GÉNÉRALITÉ DES CHANGEMENTS DU FOND DES MERS
Extension des mouvements de l'ècorce terrestre. — Travail incesant de la nature. — Le refroidissement lent de la terre a plissé et brisé son écorce, de manière à lui donner sa forme actuelle.
Rien n*est immuable. La continuité du changement est la grande loi de la nature.
Depuis le gaz subtil qui échappe à notre vue jusqu'au rocher qui sert de fondement à nos édifices, tout se meut et se transforme sans jamais s'arrêter. Depuis le corpuscule imperceptible jusqu'à l'astre gigantesque et aux systèmes des mondes, tout nous montre une continuelle agitation. La modificalioa est plus ou moins apparente, plus ou moins rapide; mais qu'elle soit ou non accommodée à notre vue, elle existe, et nous assistons sans cesse à une sorte de palpitation de la matière.
L'animal et la plante naissent, se développent , puis meurent. Les éléments qui ont concouru à leur formation et à leur développement se sont renouvelés sans relâche. Après avoir accompli leur rôle dans l'organisme où ils ont pénétré, ils en sont expulsés pour être remplacés par d'autres. Â un moment donné, ils sont pour ainsi dire sortis de l'ornière qui leur était tracée, et ils ont contracté de nouvelles alliances, Â l'être a succédé un en-
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semble tout différent, à la concentration des forces succède Tanarchie, à Fanarchie la création de nouveaux ensembles destinés à disparaître eux-mêmes. L'individu n*est donc pas plus immuable que le simple atome.
L'histoire nous apprend àvoirdans les peuples de grandes individualités naissant, grandissant et mourantcomme les individus, pour se fondre dans d'autres grandes individualités.
L'espèce elle-même n'est pas à l'abri des modifications.
Est-ce l'orgueilleux rocher qui jouit du calme et du triste privilège de l'immutabilité? Mais sa surface n'estelle pas soumise à l'action de tous les agents extérieurs, et les variations de la température ne remuent-elles pas profondément cette masse en apparence immuable?
Notre vue a des bornes étroites. L'infîniment grand nous échappe comme l'infiniment petit. Une roue tournant excessivement vite semble immobile. Un mouvement extrêmement lent de cette roue passe inaperçu.
L'air est composé d'un grand nombre d'éléments. L'oxygène et l'azote y entrent pour la plus grande part. La vapeur d'eau, l'acide carbonique et toutes les émanations qui se dégagent de la surface terrestre s'ajoutent aux deux premiers gaz. L'oxygène est absorbé par les animaux, et remplacé par l'acide carbonique. Il l'est également pendant la nuit par les feuilles, et de l'acide carbonique le remplace. La combustion produit un semblable résultat. Les parties vertes des plantes agissent pendant le jour en sens inverse.
La vapeur d'eau, pompée par les vents dans les vastes réservoirs océaniques, flotte au-dessus de nous en nuages, et se répand sur les terres en pluies bienfaisantes; mais elle redescend vers son point originel, à l'état de rivières et de fleuves, pour être de nouveau changée en vapeurs, et recommencer le cycle de ses transformations.
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Une sorte de balancement entre des causes nombreuses d'altération rend la composition de Tair sensiblement constante, et son agitation continuelle tend à Tuniformiser.
Le nuage, qui se fixe au sommet de la montagne, est le siège d'un mouvement très-rapide 'de l'air. Les vésicules qui le constituent se forment par l'afflux d'un air humide et chaud au contact d'un air plus froid. Le vent les emporte, et elles se dissolvent dans un air plus sec. Continuellement reformées pour disparaître bientôt, elles donnent lieu à une apparence de nuage immobile. Les variations sont continuelles et rapides. Elles passent inaperçues pour nous. L'ensemble panait immuable.
Des variations lentes nous font également croire de prime abord à l'immobilité.
La voûte du ciel est parsemée d'astres errants appelés planètes, et d'astres fixes ou étoiles. Ces derniers semblent chaque soir tourner autour d'un point voisin de l'étoile polaire. Le centre de la rotation ne paraît pas varier au premier abord ; mais une longue et minutieuse étude des phénomènes célestes montre qu'il se déplace lui-même. Or ces apparences tiennent à ce que la terre tourne autour d'un axe passant par son centre : de plus, elle décrit une grande orbite autour du soleil. Mais les étoiles sont à une distance si énorme de nous que, Taxe de notre globe restant sensiblement parallèle à lui-même pendant que la terre accomplit sa révolution annuelle, nous voyons, à toute époque de l'année, les étoiles à la même place que si le centre de la terre était immobile. Le parallélisme constant de Taxe terrestre n'est qu'apparent. 11 tourne en réalité autour d'une droite, dont il s'écarte de 4^.11 décrit un cône autour d'elle, et il accomplit une révolution complète en 20 000 ans environ.
