, habitent la partie froide de la zone tempérée.

Les harengs occupent un des premiers rangs dans ces classes d'animaux dont l'homme a su tirer un si grand parti* C'est dans les mers du Nord qu'on les trouve le plus abondamment. On dit même que les troupes de harengs vivent pendant une grande partie de Tannée sous les glaces polaires pour se soustraire aux attaques de leurs nombreux ennemis. Certains naturalistes pensent cependant, et, croyons-nous, avec raison, que pendant la saison du frai, le hareng quitte simplement le fond uni de la mer pour déposer ses œufs dans les endroits protégés par des roches, des collines abruptes, et sur lesquels les courants marins ont le moins de prise.

Les harengs n'obéissent pas, dans leurs voyages, à de simples caprices. Ils semblent choisir les côtes vers lesquelles ils veulent se diriger. Comme tous les passages ne conviennent pas à une grande armée, tandis que de petits détachements les franchiraient sans peine, les armées de harengs ne suivent pas indistinctement toutes les roules.

76 LES MERVEILLES DU FOND DE LA MEtl.

Ils traversent les régions où pullulent les insectes marins, base de leur nourriture.

Après avoir visité une côte, ils y retournent volontiers l'année suivante. Puis, tout à coup, sans aucune raison apparente, ils disparaissent pour un certain temps ou pour toujours.

L'arrivée des maquereaux est quelquefois la cause de leur départ.

Le maquereau, bien que d'une taille peu supérieure à celle du hareng, est pour lui un ennemi redoutable. Le hareng, moins bien armé, s'enfuit à son approche.

Presque tous les poissons sont à craindre pour les harengs. Autour d'une armée voltigent sans cesse des guérillas acharnés à sa poursuite. Morue, thon, requin travaillent à l'envi à la destruction de ces multitudes dont la propagation serait trop rapide s'ils ne servaient à nourrir les autres habitants des mers.

Les côtes de Norwége étaient, il y a plusieurs siècles, pour les harengs, une retraite favorite. Des milliers de vaisseaux s'y rendaient pour la pêche. Vers l'an 1600, les bancs se portèrent vers l'Allemagne ; leur pêche enrichit les villes hanséatiques. Il y a cent ans environ que des troupes immenses visitèrent le canal de Saint-Georges; on ignore également la cause de leur arrivée et celle de leur départ. Les maquereaux sont aujourd'hui très-abondants sur les côtes de Norwége. Faudrait-il leur imputer le brusque départ des harengs? ou ces animaux n'y auraientils plus trouvé, ainsi que dans le canal de Saint-Georges, une nourriture assez abondante?

Quoi qu'il en soit, le célèbre Américain Franklin paraît avoir mis à profit la mémoire des harengs et leur amour du pays natal. De deux rivières voisines, l'une renfermait un grand nombre de ces poissons, tandis qu'ils ne remontaient jamais dans l'autre. Il fit retirer de la première des filets couverts de frai, et les fit jeter dans l'autre. Les harengs ne manquèrent pas de faire, Tannée suivante, leur pèlerinage au lieu qui les avait vus naître; ils se portèrent

ig.SS.— Attaque des barengi par l«s thons.

depuis lors chaque année dans la rivière déshéritée comme dans sa voisine.

Les faits suivants donneront une idée des armées innombrables de harengs qui envahissent nos mers. La seule ville de Glascow, en Ecosse, en exporte annuellement pour plus de 500,000 francs. En 1773, on en pocha tellement dans un seul golfe sur les côtes d'Ecosse, qu'on en chargeait toutes les nuits 1,650 chaloupes jaugeant près de 20,000 tonnes. Un jour sur la côte occidentale de l'île de Skye, la pêche fut si abondante qu'on ne put tout emporter. Après qu'on en eut chargé toutes les chaloupes et qu'on en eut distribué à tout le voisinage, les fermiers en firent de l'engrais. Cette troupe continua pendant très-

• longtemps de fréquenter ces parages. Ils entrèrent, il y a cpiarante ans, en si grande quantité dans le golfe de Urn, (fu'ils le remplirent jusqu'à son embouchure. La profondeur du golfe est d'au moins une demi-lieue. Il y en eut tant de poussés à terre, que le rivage en fut couvert sur une épaisseur de 0"Si5 à 0",50, et qu'à marée basse on en voyait aussi loin que la vue pouvait s'étendre.

Les troupes de harengs sont, comme on le voit, trèsserrées et très-épaisses. Elles poussent quelquefois devant elles tous les autres poissons. La troupe dont nous parlions tout à l'heure avait ainsi chassé hors de la mer des carrelets, des raies et d'autres gros poissons qui périrent avec les premiers rangs des harengs.

I ïifl poussée de tout le banc force les premiers à avancer ;

quels que soient les obstacles. C'est cette circonstance qu'on utilise dans leur poche. On tend verticalement de très-longs filets dans la mer en fixant d'un côté des plombs, de l'autre des bouées. Les mailles sont assez larges pour que le poisson puisse y engager sa tête sans que le corps y passe entièrement. Quand le hareng veut se retirer, les opercules de ses branchies le retiennent au filet. On pose généralement ce dernier la nuit, parce qu'alors les harengs s'y prennent en plus grand nombre.

On rencontre, à la limite des eaux froides et des cou-

rants chauds, sur le banc de Terre-Neuve, jadis Tobjet de tant de fables bizarres, des armées de morues, ces autres nomades de la mer. Elles y trouvent une innombrable quantité de petits vers dont elles font leur nourriture favorite. Gliaque année voit se renouveler les invasions de ces barbares ; ils sont arrêtés chaque année par le Gulf- Stream ; chemin faisant, ils sont taillés en pièces par des flottilles de pêcheurs, et les débris de la bande se retirent dans les mei*s polaires pour y reprendre une nouvelle force. La fécondité de la morue est incroyable. Le célèbre micrographe Leuwenhoek a compté dans un seul individu jusqu*à 9 millions d'œufs. Avec une multiplication aussi rapide, il est facile de réparer en une seule ponte les pertes de l'armée.

Le requin et d*auti*es monstres marins les détruisent pourtant par milliers. L*homme, leur plus terrible ennemi peut-être, en fait de véritables boucheries. Combien tous ces animaux n'auraient-ils pas gagné à ce que notre espèce restât confinée dans l'ancien monde I De quelle tranquillilé ne jouissaient-ils pas avant que Jacques et Sébastien Cabot eussent affronté les brumes et les glaces de Terre- Neuve et du Canada !

La pêche de la morue est bien plus dangereuse et plus longue que celle du hareng. Le filet ne peut plus être aussi facilement employé, bien qu'on en fasse encore usage sur les côtes de Norwége. Généralement on lui substitue la ligne. A la ligne, on fixe un crochet auquel une morue ne tarde pas à se prendre. Le poids de l'animal rend l'opération très-pénible. Qu'on songe aux fatigues de cette pèche, si l'on tient compte de ce qu'un pêcheur habile prend, dans une journée, jusqu'à 400 de ces poissons dont le poids moyen est de 8 à 10 kilogrammes, mais dont quelques individus mesurent jusqu'à l'",50 de circonférence et 2 mètres de long, et qui pèsent 59 kilogrammes ! Chaque bateau rapporte moyennement en Europe 50 000 morues, et l'on sait combien est considérable le nombre de ces navires.

VIE SOUS-HARINE. 81

Beaucoup d'autres poissons sillonnent en tous sens la vaste étendue des mers, promenant le long des côtes leurs innombrables légions, ou disparaissant dans les profondeurs dont le calAie leur promet une plus grande sécurité. Le maquereau est, de tous, le plus cosmopolite. Il visite chaque année les côtes de Norwége. Les marchés d'Allemagne et d'Angleterre en sont couverts pendant l'été, saison à laquelle il pullule dans la mer du Nord et dans la Baltique. On le rencontre également sur les côtes dislande, d'Irlande, d'Espagne, et dans la Méditerranée. On le pêche autour des îles Canaries, dans le voisinage de presque toutes les îles d'Amérique, et jusqu'au Japon et à Surinam. Il disparait tous les ans : il s'éloigne de la surface pour y remonter au printemps.

