NOS DÉSASTRES ONT FAIT LA COMMUNE; LA GUERRE A FAIT
NOS désastres; qui a fait la guerre?... '
Un jour que j'étais allé à la Roquette visiter le condamné à mort Joly , je dis au saint vieillard qui m'avait servi de guide , au moment de prendre congé de lui : « Je vous plajns, Monsieur Taumônier, de rester dans cet enfer. » Il me répondit, avec ce regard humidç et tendre qui amollit les cœurs des condamnés, avec ce sourire qui leur fait entrevoir le pardon de Dieu : « Je ne suis point à plaindre autant que vous le croyez ; mes coquins sont de petits coquins ; les grands coupables sont en dehors de cette enceinte. »
En songeant àtoutes ces enquêtes ordonnées parTAssemblée nationale, et qui portent sur des désordres et des scandales récents : enquête sur le 4 septembre , enquête sur le 18 mars^ enquête sur les marchés passés pendant la guerre, enquête sur les actes du Gouvernement de la défense nationale, etc., je me suis rappelé le mot de Pabbé Groze : « Les grands coupables ne sont pas ici. »
Savaient-ils ce qu'ils faisaient, les théoriciens qui livraient les destinées de la France au suffrage universel, et dont la politique a été formulée par le plus éloquent d'entre eux : Aléa jacta est!
Savaient^ils ce qu'ils faisaient, ces hommes du 4 septembre, lorsqu'ils mettaient brusquement la main sur le gouvernail ?. Us assumaient une tâche au-dessus de leurs forces et au-dessus
de leur foi. Mais , s'ils l'eussent bien remplie , il n'y aurait pas eu dans le pays assez de témoignages d'admiration pour acquitter la reconnaissance publique. On leur reproche surtout d'avoir été incapables, et l'on a raison.
Savaient-ils ce qu'ils faisaient, ces troupeaux de communards, enrégimentés pour être conduits tantôt à la boucherie, tantôt à l'incendie, et qui, marchant au crime, croyaient marcher à la gloite ?
De tous les auteurs et complices de nos fautes et de nos malheurs, ceux-là seulement ont su ce qu'ils faisaient qui ont fait la guerre*
La guerre avec le chassepot! la guerre avec le canon Krupp! la guerre avec l'Allemagne embrigadée , armée , exercée à la prussienne , c'était la tuerie gigantesque! 0» le dit aux ministres , on le dit à l'Empereur, et l'Empereur lui-même le dit à la France, au début de la campagne : » Ne nous faisons pas d'illusion, la guerre sera longue et périlleuse.»
Si le souverain de la France avait joui alors de ses facultés ordinaires , il se serait rappelé ce qu'il avait vu sur le champ de bataille de Solferino , et il aurait reculé peut-être , comme il avait reculé à Villafranca.
Mai$ il ne paraissait plus rien comprendre.
Quant à ses ministres. . . Commençons, pour arriver à les juger» par relire le compte rendu officiel des séances où le présent et l'avenir de la civilisation européenne ont été agités et fixés. , Ce document devrait être sans cesse présent à l'esprit des contemporains ; il doit être placé ^sous les yeux des générations qui naissent, de celles qui grandissent, afin qu'elles connaissent l'étendue de nos fautes et le poids delà réparation que la France attend d'elles.
Nous sommes au 12 juillet 1870. Un prince de HohenzoUem a accepté la couronne d'Espagne que Prim lui a fait offrir. Ce Prim 5 paraft-il , croyait être agréable à la cour des Tuileries , en inventant une combinaison qui écartait à tout jamais la candidature Montpensier, particulièrement odieuse aux Napoléon .
Cependant, à cette nouvelle, grand ëmoi aux Tuileries. Des instructions sont adressées à notre ambassadeur à Berlin, pour qu'il demande au roi Guillaume de Prusse, ou une désapprobation de la conduite du prince de HohenzoUern, ou la renonciation de ce prince au trône.
Les réflexions des journaux, placés alors sous la direction du Gouvernement et tout à sa dévotion, laissent voir clairement, dès cette époque, le but vers lequel on marche : la*guerre.
« M. Benedetti, dit le Constitutionnel du 12 juillet, a transmis au roi de Prusse la communication du Gouvernement français. Le Roi a demandé un délai avant de répondre. Le Gouvernement a fait savoir à M. Benedetti que ce délai ne {)ouvait être que très-court. »
^ — « Il est aujourà^huixibsalument certain que le roi de Prusse avait autorisé le prince de HohenzoUern à accepter la couronne d*Espagne. »
Pendant que, d'une part, on s'efforce d'exciter la susceptibilité de la nation, le Figaro annonce que Napoléon III prendra le commandement en chef de l'armée , et que le prince impérial sera attaché à l'état-major général.
Le Public t journal de M. Rouher, accuse le Moniteur universel, journal de M. Ollivier, de rechercher dans les recoins du passé des motifs d'animosité, et de pousser à la guerre. Il annonce que les nouvelles de Saint^Cloud assurent que les esprits au château considèrent la guerre comme certaine.
L'alarme était au camp des libéraux. Ils pressentaient qu'on ne tiendrait aucun compte des dispositions de la nation, et qu'on lui ferait violence plus facilement, avec Faide d'un ministère parlementaire, qu'on n'eût osé le tenter avec un instrument discrédité comme l'était le ministère personnel. Voyez l'article publié dans le Temps du 13 juillet, sous la signature de M. Nefftzer.