Si les étoiles se déplacent, leurs distances mutuelles sont-elles au moins constantes? Observez-les aujourd'hui, demain, dans un an, dans plusieurs années, les instruments les plus délicats vous y décèleront à peine un léger
changemeiil. Cependant le changement n'est pas une fiction. Le système solaire tout entier se transporte dans l'espace. 11 s'approche de la constellation d'Hercule, mais il faut des siècles d'observation pour reconnaître une variation dans les positions relatives dcb étoiles ; on les voit alors toutes s'éloigher de la constellation d'Hercule par un effet très-ordinaire de perspective.
Tous les jours le soleil s'élève au-dessus de l'horizon et se couche à l'autre extrémité du ciel, pour décrire le lendemain la même carrière. A la chaleur de la journée succède régulièrement la fraîcheur de la nuit. La glace se fond tous les ans sous la douce haleine du printemps; l'été fait mûrir tous les ans les fruits de la terre; l'automne avec ses brouillards et tempêtes, dépouille chaque année les arbres de leur verdoyante parure ; l'hiver les orne des plus blanches guirlandes de givre, et paralyse le torrent qui se précipite du rocher dans la plaine. La même succession de phénomènes semble continuellement se reproduire, avec les modifications qu'y apporterait une volonté capricieuse et désordonnée.
Cependant nous commençons à soupçonner que le climat subit enchaque point du globe une variation lente, et les débris de toutes sortes enfouis dans l'écorce terrestre témoignent d'une manière irrécusable que jadis la distribution de la température à la surface de notre planète fut bien différente de celle que nous y voyons aujourd'hui.
La couche superficielle a subi de nombreuses vicissitudes. Le noyau interne est sans doute immuable ?
Comment le serait-il, puisqu'il se refroidit, que la température diminue sur la croûte légère qui le recouvre et qui s'accroît sans cesse intérieurement? Les contractions du noyau amènent des plissements dans là croûte, par suite des soulèvements de montagnes, des continents, des abaissements en d'autres points, des variations tellement lentes du paysage terrestre, que des siècles suffisent à peine pour en signaler quelques-unes, et que le passage de l'espèce humaine sur la terre est trop court pour Ja
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faire assister aux grands bouleversements, dont les traces palpables nous attestent la réalité.
Ce que nous voyons bien, ce sont les changements dont la rapidité moyenne permet à nos sens de suivre le phénomène, en même temps que notre mémoire nous en fait comparer aisément les différentes phases.
Nous voyons la mer changer de niveau tous les jours, comme si elle oscillait autour d'une position fixe. Nous assistons à l'ensablement des ports par les courants ma^^ rins, aux assauts de la vague contre un rivage trop escarpé, au développement du polypier qui oppose de redoutables remparls de pierre aux envahissements de rOcéan, et qui fait surgir des îles du sein des eaux. Nous voyons les montagnes s'abaisser sous l'influence des agents atmosphériques; les résidus des continents courir avec l'eau des fleuves jusqu'à la mer pour en combler les abîmes ; les glaces flottantes charrier une masse de débris arrrachés aux terres arctiques, et les répandre sur leur route; les courants marins entraîner avec eux tout ce qu'ils rencontrent, et accumuler, sur leurs bords d'immenses dépôts de végétaux, d'animaux, de sables et de vase. Nous voyons les foraminifères, ces pygmées de la création, s'évertuer, par un travail opiniâtre, à édifier des obstacles à la navigation ; des volcans détruire le bassin actuel de l'Océan, ou tout au moins le modifier incessamment et le remplir de scories et de cendres. Nous étudions ces faits accomplis sous nos yeux, et connaissant les effets produits par les diverses causes modificatrices, nous jij^eons, pour les époques passées, les causes d'après leurs enfets.
L'exploration du fond de la mer est, pour cette raison, une excellente préparation à l'étude du passé de notre planète et de son avenir. Dés que les matières ignées, dont elle était complètement formée au début, se sont solidifiées à sa surface, et que leur refroidissement a per-
mis aux vapeurs aqueuses de s'y condenser, la mer existe. Primitivement répandue sur tout le globe, elle sert de liqueur où se font les premières précipitations solides. Dès lors, la croûte s'accroît par l'extérieur et par Tinlérieur ; d'un côté par dépôt, de l'autre par solidification.