Ce qu'il faut au maquereau, c'est une nourriture abondante; sa voracité est telle, qu'il attaque des animaux beaucoup plus forts que lui. Les bancs des petits poissons, voisins en général des côtes, sont pour lui une excellente ressource.

Les petits poissons qui voyagent par bancs ou troupes immenses le font-ils pour leur défense? Si le centre est protégé contre la plupart des ennemis, les bords sont décimés, et l'accumulation d'aussi grandes masses d'êtres vivants ne sert qu'à attirer davantage l'attention des raies, des requins et des autres tigres de la mer.

Quelques espèces, comme l'anchois et la sardine, sont de grands voyageurs. Ils habitent l'océan Atlantique et la Méditerranée. On trouve aussi l'anchois dans les mers d'Asie et d'Amérique; il passe de l'Atlantique dans la Méditerranée pendant les mois de mai, juin et juillet, et il se porte vers l'Archipel et les côtes de Syrie.

La pêche la plus considérable se fait dans les eaux toscanes, où il en paraît de grandes bandes d'avril à la fin de juillet. On attire les anchois, pendant une nuit sans lune, autour d'un bateau nommé fastier par les pêcheurs, et sur lequel on allume un feu de résine sèche. Un autre

bateau porte un filet appelé rissole. Le filet n'a pas moins de 40 brasses de longueur sur 8 à 10 mètres de largeur. Quand le fastier est entouré d'un nombre suffisant d'anchois, le marin qui le dirige donne un signal ; ses compagnons jettent le filet à la mer et retendent de manière à entourer les poissons attirés par la lumière. On resserre ensuite le cercle. Tout à coup le fastier éteint le feu : les anchois effrayés fuient dans toutes les directions et vont s'encolleter ou se mailler dans le filet.

Ce genre de pèche se pratique à une ou deux lieues de la côte. On le remplace par un autre à l'époque du frai. Le poisson s'approche alors du rivage pour déposer ses œufs sur les bas-fonds sablonneux. On les prend dans ce cas avec de grandes seines^ sortes de filets que l'on promène sur le sable.

La sardine est très-recherchée sur les côtes de Bretagne. On la pêche comme les anchois, seulement les mailles du filet peuvent être un peu moins serrées.

Le hareng, le maquereau et la morue aiment les localités rocheuses pour y déposer leur frai. L'anchois préfère les fonds sablonneux. La nature du sol guide ainsi les habitants de la mer dans leurs pérégrinations. On en connaît quelques exemples; le suivant est un des plus remarquables.

Les Espagnols eurent pendant longtemps le monopole de la pêche des thons. Sept immenses établissements étaient échelonnés sur les côtes voisines du détroit de Gibraltar, par où passent annuellement plus de quatre cent mille de ces animaux. Ces richesses furent perdues en un seul jour, lors du tremblement de terre qui bouleversa Lisbonne. Les côtes espagnoles étaient rocheuses et fournissaient une roule agréable aux voyageurs océaniens. Le jour du tremblement de terre, de grandes masses de sable et de cailloux furent arrachées aux côtes d'Afrique et jetées sur celles d'Europe. Ces dernières devinrent des bas-fonds avec des bancs de sable. Les thons s'en éloignèrent pour se reporter vers les côtes marocaines de Tétuan et de Salé,

devenues plus libres. Il fallut de trop longs filets pour les prendre, et leur pêche fut transférée sur les côtes sardes et italiennes.

11 serait bien difficile de dire pourquoi les thons préfèrent les côtes rocheuses. Il est possible cependant que ce soit à cause des abris qu'ils y trouvent plus facilement. La timidité de ce grand et imposant animal est telle, qu'il ne fait pas de grands efforts pour se dégager des filets lorsque ses premiers essais sont restés infructueux. Aussi donne-t-il peu de peine aux pêcheurs.

Les filets dont ou se sert dans la Méditerranée, pour Ip prendre, ont la forme de sacs, mais sont d'une dimension énorme. On les appelle tonnari en Italie. C'est au commencement d'avril que les pêcheurs commencent à construire la forteresse dans laquelle doivent entrer les thons. D'immenses filets sont fixés au fond, au moyen d'ancres et de poids assez lourds pour empêcher les plus fortes tempêtes de les entraîner.

Les thons aiment, avons-nous dit, les côtes rocheuses, les canaux entre les îles. C'est là que 1rs pêcheurs établissent leur tonnaro.

Tout le passage est soigneusement fermé par les filels. On ne laisse qu'une petite ouverture: c'est la porte extérieure de l'édifice sous-marin. Cette porte, qui conduit dans la première salle appelée la halle, est pratiquée du côté du détroit par où les thons arrivent chaque année. Dès qu'une troupe de ces animaux a pénétré dans la halle, des pêcheurs ferment la porte extérieure du tonnaro. Ils effrayent ensuite les thons en leur jetant du gravier, des épouvantails de peau de mouton, ou même ils les poursuivent, pour les forcer d'entrer par une seconde porte de Fantichambre. On referme alors la seconde porte et l'on ouvre la première pour qu'une nouvelle troupe pénètre dans la halle. Quand un assez grand nombre sont entrés dans l'antichambre, le même manège les amène dans la chambre de la mort, o\x les pêcheurs les tuent à coups de lance. Quelquefois le désespoir les rend furieux. Ils s'é-

lancent hors de l'eau, rompent leurs filets, ou se brisent la têle contre les roches ou les embarcations.

On a lieu d'être étonné de la facilité de cette pêche, surtout quand on songe à la grande taille du thon. Il a généralement de 0"»,60 à 1 mètre de long ; mais il atteint parfois une taille plus considérable. On en trouve souvent de la grandeur d'un homme, et l'on en prend quelquefois de 2 mètres et de 2 mètres et demi de longueur sur la côte du Brésil. Certains naturalistes citent des thons plus grands encore et qui, du reste, furent remarqués pour leurs dimensions insolites.

Dans beaucoup d' autres cas, et quelquefois pour conquérir une proie moins précieuse, l'homme est forcé de descendre lui-même au fond de la mer. C'est ainsi qu'il pêche l'éponge, la perle, le trépang, le corail. Nous consacrons ailleurs un chapitre spécial à ces aventureuses et barbares expéditions. Nous restons, pour le moment, sur les bords, ou, du moins, nous explorons les parties du fond que nous pouvons examiner du pont de notre bateau. Nous voyons ici du frai de poisson flotter à la surface. Il se compose d'çeufs reliés ensemble par une gelée transparente. 11 sert de pâture à tous les poissons. Ce qu'ils n'auront pas dévoré deviendra petit poisson et sera appelé à de plus hautes destinées si l'épinoche, très-friande du menu fretin, ne vient le détruire, ou si la houle ne jette sur la côte le frai, qui se corrompt bientôt en répandant une vive lueur phosphorescente.

Sur le fond, la morue, le hareng, le maquereau, le thon, etc., ont déposé leur frai dans les anfractuosités des rochers, sous les pierres, dans tous les lieux bien défendus contre l'agitation des eaux. Malgré ces précautions, combien de générations ne sont pas dévorées avant leur éclosion par des voisins affamés, et souvent par les poissons eux-mêmes qui les ont cachées avec tant de soin! La vie se conserve dans la mer par l'incroyable fécondité des animaux marins, fécondité dont nous avons vu plusieurs exemples.

Quelques habitants des mers paraissent cependant mettre un soin jaloux à protéger leurs descendants contre les attaques d'ennemis trop acharnés. Les uns, comme les vers marins, le solen, se cachent entièrement dans le sable ; d'autres se contentent d'y enfermer leurs œufs. D^autres enfin construisent de véritables nids dans les algues, dont ils entrelacent les feuillages.