L'inauguration solennelle, avec le ministère Ollivier, du régime parlementaire, le plébiscite qui le suivit, avaient été autant de subterfuges frauduleux , au moyen desquels on avait escamoté un témoignage éclatant de la confiance du pays ; le mensonge avait fait l'échafaudage de l'édifice impérial ; il devait
le couronner. M. Mîchelet était donc un des interprètes sincères du sentiment public lorsqu'il écrivait à un journaliste :
u 10 juillet 1870.
u Cher ami,
« Personne ne veut la guerre. Or, on va la faire, ou faire croire u à l'Europe que nous la voulons.
u Ceci est un coup de surprise et d'escamotage.
u Des millions de paysaas ont voté hier à l'aveugle. Pourquoi ? u Croyant éviter une secousse qui les effrayait. Est-ce qu'Us ont « cru voter la guerre, la mort de leurs enfants?
u II est horrible qu'on abuse de ce vote irréfléchi.
u Mais le comble de la honte, la mort de la mort morale, serait u que la France se laissât faire à ce point, contre tous ses sentiments, u tous ses intérêts !
u Faisons notre plébiscite, et celui-ci sérieux. Cpusultons, u classe par classe, des plus riches aux plus pauvres, des urbains aux a pays£^ns, consultons la nation. Prenons ceux qui tout à l'heure u ont fait cette majorité, oublieuse de ses promesses. A chacun d'eaux u on a dit : Oui, mais surtout point de guerre,
ails ne s'en souviennent pas. La France s'en souvient. Elle M signera avec nous une adresse de fraternité pour l'Europe, 4c M respect pour l'indépendance espagnole.
' a Plantons lé drapeau de la paix. Guerre à ceux-là seuls qui u pourraient vouloir la guerre en ce monde !
« J. MiGHEtET. »
Nous nous rappelons parfaitement nous être trouvé le lundi matin , 1 1 juillet , avec M. le marquis de Canizy , officier d'ordonnance de l'Empereur, qui nous dit : « J'ai passé la soirée d'hier aux Tuileries, en réunion intime. La guerre est décidée; elle est faite. M. de Persigny, radieux, transporté, s'écriait : a Je me sens revenu à vingt ans. Nous allons donc en finir ! »
Dès ce moment, les destinées de la' France allaient être livrées à la vaillance de M. de Persigny et à la diplomatie de M. de Gramont ! D'après les témoignages qui se sont produits plus tard, il n'est pas certain que l'Empereur voulût alors la guerre. Toutefois, il y avait quelqu'un en Europe qui la souhai-
CONCLUStON. 457
tait, et qui avait le moyen d'amener' cet Empereur sans volonté à la déclarer. Avons-nous besoin de nommer M. de Bismarck? Un jour peut-être l'histoire pénétrera le mystère de la conduite du souverain français ; elle découvrira dans son entourage les êtres méprisables , hommes ou femmes , qui tenaient le chancelier allemand au courant des dispositions ^ des incidents, des intrigues de la Cour, de manière à assui^er la réussite de son plan. M. de Bismarck avait résolu de faire attaquer la Prusse par la France, et, au moyen de cette agression, d'enlever à notre nation , contre laquelle il avait accumulé des forces que leur nombre rendait presque irrésistibles, les sympathies et les alliances qui auraient prévenu ou atténué des désastres probables. Pour arriver à ce résultat, il avait besoin de complices en France; il les trouva dans les vices et les faiblesses du souverain , dans rimbécillité des ministres, dans . la présomptueuse incapacité des généraux , et peut-être dans la -vénalité complaisante d'hommes^ et de femmes de plaisir, alors en faveur.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur paraissait hésiter encore, lorsque la déclaration suivante de M. de Gramont, jetée du haut de la tribune à l'Europe , y retentit comme une véritable déclaration de guerre dont rien désormais ne pouvait prévenir oii suspendre les effets.
Nous en emprunterons le texte au Public du 16 juillet.
C'est le vendredi 15 juillet que le ministre des afiBures étrangères vint au Sénat prononcer ce discours inqualifiable. On assure que le texte n'en avait pas été soumis à Napoléon, qui se serait trouvé, par le langage ofBciel de son ministre, contraint de prendre un parti' extrême.
La parole est donnée à M. le ministre des af&ires étrangères poiK* une communication.
u .... Le ipinistère des affaires étrangères prussien nous a opposé une fin de non- recevoir en prétendant qu'il ignorait l'affaire et que le cabinet de Berlin y était re$té étranger.
« Nous avons dû alors nous adresser au Roi lui-même, et nous avons donné à notre ambassadeur Tordre de se rendre à Ems, auprès de Sa Majesté. Tout en reconnaissant qu'il avait autorisé
le prince de HohenzoUern à accepter la candidature qui lui avait été offerte, le roi de Prusse a soutenu qu'il était resté étranger aux négociations poursuivies entre le .gouvernement espagnol ejt le prince de HohenzoUern ; qu'il n'y était intervenu que comme chef de famille et nullement comme souverain, et qu'il n'avait ni réuni ni consulté le conseil des ministres.
u Sa Majesté a reconnu cependant qu'elle avait informé le comte de Bismarck de ces divers incidents.
« Nous ne pouvions considérer ces réponses comme satisfaisantes; nous n'avons pas pu admettre cette distinction subtile entré le souverain et le chef de Beimille, et nous avons insisté pour que le Roi conseillât' et imposât au besoin au prince Léopold une renonciation à sa candidature. Pendant nos discussions avec la Prusse, le désistement du prince Léopold nous vint du côté d'où nous ne l'attendions pas, et nous fut remis le 12 juillet par l'ambassadeur d'Espagne.
a Le Roi ayànlt .voulu y rester étranger, nous lui demandâmes de s'y associer et de déclarer que si, par un de ce^ revirements toujours possibles dans un pays sortant d'une révolution , la couronne était de nouveau offerte par TEspagne au prince Léopold , il ne l'autoriserait plus à l'accepter, afin que le débat pût être considéré comme définitivement clos.
u Notre demande était modérée, les termes dans lesquels nous l'eOcprimions ne l'étaient pas moins, a Dites bien au Roi, écri- « vions-nous au comte Benedetti , le 12 juillet, à minuit, que nous « n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un tt prétexte de guerre, et que nous ne demandons qu'à résoudre u honorablement une difficulté que nous n'avons pas créée noustt mêmes, n
« Le Roi consentait à approuver la renonciation du prince Léopold, mais il refîisa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renouvellement de cette candidature, u J'ai demandé au Roi, nous écrivait M. Benedetti le 13 juillet, à minuit, de vouloir bien me permettre de vous annoncer en son nom que, si le prince de HohenzoUern revenait à son projet. Sa Majesté interposerait son autorité et y mettrait obstacle.
u Le Roi a absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une semblable déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir à modifier les dispositions de Sa Majesté. Le Roi a terminé notre entretien en me disant qu'il ne pouvait ni ne voulait prendre un
pareil eng^agement, et qu'il devait, pour cette éventualité comme pour toute autre, se réserver la faculté de consulter les circonstance^.
« Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompîmes pas nos nég^ociations , et que, malgré notre impatience lég^itime, craig^nant qu'une discussion ne les entravât, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications*
«Aussi notre surprise a4-elle été profonde lorsqu'hier nous avons appris que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à no^e ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner & ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué officiellement aux cabinets de l'Europe. (Exclamations.) Nous apprenions en même temps que M. le baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre un congé , et que des armements s'opéraient en Prusse.
it Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter Une guerre ; nous allons nous préparer à sou» tenir celle qu'an nous offre y ^n laissant à chacun la part de respon^ sabiUté qui lui revient. (Très-bien ! — Bravo ! bra^o ! — Applaudissements. — Vive l'Empereur ! — Vive la France ! )
« Dès hier nous avons rappelé nos réserves, et avec votre concours, nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France.Ji (Longs applaudissements.)
Le Public du 16, sous la rubrique Dernières nouvelles , avait apprécié comme il méritait de l'être le commentaire dont le garde des sceaux avait fait suivre la lecture d'un discours identique à celui de M. de Gramont, faite le même jour, 15 juillet, au Corps législatif. Ce journal avait ses raisons pour juger sévèrement le successeur du vice-empereur. Il était plus indulgent pour M.. Le Bœuf, qui, interrogé si nous étions préparés à faire la guerre à la Prusse, et s'il ne manquait rien à Farmée française, répondait imperturbablement : Rien, pas même un bouton de guêtre ! Et tout lui manquait ! Et rien n'était prêt!
La responsabilité encourue pour un tel langage, pour des
assurances aussi mensongères, après tant de désastres qui en sont la conséquence, doit être un terrible fardeau; mais pourquoi M. le maréchal Le Bœuf ne le porterait-il pas allègrement? Tout est permis, dans notre malheureux pays, à qui gouverne, et quand le fait est accompli, tout est oublié. M. le maréchal Le Bœuf a commandé et commandera sans doute encore Içs armées françaises. Grande gloire pour nous ! Grand honneur devaqt l'Europe, qui n'a pu oublier, elle, le langage du ministre si impatient de faire cette guerre où tout semblait en effet avoir été préparé — pour rendre notre défaite certaine et le triomphe de Tennemi éclatant.
u La réponse de M. Emile OUivîer à M. Thiers a été marquée par des mots bien malheureux.
u La Ghafnbre s'est émue beaucoup, par exemple, de la déclaration qu'on ne lui commua niquerait rien en fait de documents officiels, ce qui est la négation du régime parlementaire.
a M. Emile Ollivier a eu encore un mot du plus fâcheux effet : — Nous entreprenons la guerre, a-t-il dit, le cgevu léger !
u CSes mots ont choqué profondément la Chambre. Le patriotisme accepte la guerre déclarée, la Chambre entraînera le Gouverne- ,ment, le pays marchera, mais comment un ministre orateur peut-il s'écrier, à la perspective des luttes qui vont s'engager : Nous avons le cœur léger !
u En revanche, le maréchal Le Bœuf a été acclamé avec enthousiasme pour ses moindres mots, surtout quand, expliquant la faculté de s'engager pour la durée de la guerre , il a trouvé cette expression pittoresque :
a II y a des jeunes gens qui aiment la poudre et qui n'aiment u pas la caserne. » {Le Public du 16.)
Nous donnons quelques passages du compte rendu de la séance et du discours de M. Ollivier, auxquels se rapportent les appréciations qu'on vient de lire.
Cette discussion sera l'honneur de ceux qui y ont pris part pour y faire entendre le langage de la raison , de Thumanité et du patriotisme. M. Thiers s'y distingua surtout par l'énergie avec laquelle il lutta, hélas, vainement ! contre les efforts du Gouvernement et contre les clameurs d'une majorité servile et
intolérante. Il fut accablé d'injures. Dans la suite, le pays Ta récompensé du courage qu^il avait montré : vingt-huit départements l'ont élu député à l'Assemblée nationale, qui Fa porté à la présidence de la République française.
« M, Thiers. Quand la guerre sera déclarée, personne ne sera plus empressé que moi de donner au Gouvernement les moyens de la rendre victorieuse. (Très-bien ! très-bien !)
tt Mon patriotisme est égal à celui de tous ici. Maïs s'agit-il en ce moment de donner ou de refuser au Gouvernement les moyens qu'il réclame? Non, je proteste contre cette pensée. Il s'agit d'une déclaration de guerre faite à cette tribune par le mitiistère. Eh bien, est-ce au ministère seul à la faire? Ne devons-nous pas avoir, nous aussi, la parole? Pour la prendre, il nous 'faut le temps de la réflexion. (Interruption.)
« L'histoire, la France, le monde nous regardent , Messieurs. De la résolution que vous allez prendre peut résulter la moit de milliers d'hommes, et dépend peutrêtre la destinée de notre pays. Pour moi, avant cette décision redoutable, il me faut un moment de réflexion. (Nouveau bruit. — Approbation à gauche.) Souvenez-vous du 6 mars 1866. Vous m'aviez refusé la parole alors que je signalais les moyens... (Exclamations.)
u Ce souvenir devrait vous inspirer le désir de m'écouter sans ' m'interrompre. Je suis très-résolu à entendre vos murmures et à les braver. (Très-bien ! autour de l'orateur. — Bruit.)
u La demande principale du Gouvernement , celle qu'il a assuré être la seule qu'il eût faite, a reçu une réponse favorable. (Non! non ! )
u J'écoute en ce moment, non les emportements du pays, mais ses intérêts réfléchis ; j'ai la conscience que nous devons résister à des passions généreuses, mais imprudentes... (Rumeurs à droite. — Approbations à gauche.)
