DE PARIS
Dès qu'il fut question de rinvestissement de Paris, un grand nombre de personnes riches firent leurs préparatifs de départ. Des quartiers devinrent tout à coup déserts ; on aurait cru assister à Féniigration de 1792. II y avait dans cette désertion un péril pour la propriété. Une lettre fut adressée au Figaro, Ou y trouvait l'expression de craintes que malheureusement le temps a justifiées,
« Nous déplorons cet état de choses, non-seulement pour le
présent , mais pour l'avenir. La dette que chaque homme doit à là défense de l'ordre social est proportionnelle au profit qu'il retire de sa condition. Si le prolétaire risque sa vie pour purger le sol de la présence de l'étranger, il ne peut être permis à l'homme riche de se mettre à l'abri du danger. C'est ce qu'un grand nombre de citoyens qui appartiennent 4ux classes les plus favorisées ont parfaitement compris ; on les voit donner l'exemple du courage et du dévouement, «oit dans lés rangs de l'armée, soit dans ceux de la Société internationale de secours aux blessés; mais pourquoi n'est-il pas suivi par tous? Que dans les temps ordinaires on aille passer l'été aux eaux, aux bains de mer ou ailleurs, en mettant sa fortune au service de ses fantaisies et de ses caprices , jri en de mieux; mais quand la ville peut être assiégée, c'est un devoir pour tous ceux qui ont des foyers à défendre, de courir au poste périlleux où le pays les appelle...
« Notre premier devoir est de repousser et de chasser l'étranger. Mais quand ce but qui , nous rallie tous aujourd'hui , qui impose silence aux colères et aux divergences d'opinion, aura été atteint , ne nous trouverons-nous pas en face de questions qui viendront s'imposer? Que la question sociale du moins soit écartée ! Nous nous adressons au capital , nous lui demandons de ne pas se com-< promettre et de se montrer, sur le sol où il étalait son faste , boa Français.
u Depuis vingt ans, Paris a été reconstruit à son profit. Les petits bourgeois ont été expulsés par la cherté des loyers ; le prix de tous les objets de consommation a augmenté effroyablement. Pour bâtir dès palais sur l'emplacement des maisons, on a contracté des dettes immenses dont le poids retombe surtout sur le peuple. Dernièrement encore, le vote de travaux fastueusement inutiles, tels que l'achèvement de la rue Souffiot, le percement de la rue Mercœur, à Passy, etc., etc., avait fait renvoyer aux calendes grecques l'examen
de la proposition du dég^rèvement de la taxe d'octroi sur les vins, proposition favorable aux classes laborieuses. Tout a été tenté pour que le natif pauvre disparût comme une tache de cette ville superbe, et que le riche y jouît sans ombrage des plaisirs qui y ont été accumulés. Où en serions-nous aujourd'hui , soit dit en passant , si l'idéal rêvé par M. Haussmann s'était réalisé? Sont-ce les nomades qu'il y avait appelésqui défendraient les murs de Paris? Sont-ce ces hôtes de passage qui recruteraient nos milices? Sont-ce les millionnaires de toutes les nations, les enrichis de toutes les spéculations qui se chargeraient de combattre les Prussiens ? Les malheurs du temps révèlent aux yeux les plus prévenus les vices d*un tel système, etc.-, etc. »
L'étude des causes de la Commune embrasserait un champ immense , car il faudrait rechercher toutes les fautes qui l'ont préparée. La population d'une ville regardée comme la plus mtelligentedu monde ne pouvait arrivera^ un coup au mépris des lois , au renversement de la hiérarchie sociale , à la négation du droit, à la' révolte la plus criminelle , la plus audacieuse qu'on vit jamais; elle y a été conduite par degrés, à la suite de déceptions sans nombre. Ces déceptions furent , à cette époque , de toutes sortes ; mais les plus fréquentes et les plus cruelles ont été sans doute celles que causèrent la présomption des chefs , leurs promesses téméraires, et l'idée exagérée qu'on était toujours disposé à se faire de leur mérite. A ce sujet, nous reproduisons deux documents inédits s^ rapportant, Tun à la défense de Paris, Fautre à la défense nationale en province; ils montrent que partout manquaient la prévoyance et le bon sens. L'incapacité est à l'état épidémique.
Pour comprendre l'intérêt du premier de ces documents, qui se compose de la reproduction de deux ou trois pages du registre d'observations tenu à la tour de Solferino, d'où les mouvements de l'ennemi autour de Paris étaient surveillés et notés, il faut se rappeler un des épisodes les plus douloureux du siège : la prise et la perte du Bourget. Qu'on relise ce récit
dans les rapports militaires, et qu'on le rapproche des observations faites à Montmartre, on verra le peu d'activité intelligente et de vigilance apporté dans la défense de Paris, et particulièrement dans la conduite de l'artillerie.
Vendredi ^ octobre 1870. H heures 15. 11 y a plus de Prussiens que d'habitude au Pont-Iblon.
Dans l'ouest, deux batteries d'artillerie; dans l'est, deux bataillons d'infanterie.
11 heures 45. Les batteries prussiennes du Pont-lblon tirent ^ur le Bourget, d'où part une reconnaissance française.
12 heures. Des renforts d'infanterie et trois pièces d'artillerie quittent la Gourneuve et se dirigent sur le Bourget.
1 heure 15. L'artillerie prussienne continue son feu.