L'épinoche, si terrible pour le fretin de ses confrères, prend en particulier un grand soin de sa famille. Vivant ordinairement dans les forêts sous-marines, elle est trés^ sauvage de caractère. A l'époque du frai, elle tisse artistement son nid, où elle dépose ses œufs. Malheur à tout poisson qui approche de ce sanctuaire : quelle que soit sa taille, il devra se défendre contre les attaques furieuses de l'épinoche. Il sentira les coups redoublés de ses piquants, ses morsures Fécarteront quelquefois. M. Arderon rapporte qu'il nourrit une épinoche dans un grand bocal d'eau ; qu'elle dévora en cinq heures quatorze fretins de vaudoise, longs de 0",03, et qu'elle se serait fort bien accommodée de ce régime. EUe ne souffrait pas un compagnon dans le môme vase, et attaquait tous ceux qu'on y mettait, quoiqu'ils fussent dix fois plus gros qu'elle. M. Arderon y mit un jour un petit poisson: l'épinoche se lança aussitôt sur lui et le chassa devant elle; elle lui arracha un morceau de la queue, et, si on ne l'avait pas retiré du vase, elle l'aurait infailliblement tué.

LuUes terribles des monstres marins. — Massacre des faibles par les forts*

La vie s'entretient par la mort. Nous voyons à chaque instant cet adage se vérifier autour de nous. Il semble qu'il y ait sur notre globe une quantité limitée de vie, qu'elle ne puisse ni s'augmenter, ni s'amoindrir, mais qu'elle se transforme et se renouvelle sans cesse, en un mot que toute mort engendre une quantité équivalente de vie.

Si l'homme a, dés les premiers âges du monde, soutenu

contre les monstres de tout genre des luttes acharnées dont les fables ont perpétué le souvenir, il a, depuis lors, étendu considérablement le cercle de ses expéditions aventureuses. Le merveilleux faisant place à des notions plus précises sur le théâtre de ses exploits et la nature de ses ennemis, il a de jour en jour senti s*accroître son audace. Il a sillonné en tous sens la surface des mers, et il a tenté d*asservir les puissances de la mer comme celles de la terre.

Il livre au cétacé des combats terribles ; il va le poursuivre jusque dans les solitudes glacées où quelques espèces se sont réfugiées pour échapper à ses coups. 11 tire de presque tous un grand parti en fondant leur graisse et leur foie pour en extraire de l'huile. La peau trèsépaisse de la plupart d'entre eux a de nombreux usages. Les fanons de la baleine, ce spermaceti ou blanc de baleine, logé dans les cavités de la tête du cachalot, Tambre gris qui se forme dans les intestins de cet animal, lorsqu'il est malade, sont autant d'articles de commerce fournis par les cétacés.

C'est à la recherche opiniâtre de ces richesses que nous devons en grande partie la connaisance précise des mœurs des grands monstres marins. Quelques-uns vivent en assez bonne intelligence, mais d'autres semblent dans une guerre continuelle, toujours prêts à se jeter l'un sur l'autre lorsqu'ils se rencontrent.

Le poisson à épée et la baleine sont dans ce cas. Le premier est, dit-on, toujours l'agresseur. A en croire les navigateurs, la baleine, dont la masse impose à presque tous les habitants des mers, et qui sous une épaisse cuirasse de graisse brave impunément leurs attaques, paraît troublée d'une manière extraordinaire à la vue de ce poisson qu'elle aperçoit à une grande dislance, de quelque côté qu'il se montre.

Dés qu'un poisson à épée se jette sur elle, la baleine se précipite au fond. Son ennemi la suit de près et la force de remonter à la surface. La seule défense de la baleine

est sa queue. D'un coup elle anéantirait son ennemi si elle pouvait l'atteindre. Mais celui-ci est aussi agile que l'autre est massive, et il élude facilement ses efforts. 11 saute en l'air et tombe sur la baleine, non pour la percer de son épée, mais pour lui porter des blessures plus dangereuses avec les tranchants dentelés de cette arme terrible.

H. de Tessan a pu assister, en plein océan, à cet intéressant spectacle. — <( Lat. 23« 14' N.— Long. 108<» 49' 0. — 16 décembre 1837. J'ai bien vu, quoique d'un peu trop loin, le combat d'une baleine et d'un espadon. Celui-ci sautait en Tair à 3 ou 4 mètres de hauteur, faisait un demi-tour et retombait dans l'eau la tête la première. Ses coups étaient très-répétés; la baleine, à chaque fois, frappait violemment Teau de sa queue et soufflait souvent. Le combat dura assez longtemps, et toujours sensiblement à la même place, ce qui prouvait que la baleine ne cherchait pas à fuir son ennemi. Mais tout à coup, après un très-court instant de repos, la baleine elle-même a sauté hors de l'eau à 2 ou 3 mètres de hauteur, et, en retombant à plat, a fait jaillir Teau avec beaucoup de force. Après ce coup de vigueur, le combat a paru cesser, car je n'ai plus rien vu. »

La baleine est le moins vorace des cétacés. Il n'en est pas de même du cachalot qui, moins énorme que la baleine, peut encore être compté parmi les géants de la création. Le cachalot a un large gosier. Il avale d'une seule gorgée une grande quantité de poissons. On raconte à ce siget des faits curieux auxquels il est même difficile d'ajouter complètement foi, bien qu'ils soient rapportés par des naturalistes. Un cachalot ayant été blessé, dit Grantz, vomit un requin tout entier, long de 5 mètres, et l'on trouva dans son estomac des os de poisson de la longueur d'une toise. Certainement, ajoute le même auteur^ le poisson qui avala Jonas devait appartenir à cette espèce.

Qu'était donc ce monstre pour avoir débarrassé, d'une seule bouchée, l'Océan d'un de ses requins?

Le requin est, en effet, d'une voracité et d'une force

0» LES HEKVLILLES DU FOND DE Ll HF.R.

sans exemple. Il est redoutable, même pour les grands cétacés. Il escorte sans cesse les vaisseaux dans les régions cliaudes, et il y dévore tout ce qu'on jette à la mer. Si quelqu'un de l'équipage y tombe, il devient inmédiateraent la proie de ce monstre. Sa mâchoire, garnie de cent trente-quatre dents fortes et pointues, peut couper d'un seul coup un homme en deux. La seule limite imposco

F;g. ÎS.— réthcur lie pelles alliqué par un poisson-scie.

par la nature à son énorme appétit vient de la disposition de sa gueule. Au lieu d'être placée à l'extrémité du corps, elle est latérale. Pour saisir sa proie, le requin est obligé de se coucher sur le côlé ; pendant ce temps, ses victimes lui échappent quelquefois.

Quand il a goûté de la chair humaine, ce monstre ne cesse de fréquenter les parages oii il compte en trouver. Les pêcheries de perles sont ponr cette raison le théâtre

d'afTreui combats où le sang-froid et l'inlelligence de l'homme triomphent heureusement parfois de ce (igredes mers. Tout plongeu'r descend armé d'un couteau tranchant ; quand un requin veut se jeter sur lui, il cherche à le frapper sous le ventre. Les nègres d'Amérique ne craignent pas non plus de se mesureraveclui. Aussitôt qu'Us l'aperçoivent, ils plongent profondément; en remontant

Fig. Î9. — Combat d'nn molïlot el d'un reqihn.

aussi vite, ils lui frappent le ventre, avant qu'il ait pu prendre sa position offensive.

Mais il n'est pas nécessaire de fouiller dans les annales des nègres ou des Asiatiques pour trouver des actes de courage et des luttes corps à corps où des hommes héroïques terrassèrent leur terrible adversaire.