« Sur un sujet si grave. Messieurs, tout membre, liit-il seul, fut-il le dernier dans votre estime, s'il a un doute, devrait pouvoir s'exprimer. (Parlez! parlez!) Or, je ne suis pas seul... (Interruption.)
A ce mot. Je ne suis pas seul, une voix stridente et ironique, celle de M. Dugué de la f'auconnerie, répond : Vous êtes tjua' torzel
Bel argument ! lé seul sans doute qui vaille quelque chose sans le pays où,*au lieu de raisonner, l'on se compte.
M. Thiers, sans se préoccuper d'une interruption injurieuse de ce bizarre marquis de Pire , salpêtre enfermé dans un corps impotent, reprend :
« M. Thiers. Est-il vrai qu'au fond votre réclamation avait été écoutée? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité? Voulez-vous que l'Europe dise que, lojpsque le fond vous' était accordé, pour une question de forme, vous avez fait verser des torrents de sang? (Bruit prolongé.)
« Chacun ici ne doit accepter que la responsabilité qu'il lui convient de porter. Quant à moi, j'ai souci de ma mémoire, et je décline toute responsabilité. Oui, c'est la forme qui vous a blessé. (Non! non! — Si! si!)
u Je demande, à la face du pays , qu'on nous fasse connaître les dépêches qui ont déterminé de votre part une résolution qui est une déclaration de guerre. Je sais ce dont les hommes sont capables sous le coup de leurs émotions. Si j'avais eu , dans cette circonstance, l'honneur de diriger les affaires de mon pays... (Bruit.) Ce n'est pas Un regret que j'exprime, vous le savez bien... J'aurais voulu lui laisser quelques instants de réflexion avant de prendre une résolution si grave.
« Je regarde cette guerre comtne très-imprudente. 3 'ai été plus douloureusement affecté que personne des événements de 1866; plus que personne j'ai le désir d'une réparation , mais l'occasion est mal choisie. (Interruplidn. — ïrès-bien ! très-bien ! à gauche.)
u Oui, lorsqu'on vous avait accordé la satisfaction à laquelle vous aviez droit; lorsque la Prusse avait expié par un échec la faute grave qu'elle avait commise de sortir du terrain de PAllemagne, où est sa force, et de préparer tout à coup sur nos derrières une candidature hostile; lorsque l'Europe, avec un empressement qui lui fait honneur, avait déclaré que vous aviez raison^ écouter des susceptibilités sur la question de forme (Bruit), c'est s'exposer à regretter un jour sa précipitation. (Exclamations*) ,
((Mi LE MARQUIS DE PiRÊ. Yoùs êtcs la trompcttc des désastres de la France. Allez à Goblentz ! (Bruit prolongé;)
((>M. Thiers. Je répète, malgré vos cris, que vous choisissez mal i'ôcdasiôn de la réparation que je désire comme vous j et quand je Vois que, sdus le coiip de vds impressions, vous ne voulez pas
prendre un moment de réflexion et demander la communication des dépêches, je dis que vous ne remplissez pas, dans toute leur étendue, les devoirs qui vous sont imposés. (Réclamations bruyantes. — Très-bien ! à gauche.)
<( Vous avez bien tort de laisser soupçonner que votre résolution est une résolution de parti. (Exclamations.)
u M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie, au milieu du bruit. C'est vous qui n'êtes qu'un parti ; nous sommes la nation , nous sommes 270 !
« M. Thiers. Je suis prêt, je le répète, à voter toutes les ressources dont le Gouvernement aura besoin, quand la guerre sera déclarée; mais je voudrais auparavant connaître les dépêches sur lesquelles se fondent vos susceptibilités. (Approbation autour de l'orateur.)
((M. le garde des sceaux. Nous n'avons pas délibéré pour savoir si le moment était opportun ou inopportun pour assaillir, je ne dis pas r Allemagne, mais la Prusse : nous ne voulions assaillir ni ^Allemagne ni la Prusse ; nous nous sommes trouvés en présence d'un affront que nous ne pouvions pas supporter, en présence d'une menace qui, si nous l'avions laissée se réaliser, nous eût feit descendre au dernier rang des États. Nous avons relevé l'affront et nous avons pris nos précautions contre la menace. (Tf è3-bîen I très-bien ! — Bravos et applaudissements.)
« Le roi de Prusse, il faut que l'histoire ne l'oublie pas, a constamment refusé d'intervenir pour amener et faciliter la renonciation du prince de Hohenzollern. Quand elle a été obtenue, il a affecté de se considérer coitimé étranger; et quand enfin, voulant obtenir des sûretés pour l'avenir, nous lui avons dit dans des formes plus amicales i « Déclarez-nous que cette renonciation est définice tive », comment s'est conduit le roi de Prusse?
« Il nous a refusé.
« Est-ce nous qui nous sommes montrés susceptibles? Est-ce nous qui nous sommes emportés ^ eii face d'une réponse négative?
Non, non.
u Nous sommes venus ici , et malgré les impatiences du dedans et les impatiences du dehors^ et quoiqu'on commençât à dire que nous étions le ministère de la lâcheté et de la honte, nous avdris tontitiué à négdciefj et l'honorable M. Thiers a tort de l'ôublief : au milieu de ces négotiatidns^ nous avons appris que, dans tdute
l'Europe, les représentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer qu'il refusait de le recevoir. (Bravos et applaudisssements au centre et à droite. — Interruption à g^auche.) •
« Mf Jules Favre. Communiquez-nous la dépêche.
u M. LE MARQUIS d'Andelarre. Il faut qu'on nous communique la dépêche pour que nous puissions nous prononcer en connaissance de cause. (Exclamations.)
u M. LE GARDE DES SCEAUX. On uous demande des communications de dépêches ; ces communications sont faites.
u Nous les avons mises dans notre exposé... (Interruptions.)