Le refroidissement continue ; l'écorce, trop grande pour le noyau qu'elle enveloppe de toutes parts, se plisse, et les premiers soulèvements de montagnes marquent la • fin de cette première période. Des terres émergent, et les dépôts marins cessent de recouvrir le globe entier. La constance de la température de la mer, due au voisinage des matières ignées, rendait très-faibles ou nuls les courants marins. L'équilibre tend de plus en plus à se rompre dans la masse liquide, les courants marins s'établissent.
L'atmosphère se modifie par des précipitations continuelles, et se dépouille de sa vapeur d'eau qui contribue à élever le niveau des mers. Les courants commencent aussi à se manifester dans l'enveloppe gazeuse.
Le refroidissement continue ; avec lui apparaissent de nouveaux brisements, des plissements de la couche solide déjà formée. Des montagnes nouvelles surgissent du sein des eaux, des déchirures du sol livrent passage aux matières ignées ; on les voit s'épanouir sur la croûte légère en nappes, d'une grande étendue, de matières dites éruptives. Les êtres vivants apparaissent et présentent d'abord une grande simplicité de structure, en même temps que les mêmes espèces peuvent habiter sur toute la terre. Les courants marins et atmosphériques se dessinent déplus en plus.
Les soulèvements ne cessent d'augmenter le nombre et l'étendue des terres émergées. Des fleuves et des lacs se forment ; aux dépôts exclusivement marins se mêlent ceux des eaux douces et des eaux saumâtres. Des plantes de marais ou de terre ferme croissent et pullulent sur les continents nouveaux.
L'inégalité de la température aux différents points de
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la terre augmente ; les montagnes s'accroissent en hauteur, de nouvelles s'ajoutent aux premières ; les faunes et les flores sont de plus en plus localisées ; les courants marins et atmosphériques s'approchent insensiblement de leur forme actuelle.
Rivage. — Sa fixité apparente. — On trouve presque partout des traces
du séjour de TOcéan .
Avons-nous atteint un état immuable? Pouvons-nous être certains que de nouvelles révolutions de notre globe ne viendront pas détruire les édifices dont nous nous glorifions, enfouir sous le linceul des eaux les riches contrées où la civilisation répand aujourd'hui ses bienfaits? 11 nous suffît d'étudier avec soin tout ce qui nous entoure, pour perdre à jamais cette consolante illusion.
Des variations continuelles se produisent dans le bassin des mers. Elles sont généralement très-lentes et diffîciles à suivre ; mais petit à petit, elles acquièrent une grande importance. Quelquefois seulement, elles sont brusques, accompagnées de ces phénomènes désastreux qui effrayent Thomme et paraissent troubler Tharmonie de l'univers.
Comment pouvons-nous constater sûrement les variations du lit de l'Océan?
Nous voyons la mer se précipiter vers ses rives, en roulant ses vagues furieuses et lançant des flots d écume au-dessus des plus hauts rochers. Il semble qu'elle engloutira tout sur son passage. Tout à coup elle s'arrête. La terrible vague se résout en une lame d'eau inoffensive ; ou bien, elle se disperse en une mousse légère. Une autre vague suit la première. Une troisième se presse et vient s'échouer comme les deux autres. Les rangs de cette armée s'évanouissent tous au même point. La mer a rencontré son rivage.
Tous les jours l'Océan semble jeter un défi à la terre. Il se retire, comme le lutteur, pour s'élancer avec plus de force contre des barrières qu'il voudrait franchir.
Deux fois par jour, il s'agite et couvre de ses eaux de grandes étendues de côtes ; deux fois, il se retire, abandonnant aux hommes un grand nombre d*èpaves marines. Mais, contenu par une main puissante et invisible, il ne dépasse jamais une limite que tous les Ijours il peut atteindre. 11 s'avance et se retire à des heures si bien réglées, que rhomme a pu déterminer, pour chaque point des côtes, l'heure de la haute mer et l'heure de la basse mer.
Le rivage nous semble donc l'emblème de la fixité. La mer ne le dépassera pas ; nous pouvons y cultiver la terre, y bâtir des villes, y creuser des ports, construire h grands frais des jetées qui bravent les attaques incessantes du flot.