Un vaisseau marchand venait d'arriver d'Angleterre à la Barbade. Plusieurs matelots se jettent à la mer pour se

n LES MERVEILLES DU FOND DE LA MER.

baigner. Un grand requin s'élance sur eux. Tous parviennent à regagner le canot envoyé à leur secours. Au moment où il va sortir de Teau, l'un d'eux est coupé en deux par le monstre. L'ami de ce malheureux entre en fureur. Le requin cherchait dans les eaux ensanglantées les restes de sa victime. Le brave jeune homme saute à la mer. 11 périra comme son^ami, ou le monstre payera son audace de sa vie. Le requin se précipite. Il est près de lui. Déjà il se tourne et il entr'ouvre son immense mâchoire. Delà main gauche, le matelot saisit le requin au-dessous de sa nageoire pectorale, et de sa main droite, armée d'un poignard très-pointu, le frappe à coups redoublés. C'est en vain que le requin cherche à se débarrasser de son ennemi. Son sang coule à flots. Le poignard ne cesse de le frapper. Les équipages des navires mouillés dans la rade attendaient avec angoisse la fin de cet épouvantable combat. Enfin les champions apparaissent à la surface. L'homme a terrassé le monstre, il le pousse vers la plage, lui arrache les boyaux et en tire les restes de son ami.

Presque tous les autres habitants de la mer sont d'une grande voracité, mais leurs petites dimensions et la faiblesse relative de leurs moyens d'attaque nous les rendent moins redoutables, et masquent leurs massacres, leurs déprédations de tous genres. Il nous faut l'œil du naturaliste ou du marin pour observer ces détails de la vie océanique, qui ne nous touchent pas directement et ne nous frappent pas comme les affreux holocaustes des grands brigands des mers.

Le turbot et la sole, ces êtres difformes, sont bien déshérités en apparence ; ils sont pourtant cosmopolites. Us habitent presque également les plages vaseuses et les côtes rocheuses ; mais leur chair a, dans les cantons rocailleux, un goût bien préférable. On les pêche dans toutes les mers d'Europe, dans le voisinage du cap de Bonne-Espérance, dans Tocéan Indien et jusque dans la mer de Chine.

Partout ces faibles animaux sont la proie de nombreuse ennemis. Mais ne leur prodiguons pas notre pitié. Si la

force leur manque, ils sont très-carnassiers. Les appâts dont on se sert pour les pêcher sont des morceaux de harengs et de petites lamproies, des vers, des patelles, des moules. Us ne mangent que la chair vivante ou fraîchement tuée ; jamais ils ne mordraient à un morceau de hareno: sorti de Teau depuis douze heures. Ces êtres semblent inoffensifs. Comment, avec un corps si mince et si souple, avec une bouche dépourvue de dents ou de tout corps dur qui puisse en tenir lieu, peuvent-ils songer à devenir assaillants ? Cependant cette feuille animée avale les coquillages en même temps que leurs hôtes.

Nous voyons à chaque pas, dans la mer, le faible dévoré par le fort, le petit absorbé par le grand. La vie, ne Toublions pas, est seule capable d'entretenir la vie. C'est, en . général, un plus fort qui se charge de la vengeance du faible. Le thon détruit le hareng, mais toujours il rencontre le requin dans ses chasses, et souvent, lorsqu*il fait dans un banc de harengs de larges trouées, il devient la victime de son formidable adversaire.

Ld vie des animaux marins se passe à lutter pour savoir qui mangera Tautre; ce sont des ruses continuelles, des attaques et des fuites précipitées, des batailles et des morts sans aucun spectateur pour compatir aux maux du vaincu. Point de cris, point de discours inutiles. On se rencontre, on s'attaque, on se dévore.

Cette cruauté féroce, cet acharnement froid et implacable, nous ne les trouvons pas dans le crabe. Il semble que ce chevalier, tout couvert d'une épaisse cuirasse, ait des emportements, des joies après le triomphe, et qu'il soit sensible au déshonneur de la défaite.

Les crabes se livrent entre eux des combats acharnés. Avec leurs grandes pinces, ils saisissent les pattes postérieures de leur antagoniste, et ce dernier a beaucoup de peine à les retirer saines et sauves. Quel est le brigand assez inhumain pour prendre plaisir à écarteler son adversaire ? Les exemples de ces cruautés sont heureusement des plus rares, et Procuste ne trouve pas souvent

des imitateurs. Ce qui nous révolte, nous répugne presque, les crabes le font à chaque instant. Us emportent souvent comme un trophée un pied ou une patte de leur ennemi. Leur irascibilité est telle que, si l'on fait saisir à un crabeune de ses pattes au moyen d'une de ses pinces, il ne s'aperçoit quelquefois pas qu'il est iui-méme l'agresseur. Il va jusqu'à casser la gaine de son pied, et bien

qu'il se sente alors blessé, il ne cesse de se pincer que longtemps après.

Ce n'est pas toujours contre ses semblables que le crabe dirige ses attaques. Il est un objet de terreur pour les petits animaux marins, à cause de ses [grandes pinces et de sa carapace, qui le rend presque invulnérable.

Cette armure devient cependant pour lui la cause d'un ' grand danger. Elle est loin de suivre le crabe dans sa

VIE SODS-MARIXE. 97

croissance. A certaines époques, vous le voyez comprimé à l'excès dans sa dure enveloppe, devenue trop étroite ; il subit une étreinte plus forte chaque jour ; ses membres sont paralysés ; il vit avec peine ; une crise se prépare ; il éclate et sort de sa prison. Beaucoup succombent à cette phase douloureuse de leur existence; le vieux crabe Ta traversée deux ou trois fois. La mue se fait entre Noël et Pâques pour le crabe domestique qui habite les côtes rocailleuses de TEurope et des Indes. Jusqu'à ce que le test ait acquis une consistance suffisante, une peau molle et semblable à du parchemin mouillé forme la seule égide protectrice du crabe. Alors il se retire dans les fentes des rochers, ou il se tapit sur le sable dans l'immobilité la plus complète. Mais toutes ces ruses sont inutiles ; ses ennemis le poursuivent avec un acharnement d'autant plus grand qu'il est plus faible, et il se soustrait difficilement à leur vengeance.

L'écrevisse de mer subit la mue comme le crabe. Quelques jours avant l'époque où le test se renouvelle, l'animal s'engourdit. 11 demeure d'abord complètement immobile ; puis il se jette sur le dos et appuie ses pinces l'une contre Tautre. Ses membres et tout son corps paraissent trembler. Us se gonflent. Les jointures de la cuirasse s'ouvrent au ventre, celles des pinces viennent ensuite. L'instant de la délivrance ne se fait plus dès lors attendre longtemps. L'écrevisse est si faible qu'elle reste tout à fait sans mouvement ; c'est à ce moment qu'elle devient la proie des morues, des raies et de beaucoup d'autres poissons.

Ses semblables sont en général ses plus dangereux voisins. Elle dévore les petits de sa propre espèce ; elle les préfère même aux vers cachés dans le sable et au frai den poissons.

La plus grande partie de la vie de l'écrevisse de mer S6 passe dans une retraite qu'elle s'est choisie entre deux rochers. Ce repaire dépasse à peine la largeur de l'animal lui-même» C'est de là qu'il fond avec une grande agi-

lilé sur sa proie. Aussitôt qu'un danger le menace, il fuit rapidement vers sa demeure, en sautant la queue en avant, et en parcourant parfois d'un seul bond une étendue de i mètres,

Ce bandit, armé de pied en cap, qui fond à l'improviste sur une proie sans défense, a tellement besoin de se sentir protégé par une cuirasse, que certaines espèces, auxquelles elle fait en partie défaut, sont obligées de se réfugier dans la carapace vide d'un crabe ordinaire.