(( M. Jules Favre. C'est exactement comme pour le Mexique; on nous disait cela aussi, et on nous a indig;nement trompés. (Vives réclamations. — Très-bien ! sur quelques bancs à gauche.)
« M. LE MARQUIS DE PiRÉ. Yous êtcs bien mal inspirés ! Vous ne pouvez plus rien reprocher aux émigrés.
u M. LE GARDE «DES SCEAUX. Nous u'avous reçu que des dépêches confidentielles y que les usages diplomatiques ne permettent pas dé communiquer; nous ne communiquerons rien de plus... (Vives réclamations à gauche.).
« M. LE GARDE DES SCEAUX. De cc jour commencc pour les ministres , mes collègues , et pour moi , une grande responsabilité. (Oui ! à gauche.)
« Nous l'acceptons le cœur léger. (Protestations à gauche.)
u M. BoDUiN. Dites attristé!
u M. EsQuiRos. Vous avez le cœur léger et le sang des nations va couler!
u s. Exe. M. Emile Ollivier, garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes. Messieurs, le Gouvernement, dans cette affaire, a surtout le désir d'exposer absolument toute la vérité; il n'a rien à dissimuler. Et lorsque à des demandes de communication de dépêches, il répond qu'il n'a rien à communiquer, c'est qu'il n'y a pas eu , dans le sens vrai du mot , de dépêches échangées : il n'y a eu que des communications verbales, recueillies dans des rapports qui, d'après les usages diplomatiques, ne sont pas communiqués.
« Il peut arriver qu'un Roi refuse de recevoir un ambassadeur: ce qui est blessant, c'est le fefus intentionnel, divulgué dans les suppléments de journaux, dans des télégrammes adressés à toutes les cours de l'Europe. (Mouvements divers.)
a Et ce fait nous a paru d'autant plus significatif, que l'aide dç camp qui a annoncée M. Benedetti le refus d'audience n'a manqué à aucune des formes de la courtoisie... (Interruptions à gauche.)*
it Voix nombreuses : Écoutez donc !
(( Voulez-vous connaître ces télégrammes? Il .n'y a aucun inconvénient à vous les communiquer. Le premier est de quatre heures vingt-cinq du soir, le 13; l'autre, de quatre heures trois quarts.
tt Le Roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; elfe est du « prince Antoine, et elle annonce à Sa Majesté que le prince Léopold, « son fils, s'est désisté de sa candidature à la colironne d'Espagne. u Le Roi m'autorise à faire savoir au gouvernement de l'Empereur M qu'il approuvait cette résolution. Le Roi a chargé un de ses aides « de camp de me faire cette communication, et j'en reproduis exac- « tement les termes. Sa Majesté ne m'ayant rien fait annoncer au « sujet de l'assurance que nous réclamons pour l'avenir, je soUi- « cite une autre audience pouf lui soumettre de nouveau et dévea lopper les observations que j*ai présentées ce matin, n
M. Thiers prend de nouveau la parole. Il s*efForce de prouver que par la renonciation du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, ou avait obtenu une véritable victoire morale, dont on aurait dû se contenter. Plus l'illustre homme d'État fait d'efforts pour arrêter des hommes qui veulent entraîner le pays dans la guerre , plus la colère de ces hommes augmente.
u Vous aviez obtenu le fond , et un effet moral considérable était produit. Mais, dit-on, la candidature n'était pas supprimée à tout jamais.
a Je fais appel au bon sens , à l'évidence ; vous verrez dans quelques jours l'opinion du monde entier sur votre politique, voUs Ta verrez dans tous les journaux. (Interruption.)
u Je ne parle pas des journaux français ni même des journaux prussiens , qui sont parties intéressées dans la question ; j'ai trop de bon sens pour dire une pareille chose ; mais je parle de l'Europe : l'Europe s'est jointe à vous, vous verrez ce qu'elle pense aujour- ' d'hui, vous le verrez par la presse anglaise, qui a montré dans toute cette affaire une grande modération.
a M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie. C'est là le langage qu'on tient
à Berlin.
a M. Thiers. Je le répète, je fais appel à l'évidence , et je dis :
Si après ane campagne comme celle qu'elle vient, de faire, si on suppose que , retirant aujourd'hui sa candidature du prince de. Hohenzollern, la Prusse songe à la reprodnire plus tard, c'est lui prêter une folie. (Interruption.) Oui, il faudrait qu'elle fut folle.
u S. Exe. M. LE DÎ7G DE Gramont , ministre des affaires étrangères. Pourquoi alors a-t-elle refusé de le déclarer? (C'est cela ! — Très-bien ! très-bien !)
a M. ÂRA60. Parce que vous l'ave? provoquée.
u M. Thisrs. Elle a refusé ; voulez-vous que je vous en dise les motifs? (Nouvelle interruption.)
« Une voix, — C'est là le langage qu'on tient en Prusse.
u M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. Quand un orateur est à la tribune, il faut lui laisser exprimer son opinion ; je demande le silence.
(( M. DuGuÉ D.E LA Fauconnerie. La Chambre a aussi le droit d'exprimer son sentiment.
u M. Thiers. Vous ne me lasserez' pas, etje.dirai mon sentiment tout entier.
« Une voix, — C'est dans votre intérêt qu'on veut vous empêcher dfe parler.
u M. Thiers. Vous ne pouvez pas refuser de m'entendre, lorsque, dans un débat aussi sérieux , je viens apporter en toute sincérité mon sentiment, qui est aussi, je crois, celui de beaucoup de membres de cette Chambre. (Bruit prolongé.)
.M. Vendre. Nous ne voulons pas de la paix à. tout prix, et la France n'en veut pas plus que nous.
M. Thiers. Je n'ai jamais été... (Interruption prolongée.) Vous ne voulez donc pas me laisser répondre au ministre ! Sachez que la violence que vous me faites retombera sur vous ! (Nouveau bruit.)
u Quelques voix, — Parlez ! parlez !