Si nous visitons les continents, nous trouvons presque partout, même sur les hautes montagnes, des coquillages marins, des débris de poissons et d'autres témoins de la présence de FOcéan. lis sont tous changés en pierres, et forment des couches gigantesques. Leur existence doit remonter à des âges bien reculés ; aucun souvenir n'en a été gardé dans les histoires.
Penserons-nous dès lors qu'une horrible catastrophe aurait jadis entièrement bouleversé le monde, et que notre époque, plus privilégiée, serait à l'abri des transformations? Non, la Suprême Intelligence qui gouverne rUnivers a réglé les rouages de cette grande machine. Tout arrive à son heure. Rien n'est laissé au hasard.
La mer a couvert autrefois à peu près toute la teiTe. La géologie nous apprend comment» on a pu déterminer ses limites successives aux divers âges de notre planète. Hais il n'est pas nécessaire de remonter à des époques très- reculées, pour être témoin des envahissements ou du retrait des eaux.
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Éiargissement progressif du détroit de Gibraltar depuis les temps historiqucA, — Anciennes colonnes d'Hercule disparues sous les eaux. — Descriptions d'Avienus, de Pline et de PomponiusMela. — Mellaria, Garteya, Belon, sous les eaux. — Autres exemples de villes et d'îles submergées, de montagnes séparées violemment du continent.
Le détroit de Gibraltar est une conquête de l'Océan. Dureau de la Halle cite plusieurs mesures de sa largeur, faites par des géographes anciens. Les nombres montrent qu'il s'est élargi depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
Âvienus donne une mesure de Dsemon d'Amphipolis. Elle est de 5 milles ou 4,555 mètres. Il cite une mesure postérieure de 2,820 toises (5,496"») faite par l'Athénien Ëuctémon.
Scymnus, deChio, trouva en l'an 610 de Rome (145 ans av. J.-C, 11,520 toises (22,065">) du côté de l'Atlantique, tandis qu'aujourd'hui l'on compte 22,855 toises (44,502'») entre Spartel et Trafalgar.
Turanius Gracilis, né sur les bords du détroit 100 ans av. J.-G., donne 5 milles (7,225"*) de Mellaria en Espagne, au cap Blanc, en Afriquç.
Strabon évalue la plus petite largeur à 5,640 toises (10,992").
Pline qui a été questeur en Espagne et a visité le délroit, donne 7 milles et demi (10,854"») de largeur dans l'endroit le plus étroit, et 10 milles (14,446'") dans l'endroit le plus large.
Victor Vitence a trouvé 12 milles (17,556"») 500 ans environ après J.-C., et les mesures espagnoles actuelles sont de 14 milles (20,226"»).
Des témoignages nombreux montrent que la profondeur a successivement augmenté jusqu'à nos jours :
Avienus rapporte qu'entre l'Afrique et l'Europe il y avait deux îles boisées, où l'on avait bâti un temple et des autels en l'honneur d'Hercule. On les appelait les Colonnes d'Hercule. Le même auteur cite l'obligation où étaient les
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LES MËUYËILLES DU FOiNI) DE LA MEU.
Carthaginois, voisins du détroit, de conslmire des vaisseaux à fond plat, afin qu'ils pussent glisser sur cette mer peu profonde. Knfm, dit-il, on savait, par Himilcon, qu'il y avait à Touest une mer sans fond et sans bornes.
Pline, qui avait visité le détroit, parle d'une île basse, couverte d'oliviers sauvages s'étendant au milieu, et sur laquelle était bâti le temple d'Hercule.
Pomponius Mêla, Espagnol, auquel ces lieux étaient familiers, peint le détroit comme entrecoupé d'une multitude de petites îles sans nom. Aujourd'hui, les plus gros vaisseaux peuvent y passer librement.
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Fig. 75. — Vue et coupe du détroit de Gibraltar à Tépoque de Pline,
et coupe du détroit actuel.
En 1748, par une mer très-basse, on a découvert, dans la partie océanique du détroit, le fameux temple d'Hercules Gaditanus, dont on a retiré plusieurs débris.
Jean Conduit (Historia de Gibraltar, por Ignacio Lopez de Ayla) assure que la mer occupe la plus grande partie du terrain où était bâtie l'ancienne ville de Mellaria. Dans la baie même de Gilbraltar, la mer a englouti en partie la ville de Carteya.
A trois lieues à l'est de Tarifa, la ville de Belon occupait les bords du détroit. Aujourd'hui elle est engloutie, et l'on trouve assez avant dans la mer des vestiges de rues.