Tel est l'ermite ou crabe-soldat. Son arme défensive et offensive consiste dans deux grandes pinces grosses comme le pouce d'un homme, et si fortes qu'elles font des plaies très-profondes. On le voit souvent sur les cailloux roulés par la vague. 11 traîne son ancienne demeure. Au moment donné, il s'arrête devant une dépouille de crabe; il l'examine pendant quelque temps sous toutes ses faces, et, après avoir retiré sa queue de celle qu'il traînait, il essaye d'entrer dans la nouvelle. Cette dernière n>st-elle pas à son gré, il reprend l'ancienne*, et il repart à la recherche d'un gîte convenable. 11 continue ses essais jusqu'à ce qu'il en trouve un à son goût. Il s'en affuble alors, quoiqu'il puisse y cacher quelquefois non-seulement tout son corps, mais encore ses grandes pinces. Souvent deux de ces animaux cherchent à se loger dans la même carapace. Ils se battent à coups de pinces jusqu'à ce que le plus faible soit obligé de céder. Le vainqueur s'empare de sa conquête, et la promène quelque temps devant son malheureux rival.

Parmi les petits crustacés, il en est un, le bernardl'ermite, qui aime à s'enfermer dans une coquille de mollusque. Sa tête et la partie antérieure de son corps sont protégées par un corselet lisse et résistant; sa queue, aussi longue que le reste du corps, est nue. Il ne se donne pas la peine de chercher une maison vide, ou d'en chasser le propriétaire, il le mange. Une coquille univalve, contournée en hélice comme les colimaçons de nos jardins est facile à transporter. Il s'y enferme entié-

VIB SOUS-IABINE. M

rcmoijl, el, si quelque petit imprudent veut attaquer le mollusque, le crabe montre sa tète et te dévore.

Retournons vers la haiile mer. Nous y trouvons la raie, poisson plat à deux faces dont les couleurs sont différentes. La peau de certaines espèces est tellement rugueuse, qu'on l'emploie concurremment à celle du phoque pour polir le bois et l'ivoire. Une forte mâchoire, quelquefois

Fig. Sî.— Bernard l'ermile,

même un puissant aiguillon, sont pour la raie des armes redoutables.

Mais tous ces monstres ont des défenses apparentes; ils excitent de loin la défiance de leurs victimes. Quelquefois leurs couleurs éclatantes ou ï'auréole phosphorescente qui les entoure éveillent l'attention des faibles, et leur donnent le temps de se soustraire à leurs atteintes. Rien dans la torpille et le gymnote ne laisse deviner combien

iOO LES MERVEILLES DU FOND DE LA MER.

sont redoutables ces brigands sous-marins. Plus d'imposant cortège, d'appareils terribles et menaçants. La torpille et le gymnote, sous la forme de la raie et de l'anguille, cachent des armes bien plus meurtrières que celles des animaux de leur espèce. Ils foudroient les êtres qui les approchent, et ils en font ensuite aisément leur proie. Les commotions qu'on ressent quand on les touche ressemblent tout à fait à celles que produisent les décharges électriques. Cependant certains auteurs assurent que les nègres manient la torpille sans danger.

Les propriétés électriques du gymnote étaient inconnues en Europe jusqu'en 1671, époque à laquelle Richer, envoyé en mission à Cayenne par TAcadémie des sciences de Paris, observa et fit connaître ce singulier poisson. « Je fus très-étonné, dit-il, de voir un poisson long de 5 à 4 pieds, ressemblant à une anguille, priver de tout mouvement pendant un quart d'heure le bras, et la partie la plus voisine du bras de celui qui le touchait avec son doigt ou avec un bâton. Je fus non-seulement un témoin oculaire de l'effet que produit son attouchement|; mais je l'ai senti moi-même, en touchant un jour un de ces poissons encore vivant, quoique blessé par un crochet au moyen duquel les sauvages l'avaient tiré hors

de Teau. »

Les savants professaient à celte époque un scepticisme

outré. Le récit de Richer fit si peu d'impression sur eux

que, pendant soixante-dix ans, aucun naturaliste ne s'en

occupa. Cette indifférence dura jusqu'au moment où la

Condamine, dans ses voyages en Amérique, décrivit un

poisson qui produisait les mêmes effets que celui dont

avait parlé Richer. Chacun voulut alors l'étudier, et Gra-

vesende ne tarda pas à reconnaître la nature galvanique

des secousses données par cet animal : « L'effet produit

par ce poisson, écrivait-il en 1755, est le même que celui

de labouteille;deLeyde, avec cette seule différence qu'on

ne voit aucune étincelle sortir de son corps, quelque fort

que soit le coup qu'il donne; car, si le poisson est grand.

ceux qui le touchent en sont terrassés et sentent la secousse par tout le corps. »

Le gymnote ne paraît se servir de son arme que pour sa défense. 11 se nourrit de petits poissons et de vers. On en trouve de grandes quantités dans les parages de TAmérique méridionale et dans la mer des Indes. La torpille est plus cosmopolite. On la rencontre notamment dans les mers d'Europe.

^ Ces deux monstres, dépositaires de la foudre, paraissent s'être partagé l'univers. Comme la raie, le turbot et la sole, la torpille affectionne les fonds plats et sablonneux. Le gymnote recherche les rochers, les eaux claires et le voisinage des fleuves, dont il remonte souvent le cours.

Forêts animées. — Animauz-^pierres.

Le fond de la mer est un pays enchanté. Les animaux y sont lumineux, ils foudroient à distance des ennemis redoutables. Ils s'y pétrifient.

Jadis Daphné fut transformée en laurier* Les historiens de la Fable nous peignent les souffrances de cette infortunée, sa langueur, Tengourdissement de ses membres • de ses pieds desséchés partent de longues racines, et ses bras s'allongent en branches que recouvre une écorce luisanté. Cette fable, ce rêve se trouve à chaque instant réalisé dans rOcéan«

Il n'est pas de région au douîcHmatj de site ao-réable, où l'on ne trouve des animaux vivant par colonies, et travaillant par Jeur pétrification à la construction de rochers et de récifs d une immense étendue.

La chaleur favorise lenr développement. Nulle part ils n'offrent une aussi merveilleuse variété que dans le Grand Océan et dans la mer des Indes. Plongeons nos reo-ard» dans le si pur cristal de l'océan Indien ; nous y vivons réalisées les apparitions les plus merveilleuses dos féeries dont on a bercé notre enfance : des buissons de

pierre sont chargés de fleurs vivantes; avec les massifs de inéandrines et d'astrées contrastent les explanaria touffus épanouis comme des coupes, et les madrépores à la structure élégante, aux ramifications innombrables. Partout brillent les plus vives couleurs; les verts glauques alternent avec le brun et le jaune ; de riches teintes pourprées passent du rouge vif au bleuie plus foncé. Sous les nullipores roses, jaunes ou nuancées comme la pèche, se cachent les plantes flétries, et les rétipores, qui ressemblent aux plus fines découpures d'ivoire, les enveloppent de leur noir tissu. A côté se balancent les éventails jaunes et lilas des gorgones, travaillés comme des bijoux de filigrane. Le sable est jonché de hérissons et d'étoiles de mer, aux formes bizarres, aux couleurs variées. Les flustres, les escares s'attachent aux branches de corail comme les mousses et les lichens aux arbres de nos forêts, les patelles aux raies jaunes et pourprées s'y fixent comme de grandes cochenilles. Semblables à de gigantesques fleurs de cactus, animées des plus ardentes couleurs, les anémones marines font épanouir dans les anfractuosités des rochers leurs couronnes de tentacules, ou s'étendent sur le fond comme un parterre de renoncules variées. Par miles buissons de corail jouent les colibris de l'Océan, petits poissons étincelants d'un éclat métallique rouge ou bleu, d'un vert doré ou d'un éblouissant reflet d'argent. Et cette vie merveilleuse nous apparaît au milieu des plus rapides alternatives de lumière et d'ombre à chaque souffle, à chaque ondulation qui ride la surface de l'Océan. Lorsque le jour décline et que dans les profondeurs s'allongent les ombres de la nuit, ce délicieux jardin s'illumine de splendeurs nouvelles. Des méduses, des crustacés microscopiques, semblables à des lucioles, étincellent dans les ténèbres. La pennatule qui, le jour, est d'un rouge cinabre, flotte, la nuit, dans ime lumière phosphorescente. Le moindre coin rayonne. Tout ce qui, brun et terne, s'effaçait pendant le jour au milieu du rayonnement universel des couleurs, brille chaque soir, d une lumière verte,