M. Thiers insiste avec plus de force sur ses précédents arguments.
On avait appris la renonciation du prince de Hobenzollem^ l'approbation donnée parle roi de Prusse à cette renonciation, et on prétendait que ce n'était pas là une concession qui était faite à nos justes susceptibilités !...
K Je vais plus loin, ajoutait M. Thiers. D'après les pièces lues tout à l'heure, le roi de Prusse a consenti à déclarer par l'organe de son gouvernement qu'il avait connu et approuvé le retrait de la candidature.
a Vous vouliez un échec à la Prusse , et je le veux comme vous*
(Mouvements divers.) Appelez-moi, si vous voulez, un ami de la Prusse , le pays jugera entre vous et moi. (Bruit.)
(( Je me borne à poser ces faits incontestables. La candidature a été retirée. Le Roi l*a connue et a consenti à ce que son gouvernement le déclarât. 11 était évident que si on ne s'en tenait pas là , que si on voulait élever une discussion sur le mode de retrait , on ferait naître des susceptibilités nouvelles , on exciterait l'orgueil de la Prusse et on arriverait à la guerre.
« Je dis donc que c'est une chose déplorable que , l'intérêt de la France étant sauvegardé , on ait, par des excitations jetées dans le pays, rendu la guerre inévitable. (Bruit.) On s'est jeté dans des questions d'étiquette où l'orgueil des deux pays s'est rencontré.
u Je vais descendre de cette tribune sous la fatigue que vous me faites éprouver en ne voulant pas m' écouter. J'aurai toutefois démontré que les intérêts de la France étaient saufs et que Vous avez fait naître des susiceptibilités d'où la guerre est sortie. G^est là votre faute. (Bruits divers.)
u La faute commise , que devait-on faire? Il fallait , puisque l'Eu* rope vous témoignait tant de bonne volonté , lui donner le temps d'intervenir de nouveau (Interruption) , et ne pas apporter à la tribune des déclarations qui rendent la guerre inévitable. Ce n'est pas pour les intérêts essentiels de la France , c'est par la faute du cabinet que nous avoos la guerre. (Très-bien! — Approbation à gauche. — Bruyantes protestations sur un grand nombre de bancs. — La clôture.) »
M. Jules Favre résume à son tour cette discussion si grave et qui devait occuper une grande et douloureuse place dans les annales législatives de la nation :
(I Ce qui est resté de ce débat , c'est que vous avez soulevé une question de susceptibilité. Ces questions peuvent être des questions d'honneur, et je reconnais que si la France doit faire la guerre dans des conditions indispensables, au nombre de ces conditions se place une insulte faite à son honneur. (C'est cela!) Mais c'est là ce qu'il faut examiner avec maturité (Exclamations sur un grand nombre de bancs) , quand il s'agit de répandre des torrents de sang et de couvrir l'Europe de ruines. (Nouveau bruit.)
(i Vous ne voulez pas de réflexion , de maturité. Copoime M, le garde des sceaux , vous avez le cœur léger. (Interruption.)
M. LE GARDE DES SCEAUX. Pas d'équivoque ! J'ai dit : Le cœur lé-
ger, et je le répète, parce que, quand on remplit un devoir, on n'a pas le cœur troublé. (Très-bien !)
« M, Jules Favre. Quand Faccomplissement de ce devoir, c'est regorgement de deux nations, on peut avoir le cœur troublé. (Bruit.)
« La question se réduit à ceci : L'honneur de la France est-il engagé? Quelle preuve en avons-nous? Quelle dépêche officielle a-t-on produite? Comment a-t-pn méconnu dans notre ambassadeur la dignité de la nation? On ne nous a rien produit, si ce n'est des télégrammes, et nous savons l'usage qu'on peut faire des télégrammes* (Interruptions.) »
« M. LE GARDE DES SCEAUX. Parlez pour vous, n'insultez pas! «
L'arrêt de mort de deux cent cinquante mille hommes allait être prononcé par une majorité fière d'avoir reçu un satisfecit de l'homme d'État qui dirigeait les affaires extérieures de la France.
M. de Gramont était monté à la tribune après M. Thiers. Nous empruntons encore au Public le compte rendu officiel de Cette partie de la séance du 15 juillet. Ces choses-là sont si étranges qu^on croit rêver en les lisant. Écoutons :
tt M. le ministre des affaires étrangères monte à la tribune u Plusieurs membres : Ne parlez pas ! — Si ! si !
U S. EXG. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Si UOUS
avions attendu plus longtemps pour demander aux puissances étrangères d'intervenir, nous aurions donné le temps à la Prusse de compléter ses armements pour nous attaquer avec plus d'avantages. (C'est cela! — Très-bien! très-bien!) Au surplus, de ce que voiis venez d'entendre , il résulte un fait , c'est que le gouvernement prussien a informé tous les cabinets de l'Europe du refus qu'il avait fait de recevoir notre ambassadeur. (Oui ! oui ! — Très-bien ! trèsbien !)
« C'est un outrage pour l'Empereur et pour la France. (Oui ! oui !) Et si par impossible il se trouvait dans mon pays une Chambre pour le supporter et pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires étrangères. (Bravo! bravo! — Applaudissements prolongés. M. le ministre reçoit à son banc de nombreuses félicitations.)
Voit-on la France se précipitant dans une guerre terrible par
la seule crainte d'être exposée à n'avoir plus pour ministre des
affaires étrangères — Mazarin? Richelieu? Colbert? Non pas!
mais M. de Gramont!!!
Oh ! toujours la comédie dans la tragédie humaine ! Le rire dans le sombre, le burlesque mêlé à Thorrible !