Les troupes françaises sont dans le Bourget.
Tirailleurs en avant de la route n°20.
On ne voit pas de coups de canon de notre côté.
Les forts du Sud et d'Aubervilliers ont tiré; leurs coups sont trop courts.
3 heures 30. Le feu des Prussiens a cessé ; douze pièces restant en position au Pont-Iblon. Dix-huit pièces, cinq bataillons prussiens et la cavalerie rentrent à Gonesse.
Nos troupes occupent toujours le Bourget; nos tirailleurs sont dans leurs positions primitives en avant du village.
Le soir, de 7 heures à 8 heures 45. Vive fusillade en avant du Bourget.
Toute la nuit, le fott de l'Est a tiré quelques coups de canon d'heure en heure.
Samedi 29 octobre, 8 heures du matin. Depuis environ dix minutes, engagement en avant du Bourget.
L'artillerie prussienne occupe l«s mêmes positions qu'hier. On voit son tir ; mais la brume empêche de voir d'autres détails.
8 heures 30. Le feu cesse à Pont-lblon.
8 heures 50. Le feu recommence ; — trente pièces.
9 heures 50. Le feu a cessé d'une manière absolue depuis environ vingt minutes ; le fort de l'Est a envoyé quelques obus sur Dugny.
10 heures 30. Les batteries prussiennes à l'ouest de Pont-lblon quittent leurs positions et remontent vers Gonesse. Celles de l'est tirent quelques coups. Les. forts de l'Est et de la Double-Couronne tirent à long intervalle.
10 heures 50. Quatre bataillons d'infanterie prussienne marchent delà Patte-d'Oie sur Bonneuil. Les dix-huit pièces de Test de Pont- Iblon remontent vers Gonesse. 11 reste au Pont-Iblon dix-huit pièces et au moins un bataillon d'infanterie. Les troupes de soutien sont masquées.
11 heures 30. Quelques pièces prussiennes sont en batterie derrière l'ouvrage au sud de Blanc-Mesnil , et tirent sur Drancy. Deux pièces françaises qui y répondaient retournent de Drancy au Bourg^et.
Il heures 50. Il ne reste au Pont-lblon que la g^arde ordinaire.
Rien de particulier au Bourget le reste de la journée.
Dimanche 30 octobre. 6 heures 45 du matin. Les troupes prussiennes arrivent au Pont-lblon avec de l'artillerie.
7 heures. Quatorze pièces en batterie à gauche du Pont-lblon ; onze autres y arrivent. Elles sont soutenues par environ 7,000 hommes; un ou deux bataillons disparaissent dans une tranchée à 100 mètres en avant des pièces de gauche.
7 heures 40. Une batterie prussienne se place dans l'ouvrage au sud de Blanc-Mesnil.
8 heures. Les Prussiens ouvrent le feu au Pont-lblon.
Trois bataillons prussiens avec de la cavalerie sortent de Blanc- Mesnil, et avancent sur Drancy. Attaque de la ligne du .chemin de fer. Nous nous replions sur le village.
Les batteries de Blanc-Mesnil avancent. Les Prussiens se forment en colonne à Pont-lblon , précédés d'une ligne de tirailleurs.
Nous évacuons le Bourget.
9 heures 15. Les Prussiens mettent quatorze pièces en batterie à droite et en arrière de la gare du Bourget*
9 heures 35. Leur infanterie partie de Dugny arrive au Bourget.
10 heures 20. Le fort d'Aubervilliers tire sur le Bourget.
Nos troupes se sont repliées sur la ligne qui joint la Courneuve au Petit-Drancy» Notre artillerie, composée de DEUX pièces, suit la chaussée du chemin de fer.
11 heures i Des tirailleurs prussiens se portent sur la partie sud du Bourget dans la maison qui fait face au fort d'Aubervilliers.
12 heures* Les batteries entre le Bourget et Blanc-Mesnil tirent avec vigueur sur Drancy.
12 heures 45. Le feu continue, on ne voit pas l'infanterie prussienne qui peut être masquée par un repli de terrain.
Le fort d'Aubervilliers tire par bordées sur le Bour(jet et la batterie prussienne.
1 heure 5. Quatre colonnes d'infanterie prussienne quittent le Bourget et rentrent au Pont-lblon.
2 heures. Les troupes françaises quittent Drancy , et se replient 'sur Bobigny sans être inquiétées. L'artillerie prussienne se retire.
2 heures 30. Les Prussiens rentrent à Garches ou à Gonesse.
3 heures 45. Toute l'artillerie de Pont-lblon et de Blanc-Mesnil . est retournée à Gonesse.
Rien de plus au Bourget le reste de la journée. »
Dans les départements, la défense montrait-elle plus de résolution, plus d'activité, plus d'habileté? Les chefs avaient-ils l'autorité, le prestige que réclame le commandement, et que détruisent infailliblement l'absence de tenue , la versatilité de caractère, les fantaisies puériles d'une présomption sans cause et sans excuse?
Nous répondrons par un document curieux, d'une authenticité incontestable , qui aurait été mieux à sa place dans les Mémoires récemment publiés par M. Glais-Bizoin que dans ce livre. Gommé il appartient, au même titre que les précédents, à rhistoire de 1870, aux événements qui ont précédé la Commune, nos lecteurs nous excuseront de l'avoir inséré ici.