VIE SOUS-MAIUNE. 105

jaune ou rouge, et, pour que rien ne manque aux merveilles de celte nuit enchantée, le large disque d'argent de la lune de mer (Orthagoriscus molay nommé vulgairement poisson-lune) traverse avec majesté le tourbillon des petites étoiles. La végétation la plus riche des contrées tropicales ne peut développer une phis grande variété de formes, et elle reste bien en arrière des jardins magnifiques de rOcéan, composés presque entièrement d*animaux. Cette faune marine est aussi remarquable par son développement extraordinaire que Test, dans les zones tempérées, Tabondante végétation du lit de la mer. Tout ce qu est beau, merveilleux, extraordinaire dans les grandes classes des poissons, des échinodermes, des méduses, des polypes et des mollusques à coquilles, pullule dans les eaux tiédes et limpides de l'océan tropical, s'y promène sur les sables blancs ou y couvre les roches abruptes; et, lorsque la place est déjà prise, y vit en parasite ou nage à la surface et dans les profondeurs.

Éponges. -

Longtemps on a pris les zoophytes pour des plantes marines durcies. L'animalité et la vraie nature de ces êtres, aux formes et à l'aspect si bizarrement variés, n'ont été bien reconnues que de nos. jours. Leur nom même rappelle encore leur analogie apparente avec des végétaux.

Ils présentent les caractères de l'animalité pendant une faible partie de leur existence. Ils courent librement dans l'eau. Un corps solide quelconque les arrête. Le jeune animal, dont le corps était quelquefois entouré de cils vibratiles, s'y fixe. Bientôt il perd le mouvement, et une série de métamorphoses commence pour lui.

• Ainsi le corps de l'éponge, d*abord gélatineux, se crible de trous. Ces derniers dégénèrent, en s'agrandissant, en

canaux tortueux qui traversent la masse dans tous les sens. L'eau y circule et apporte à Tanimal les substances nécessaires à son développement. L*être a perdu sa mobilité ; c'est dès lors une masse inerte en apparence. Il ressemble au végétal le plus informe et le plus irrégulier ; les trous se remplissent en même temps de filaments cornés, qui s'enchevêtrent les unes dans les autres et sont les éléments d'une charpente solide.

D'autres filaments, siliceux ou calcaires, se mêlent aux premiers et remplissent les cavités qu'ils laissent entre eux. Leurs formes sont très-variées suivant les espèces dont ils proviennent, et souvent des spicules d'aspects très-différents sont réunis dans un même individu. Ils sont généralement très-petits. C'est le microscope qui nous révèle leur nature. On y remarque des harpons, des pieux armés de pointes, des étoiles ou des amas de cristaux les plus bizarres.

Les espèces d'épongés se distinguent par leur tissu plus ou moins serré, plus ou moins corné. Quelquefois leur masse est environnée presque de toutes paris d'une enveloppe calcaire ou siliceuse. Les côtes d'Europe fournissent quelques éponges de ce genre ; mais les plus remarquables viennent de la mer des Antilles et du Japon. D'autres fois les spicules siliceux remplissent le tissu au point de le faire servir au polissage des objets. L'usage auquel est destinée l'éponge lui vient de sa facilité d'imbibition. La plupart des espèces ne peuvent servir à cet effet. Elles sont très-nombreuses et paraissent habiter indistinctement toutes les mers, tout en étant plus abondantes près de l'équateur.

La mer Rouge» les côtes de Syrie, les mers d'Amérique, la Manche, l'océan Atlantique moyen et les mers australes sont riches en éponges capables d'être utilisées pour les besoins domestiques. Des plongeurs les arrachent aux rochers, surtout dans les mers d'Asie.

N'a-t-on pas lieu de s'étonner de leur bas prix, quand on songe que chaque éponge cueillie dans les forêts sous-

marines peut amener la mort de ces malheureux, pour qui la vie n'est qu'une longue agonie?

A certaines époques de Tannée, des corpuscules ovoïdes ou sphériques se développent dans la masse informe des éponges. Ils tombent dans les canaux dont elles sont percées. Entraînés au dehors par les courants d'eau, ils propagent l'espèce comme nous l'avons dit plus haut.

Quand la masse vient à se désagi'éger, sous l'influence d'une cause quelconque, les spicules se répandent sur le sol. Dans certaines mers, telles que l'océan Indien, la mer de Corail, les échantillons du fond puisés à 4 kilomètres environ sont principalement formés de ces spicules. Ils s'amassent en couches épaisses et continues, dont l'importance devient, avec le temps, très-grande relativement au relief du globe.

Polypes. — Leur structure générale. — La reproduction des polypes. — Vie végétative du polype. — Polypier. — Deux grandes classes de polypes, d'après la manière dont se forme le polypier. — Tubipore musique.

La plupart des polypes vivent par colonies et trouvent dans les rochers un point d'appui. Ils végètent, pour ainsi dire, ne gardant que des mouvements très-bornés. Leur corps s'encroûte de matières calcaires, et la vie se relire petit à petit de l'animal devenu pierre. Des œufs abandonnés dans la mer à diverses époques de l'année, ou des bourgeons qui se développent sur le polype, sont deux modes de propagation également fréquents.

Le corps du polype est mou. Sa forme est celle d'un cylindre creux. A l'une de ses extrémités, une ouverture sert à faire entrer les aliments dans le corps de l'animal et à expulser les matières qui n'ont pu servir à sa nutrition. L'ouverture unique du corps est environnée d'appendices charnus ou tentacules, plus ou moins nombreux.

L'appareil digestif n'a pas toujours cette simplicité chez

l08 LES HëRVëILLES DU KO.ND DE LA MËK.

les polypes ; il est formé souvent d*une double poche : Tune enveloppe complètement l'autre. L'animal représente assez bien alors un sac fermé à Tune de ses extrémités, et dont la partie supérieure, ouverte, serait repliée sur le fond.

Les tentacules sont toujours creux. Tous ces tubes communiquent entre eux. Des feuillets, replis intérieurs de Fenveloppe du corps, cloisonnent la cavité interne. Les parois de cette cavité se rejoignent à la base de Tanimal. Elles s'y contractent ou se dilatent à sa guise, de manière à livrer passage aux aliments triturés dans celte première chambre. Les parties impropres à la nutrition sont en même temps rejetées hors de cette sorte de vestibule par Tunique bouche qui leur a livré passage.

Entre la paroi de cet estomac et Tenveloppe extérieure du corps de Tanimal, une sorte de double fond imparfaitement cloisonné recueille les éléments convenablement préparés. C'est là que sont logés les œufs.

Les espaces laissés entre les replis de la peau dans cette seconde poche se prolongent dans les tentacules. L'animal peut à volonté les rentrer en lui-même ou les sortir en s'épanouissant comme une fleur. Le polype est lui-môme environné, dans un grand nombre d'espèces, d'une gaîne coriace, d'où il sort à volonté. La figure 35 représeirte une réunion de polypes fermés, c'est-à-dire dont le corps s'est retiré pour se cacher sous l'enveloppe protectrice qui entoure leur base.

Les polypes dont l'appareil digestif est formé d'une seule poche sont appelés polypes hydrairesoii sertulariens. Ceux dont l'appareil digestif est formé d'une double poche sont les coralliaires ou polypes proprement dits.