Et cependant la Chambre hésite encore !... Elle connaît les dispositions pacifiques de l'esprit public en province ; elle voudrait né pas le mécontenter ; mais en même temps, comment plaire au Gouvernement, dont les dispositions sont manifestement belliqueuses? On observe ses hésitations ; il faut y mettre fin, et arracher à cette Chambre, perplexe et tremblante, un cri de guerre. De quelle manière? On a répandu des mensonges perfides qui courent partout, mais qu'on ne peut porter à la tribune sans se couvrir à tout jamais d'infamie. Dans un couloir, dans une commission , volontiers on les répéterait , en recommandant la discrétion. Une commission est nommée pour recevoir les communications secrètes, confidentielles, et transmettre à l'Assemblée ses impressions, La commission entend M. de Gramont, et le jour même, à neuf heures et demie du soir, M. deTalhouët, en son nom, vient faire au Corps législatif une déclaration dans laquelle on remarque la phrase suivante :
« Des pièces chiffrées ont été mises sous nos yeux, et^
comme tous vos bureaux Font bien compris, le SECRET de ces communications doit être conservé par votre commission, qui, en vous rendant compte de ses impressions , a conscience de son devoir vis-à-vis de vous-mêmes comme vis-à-vis du pays. »
M. de Talhouët dit en terminant :
« A nos sentiments personnels se sont ajoutées de nouvelles convictions , fondées sur les explications que nous avons reçues.., »
Il avait déjà dit : « Votre commission a entendu M. le garde ' des sceaux et M, le ministre des affaires étrangères. Des pièces diplomatiques nous ont été communiquées, et sur ces textes, des explications très-complètes et très- nettes nous ont été fournies. »
Après la lecture de ce rapport parfaitement vague, rempli
*70 CONCLTTSrON.
•d'affirmations sans preuves, ou fondées sur des preuves dont la commission gardait le secret, la guerre se trouva irrévocablement déclarée avec l'assentiment de la grande majorité du Corps législatif. 159 voix contre 84 s'étaient prononcées, dès avant la déclaration de M. de Talhouët , contre la communication des dépêches et pour la guerre quand même.
Et maintenant tout est consommé , comme Ta voulu M. de Gramont ; les morts sont bien morts ; jiotre pauvre Alsace serait plus loin de nous que la Chine, si les vieilles cartes de géographie n'étaient restées pour nous dire : Elle a été France comme la Lorraine !
Monsieur le duc de Gramont , Monsieur le marquis de Talhouët, gentilshommes chatouilleux sur le point d'honneur, vous devez être satisfaits !
Vous prétendiez que l'honneur était engagé ; on vous a fait crédit des preuves , on a mieux aimé commencer par se battre que de s'exposer au reproche de manquer de susceptibilité en cette matière. On s'est battu, et surtout Ton a été battu; car l'occasion offerte à l'ennemi était rare et merveilleusement pro* pice pour lui ; il n'a eu garde de la manquer. Depuis ce temps, beaucoup de petits enfants pleurent leurs pères, beaucoup de femmes pleurent leurs maris, beaucoup de pères pleurent leurs fils !
Est-ce que ces familles en deuil n'ont pas le droit d'aller vers vous et de vous dire : .
Ils sont morts , parce que vous leur avez montré la France outragée , et qu'ils ont marché pour punir l'injure que d'après vous la France avait reçue. S'il n'y a pas eu d'injure , à qui remonte la responsabiUté de leur fin malheureuse?... Y avezvous jamais pensé?
Les yeux fermés, ils ont obéi à leur devoir; mais vous, avezvous rempli le vôtre ?
On vous avait fait crédit : l'heure est venue de payer votre dette à la vérité !
Quels secrets, quelles communications confidentielles, vous, Monsieur de Gramont, avez-vous apportés à la connaissance de la commission parlementaire chargée de statuer sur la déclaration
de guerre? Quels secrets ont produit sur vous, Monsieur de Talbouët, la vive impression dont votre rapport renferme le témoignage , lorsqu'ils vous ont été révélés ?
Le temps de la discrétion et des réticences diplomatiques est passé. Devant l'Alsace et la Lorraine perdues, l'Allemagne payée de la rançon de cinq milliards, la Mort riche d'une rançon plus lourde encore, la France déchue pour longtemps de sa légitime influence sur le monde, il n'y a plus, sans doute, de secrets à garder. Ces secrets que vous disiez vôtres , ils sont nôtres y de par le .sang qu'ils nous ont coûté !
Parlez donc! Le roi Guillaume, sur le compte du souverain de la France et de sa femme , a-t-il tenu des propos indigues même d'un soudard ivre ?
M. Benedetti a écrit à ce sujet, dans un livre : Ma mission en Prusse, publié en 1871 : ^ '
u Je ne m'arrêterai pas aux prétendues insultes dont j'aurais été (( l'objet, ni aux procédés inconvenants qu'on m'a attribués.. Je ne « voudrais, s'il en était besoin, invoquer d'autre témoignage que u celui du Roi lui-même, pour prouver que je n'ai pas oublié une « seule fois la déférence que je devais au souverain auprès duquel a j'avais en ce moment l'honneur d'être accrédité. Le gouvernement u de l'Empereur, de son côté, n'a jamais prétendu que son ambastt sadeur eût été personnellement offensé à Ems , mais que le cabinet a de Berlin avait présenté à divers gouvernements , d'une manière u injurieuse et blessante pour la dignité de la France, l'accueil que « le Roi m'avait fait en dernier lieu, n
Voyons les extraits des dépêches adressées par l'ambassadeur de France à Berlin à notre ministre des affaires étrangères. Nous les empruntons à l'ouvrage que nous venons de citer.
Du Ï3 juillet, — Le Roi, invité à déclarer que non-seulement il approuvait la renonciation du prince de HohenzoUern , mais qu'il prenait l'engagement d'empêcher toute nouvelle tentative qui aurait pour objet de revenir à la même combinaison, répond :
u Vous nie demandez un engagement sans terme et pour tous les « cas ; je ne saurais le prendre. Pour justifier cette manière de voir, (t Sa Majesté a soutenu qu'elle ne pouvait aliéner de la sorte sa
« liberté de résolution , et qu'elle devait , en toute chose, se réserver ce la faculté de tenir compte des circonstances dans les éventualités « diverses qui pourront se produire ultérieurement, qu'il n'avait u assurément aucun dessein caché, et que cette affaire lui avait « donné, des préoccupations trop g^raves pour ne pas désirer qu'elle u ne fût irrévocablement écartée, qu'il lui était toutefois impossible « d'aller aussi loin que nous lui demandions, n (P. 370.)