L'extrémité inféricnre du polype est le prolongement de cette enveloppe plus dure dans laquelle nous avons vu l'animal se renfermer. C'est elle qui adhère aux corps étrangers sur lesquels elle se fixe.

Les polypes se reproduisent de deux manières principales : par des œufs et par des bourgeons. Les oeufs ou

VIE SOUS-MARIBE. ItW

larves sont logés sur les parois de l'unique cavité que renferme le corps de l'animal. A certaines époques de rannée.ilssortentcttloltent dans l'eau, comme nous lavons vu chei les éponges, jusqu'à ce qu'ils rencontrent un corps dur qui les arrête.

Nous avons vu que l'éponge vit, pendant la plus grande partie de son existence, d'une vie végétative.

Fig. M. — Pûljpes du corail épanouis i des degrés divers.

Quand un polype est fixé sur un corps solide, sa base s'encroûte. Si d'autres animaux de la même espèce s'unissent à lui pour former une colonie, ou qu'il produise lui-même des bourgeons, la masse s'accroît graduellement.

Chaque polype sécrète une matière qui, se durcissant, devient cornée ou pierreuse, et constitue le polypier. La nature et la forme qu'elle donne à la colonie servent à caractériser les différents genres d'animaux de celle classe.

no LES MEnVErLLES Dit FOND DE 1.4 MEIt.

L'iiispcction des polypiers construits par les polypes conduit tout d'abord à diviser ceus-ci en deux grandes classes, comme nous avons pu déjà le faire en nous appuyant sur les différences essentielles observées dansl'appareil digestif des diversesespèces. Les polypes hydraires s'encroûtent par l'exlérieur, c'est-à-dire qu'ils sécrètent autour d'eux une enveloppe cornée ou pierreuse, qu'ilsn'ont jamais de polypier intérieurcalcaire. LescoralUaires présentent un caractère tout opposé.

Ilsont un polypier interne, c'est-à-dire que les parties les plus dures du polypier sont à l'intérieur, et que la cour^lie vivante, au milieu de laquelle sont les polypes, est superficielle.

Un genre particulier de polypes, originaires de l'océan Indien, produisent un polypier remarquable. 11 est formé de tubes régulièrement juxtaposés p. .g comme ceux d'une flûte de Pan, etcon-

Bianciie de corail doni solidés par des cloisons transversales les iioifpes sont ren- allant des uus aux autres (fis. 56). "■^^^ On le nomme, pour cette raison, tuU-

pore musique. Le polypier a élé représenté en demi-grandeur naturelle.

Le tubipore musique est d'un beau rouge. Les premiers naturalistes qui l'observèrent dans l'océan Indien le prirent pour une colonie de grands vers marins. 11 y a quelques années seulement que sa nature est bien connue.

Ce n'est pas un polypier hydraire ordinaire, malgré la forme tubulaire affectée par les téguments durcis. Les polypes ont en effet, dans le tubipore, une complète indèpondaoce les uns des autres. Quand de nouveaux habitants grossissent la colonie, ils croissent en restant parallèles à leurs prédécesseurs, auxquels ils s'attachent par des cloisons transversales. Chaque polype grandit dans son tnbe. Il n'a avec les autres que des relations de voisi-

nage, lorsqu'il se développe hors de sa demeure pour tendre des pièges aux pelits nnîmaux marins.

I) n'en est pas de même des polypes liydraires. Dans ces deniiers, l'enveloppe cornée, plus ou moins durcie.

Fig, S6. — Tubi|>ore mutique.

ressemble à un canal continu reliant tous les polypes entre PUJi. Un bourgeon se pvoduit-il en un point quelconque de la tige commune, la matière cornée ou calcaire l'enveloppe, et il reste en rapport direct avec le reste de 1.1 colonie.

Les polypes hydraires doivent leur nom h une espèce type, Vhydre, qui habite les eaux douces. Le célèbre naturaliste Trembley, précepteur du fils du comte Bentinck, en Hollande, reconnut le premier leur nature en 1740. Les propriélés remarquables qu'il découvrit chez ces petits êtres frappèrent d'élonnement les savants du dix-huitième siècle.

Les habitudes carnassières et les mouvements spontanés

qu'il avait remarqués chez les hydres lui avait fait penser que c étaient des animaux. Leur port leur donnait une ressemblance avec des plantes aquatiques. Trembley voulut faire une expérience décisive.

Les végétaux ont la propriété de se reproduire par des boutures; si l'on coupe une branche d'arbre, et qu'on la place dans des conditions convenables, des racines se développent à l'extrémité coupée, et la branche devient un individu semblable à la plante mère. Les animaux connus étant privés de cette faculté singulière, Thydre ne devait pas se reproduire. Quel ne fut pas Tétonnement de Trembley quand il vit, quelques jours après la mutilation du polype, chaque morceau transformé en un corps entier ayant les mêmes caractères que celui dont il était une faible partie !

La science venait de s'enrichir d'un fait nouveau. Elle était en défaut, puisqu'elle considérait comme particulière aux plantes une propriété que partageaient avec elles des êtres dont l'animalité était incontestable. Aussi, malgré la difficulté des communications entre les savants de celte époque, la nouvelle expérience fut rapidement connue dans toute l'Europe. Chacun s'empressa de la répéter, d'abord sur des polypes que Trembley envoya lui-même dans des lettres, après les avoir convenablement desséchés, puis sur des échantillons que l'on apprit bientôt à trouver dans la plupart des eaux dormantes.

Réaumur la fit un des premiers. «J'avoue, dit-il, que, lorsque je vis pour la première fois deux polypes se former peu à peu de celui que j'avais coupé en deux, j'eus de la peine à en croire mes yeux, et c'est un fait que je ne m'accoutume point à croire après l'avoir vu et revu cent et cent fois. »

Peu de temps après, Réaumur observa le même phénomène chez diverses espèces de vers, et ce qui avait semblé incroyable devint bientôt un fait très-commun.

Tel est souvent le sort des grandes découvertes. Elles

VIE SOUS-HAItl^E, 11:;

étannent et ne rencontrent d'abord que de l'incrédulité. Puis, quand les faits donnent raison â l'inventeur, il semble que son idée soit venue à chacun. Les personnes qui suivent, même de loin, le mouvement scientifique, se rappelleront à ce propos les lois et les méthodes nouvelles introduites v.n météorologie par un savant physicien.

Fig. 57. — Uydre il« TremWev.

M. Marié-Davy, le doute qui accueillit ses premières communications sur la cause générale des tempêtes, les hésitations en présence de tous les faits qui permettaient de vérifier leur exactitude, enfin la grande faveur dont elles sont entourées aujourd'hui.

Revenons à l'hydre de Trombley, Son corps est mou, il

se compose d'une longue poche munie d'une ouverture unique. La poché est environnée de tentacules, au nombre de six, dans l'espèce que nous décrivons. Sur les parois du sac membraneux qui constitue l'animal, se développent des bourgeons ou des œufs. Les seconds, arrivés à un certain grossissement, déchirent leur enveloppe et flottent librement dans l'eau. Les bourgeons peuvent se séparer de même de Thydre-mére, ou rester fixés à elles. Dans ce dernier cas, le même pied supporte deux hydres, dont l'une est pour ainsi dire greffée sur l'autre.

Les hydres se trouvent dans les eaux marécageuses, dans les lacs, les étangs, les canaux. Le meilleur moyen de se les procurer est de prendre au hasard, dans l'eau que l'on suppose en contenir, des plantes aquatiques, des feuilles d'arbres tombées dans cette eau, ou des morceaux de bois qui y ont séjourné. Elles leur sont fixées par le pied. Elles se transportent d'un point à un autre en nageant ou en rampant.

Trembley a surtout étudié trois espèces d'hydres. Il les nomme : polype à long bras, polype vert et polype brun (hydra grisea). Leur corps, très-contractile, affecte des formes très-variées ; les tentacules sont souvent en mouvement.

L'espèce ordinaire peut, en y comprenant les bras, atteindre 0™, 04 de longueur ; mais d'autres ont des dimensions bien supérieures.

Les anciens désignaient sous le nom d'hydre un animal mythologique, à sept têtes se reproduisant aussitôt qu'on les coupait. L'hydre de Trembley fait mieux que le monstre de la Fable, puisque le corps coupé en deux reproduit deux êtres identiques.

Ce n'est pas tout. Que direz-vous d'un animal qu'on peut retourner comme un gant sans qu'il ait cessé de vivre? Or Trembley nous apprend que son hydre subit cette opération sans paraître très-incommodée. « J'ai vu, dit-il, dans son quatrième mémoire, un polype retourné qui a mnngé un petit ver deux jours après l'opération. Les au-

très n'ont pas mangé sitôt. Ils ont été quatre ou cinq jours, plus ou moins, sans vouloir manger. Ensuite ils ont mangé tout autant que les polypes qui n'ont pas été retournés. J'ai nourri un polype retourné, pendant plus de deux années. 11 a beaucoup multiplié. Dès que j'eus retourné des polypes avec succès, je m'empressai de faire cette expérience en présence de bons juges, afin de pouvoir citer d'autres témoignages que le mien pour prouver la vérité d'un fait aussi étrange. Je témoignai aussi souhaiter que d'autres enti'eprissent de retourner des polypes. M. Allamand, que j'en priai, mit d'abord la main à l'œuvre, et avec le même succès que moi. Il a retourné plusieurs polypes, il a fait en sorte qu'ils restassent retournés, et ils ont continué à vivre. Il a fait plus, il a retourné des polypes qu'il avait déjà retournés quelque temps auparavant. 11 a attendu pour faire sur eux cette expérience, la seconde fois, qu'ils eussent mangé après la première, M. Allamand les a aussi vus manger après la seconde opération, Enfin, il en a même retourné un pour la troisième fois, qui a vécu quelques jours, et a ensuite péri, sans avoir mangé; mais peut-être sa mort n'est-elle point la suite de cette opération. »

L'hydre moderne se nourrit de larves d'insectes. Elle est beaucoup moins redoutable qne la fameuse hydre de Lerne, mais ses propriétés sont au moins aussi remarquables que celles du monstre mythologique. Quoi déplus insignifiant en apparence qu'un aussi petit être, dont le corps filiforme n'est bien étudié qu'avec l'aide de la loupe ou du microscope? Quoi de plus curieux, en réalité, et combien le célèbre Trembley n'a-t-il pas été récompensé de ses efforts, en découvrant chez cet animal microscopique des faits dont l'importance, mieux sentie chaque jour, devait lui assurer l'immortalité? C'est ainsi que la nature se montre large envers les travailleurs qui consacrent leur vie à sa contemplation.

Les hydres proprement dites habitent, les eaux douces. Les polypes hydraires, qui ont une structure analogue.

sont très-nombreux dans la mer. Seulement les bourgeons qui, chez les hydres, se détachent généralement de la tige principale, lui restent fixés dans les polypes sertula-

riens. Il en résulte un polypier corné à Textérieur et non à Tintérieur, les membres de la colonie s'étant enchâssés dans des trous de l'enveloppe cornée.

Celte dernière revêt des formes trèsvariées. Elle se fixe souvent au fond de la mer, mais il n'est pas rare de la trouver libre de toute attache. Le polypier hydraire tient au sol par la base. Il ressemble tout à fait à un arbre de nos forêts. Des plantes marines le couvrent en partie, mais on voit sur les branches les polypes aux extrémités de pédoncules analogues à ceux des fleurs.

Une famille entière de polypes hydraires ont un pied comftum, dont une partie nue sert de support à la colonie.

Le pied s'enfonce dans le sable ou dans la vase, ou bien le polypier nage dans la mer. Cette famille est celle des pennatulaifes, dont nous donnons trois exemples : la pennaiule, la virgulaire et la vérétille.

La virgulaire (fîg. 38) ressemble grossièrement à une plume. Le polypier a la forme d'un cylindre fendu longitudinalement. La nervure principale ne supporte aucun polype. Ces derniers sont disposés sur des rameaux latéraux, pa- Fig. 38. - Virgulaire. p^Uèles entre eux et également espacés

le long de Taxe commun.

La pennatule épineuse est dépourvue de polypes sur la plqs grande partie de sa surface.

^ drotte et à gauche ^^\xt\ l^rge trono, les polypes sont

^iPt

vie SOUS-yARlNE. 117

portés par des rameaux formant éventail. Le pied qui sert à fixer le polypier dans le sable a la forme d'une poignée.

La disposition des polypes est trés-régulière dans la

Fig. 5U. — l'emiaLuleciiiueuÈe. fig, iO. — VéréllUe

vérétiUecynomaiTe. Ils sont répartis également sur lapins grande parlie du polypier. Ils s'insèrent directement sur la matière charnue qui remplit l'intérieur de la tige commune. Un prolongement cylindrique de cette tige sert.

comme dans la pennatule, à l'implanlation momentanée de la colonie tout entière dans le lieu qu'elle choisit pour sa résidence.

Les pennalulaires sont des animaux généralement phosphorescents, c'est-à-dire brillants pendant la nuit. Ils se tiennent près des côtes, où ils stationnent, ou bien ils se laissent aller à la dérive. Cuvier les appelait Polypes nageurs.

Actinies. — Anémones de mer. — Orlies de mer.

Les actinies, ou anémones de mer s'attachent pour quelque temps aux rochers. Leur base, large et charnue, leur sert de ventouse ; l'adhérence à la roche ne dépend que de la volonté de l'animal. 11 se détache lorsqu'il veut changer de demeure, et ses tentacules lui servent à se diriger dans Teau, ou à ramper au fond de la mer.

L'actinie présente les aspects les plus variés, grâce aux innombrables modifications de tentacules et aux ornements du pied lui-même. Elle rappelle assez une fleur plongée dans l'eau, et dont les pétales souples et flexibles obéiraient à ses moindres caprices. Vous les voyez parfois se resserrer, s'agiter pour renouveler l'eau devant la bouche qu'ils protègent, se contracter et disparaître devant un danger., ou s'étendre et contribuer à saisir une proie presque invisible.

La surface des actinies est garnie de corpuscules oblongs, lancéolés, terminés par un stylet roide et quelquefois barbelé, auquel est due probablement la sensation de brûlure produite par leur contact. Cette sensation, connue depuis longtemps, a fait donner à ces polypes le nom d'orties de mer. Celui d'anémones vient de leur ressemblance avec cette jolie fleur; et celui d'actinies, des rayons ou tentacules qui entourent leur bouche.

Les polypes coralliaires sont tous, comme les actinies, armés de spicules, dont les formes sont très-variables.

VIL SOUS-MAllINE. liU

suivant les espèces. La figure 41 donne une idée des spicules du corail.

Le corps des actinies, à peu près cylindrique lorsqu'il est étendu, est coniractile. Il devient ^'lobuleux ou même presque sphérique lorsque l'iinimal se replie sur lui-même.

Ses tentacules sont alors contractés et J recouverts complètement par l'enveloppe j coriace du corps. Quand ils sont èten- ^ dus, ils servent à arrêter parleur simple contact les petits animaux marins qui les touchent. ^'** d'ùTorau "'**

Les actinies virent à une petite profondeur. Elles sont généralement fixées aux rocliers voisins des côtes. Presque toutes sont sans usoges. Cependant on en mange en Provence et à Nice une espèce verte, molle, dont le corps est couvert de taches brunes et dont les tentacules sont très-longs, souvent rosés à leur exlrémîiè.

L'actinie vil toujours séparée des autres individus de son espèce. Il nVn est pas ainsi des polypes coralliaires. L'actinie est libre; les autres sont presque tous endiainés à la place où ils ont pris naissance.

Page 1