Plus loin (même dépêche), M. Benedetti appréciait en ces termes le refus du Roi :
u Tout me porte à croire, je ne saurais vous le cacher, que le « Roi est fermement décidé à nousrefuser cette satisfaction. Malg^ré u l'accueil apparemment gracieux qu'elle n'a cessé de faire à mes tt instances ,j'ai pu constater que Sa Majesté se résig^nait avec autant u de reg^ret que de répugnance, devant notre attitude, à dénoncer « les difficultés qu'elle a contribuée faire naître, et, sans nul doute, u elle ne se dissimule pas la gravité de l'échec auquel personnelle* u ment elle s'est exposée.
u Dans cette disposition , le Roi considère qu'il aggraverait le a mécontentement que la renonciation du prince de HohenzoUern tt provoquera en Allemagne, et dont la responsabilité pèsera moins K sur ce candidat que sur Sa Majesté elle-même, s'il souscrit à a l'obligation que nous lui demandons de contracter. » (P. 382.)
M. Benedetti terminait une dépêche, en date du 14 juillet 1870, par ces mots :
u Je serai à Paris demain matin à 10 heures 15 minutes, et je M me rendrai immédiatement au ministère. »
En effet, M. Benedetti arriva à temps pour voir le ministre des affaires étrangères, avant sa fameuse déclaration à la tribune, avant son entrevue avec la commission parlementaire, présidée par. M. de Talhouët, et pour lui dire : a Les bruits qui circulent sont, vous le savez, d'odieuses calomnies. Le Roi n'a jamais rien dit qui ne fût convenable dans la bouche d'un gentilhomme. — Je le sais, aurait répondu M. de Gramont, mais ils veulent la guerre, et ils l'auront! «
Cependant, les députés qui étaient entrés' incertains dans la
salle où la commission tenait séance , en étaient sortie résolus. Par quel langage avait-on transformé leurs dispositions pacifiques en ardeurs belliqueuses?
Vous seuls pouvez éclairer ce mystère , en nous divulguant le secret, le secret de la déclaration de la guerre!
Au nom de la gloire évanouie, des ruines^^faites , des hontes bues, des enfants morts et des enfants vivants, ceux-ci destinés à aller combattre un jour, et à mourir à leur tour pour la même cause, nous vous demandons le secret de cet élan qui a électrisé la commission ,• chassé la paix et déchaîné la guerre!... On nous le doit : il nous le faut!...
Et si on nous le refuse, nous dirons, en nous adressant aux hommes qui gouvernent la nation :
Y a-t-il deux justices? une justice qui punit le crime, une justice qui le laisse impuni ?
S'insurger contre le gouvernement du pays, profiter de sa faiblesse pour tenter de prendre sa place, spéculer sur la détresse de l'État pour le voler: ce sont là de grands crimes dont les auteurs ont mérité et encouru les châtiments les plus rigou-* reux.
Mais il est d'autres crimes aussi haïssables.
Faire la guerre, sans y être contraint par une nécessité impérieuse , est un^ crime de lèse-humanité ; — sans se trouver en mesure de la soutenir, est un crime de lèse-nation ; — en abusant de l'autorité qu'on tient de la confiance du pays, est un crime de forfaiture.
Ces crimes ont-ils été commis? *
Première question. Nous demandons pourquoi elle n'a pas été encore éclaircie?
On a ordonné des enquêtes. On devait, en procédant avec méthode et logique, en allant de la cause à l'effet, et non de l'effet à la cause, commencer dans l'ordre des dates, c'està-dire , par une information judiciaire concernant :
hm CIRCONSTANCES
QUI OIjfT AMENÉ ET ACCOHPAGNÉ EN 1870
hk DÉCLARATION DE GUERRE
-Car tous nos malheurs et tous les crimes qu'ils ont engendrés viennent de ce fait : — la guerre sans cause,
La Révolution de 1789 a grandement modifié les droits respectifs des peujples et des gouvernants , tels qu'ils existaient autrefois. /
Autrefois, les rois disposaient des peuples comme un joueur dispose des pions placés sur un échiquier, f)6ur vider des questions d'amour-propre; oh disait :
Ce sont-là jeux de prince.
On ne le dit plus aujourd'hui.
Au dix-huitième siècle, l^arie-Thérèse adressait des billets flatteurs à la favorite du roi de France , madame de Pompadour, et aussitôt la France prenait parti pour l'Autriche contre la Prusse, contrairement aux intérêts de sa politique. Frédéric II se permettait une épigramme contre l'impératrice Elisabeth, et la guerre éclatait entre la Prusse et la Russie. De tels actes nous paraîtraient aujourd'hui bien étranges et intolérables, tout autant que si la lutte dans laquelle nous nous sommes engagés en 1870, avec une précipitation si extraordinaire, avait eu pour cause l'amour-propre de M, le duc de Gramont, blessé par un propos de M. de Bismarck, qui l'aurait appelé le plus beau et le plus 6... des diplomates de l'Europe!
Peat-étre cependant n'en existe-t-il pas de pilus sérieuses.
On a voulu y chercher la raison de l'emportement que le ministre a mis à porter à la tribune sa déclaration , qui équivalait à une véritable déclaration de guerre ; de ia complaisance avec
CONCLUSION. 4r5
laquelle on laissait répéter, si on ne les répandait soi-même, d^ odieuses calomnies ; des efforts pour envenimer les moindres blessures nationales, pour changer le caractère et la portée d'incidents vulgaires , et pour transformer de légers griefs en injures mortelles.
Gomment expliquer en effet certaines folies dont les peviples sont les victimes? Que de mensonges n'invente-t-on pas pour en cacher les causes véritables ? On n'a jamais pu faire comprendre, par exemple, pourquoi la France a été précipitée dans la malheureuse expédition du Mexique , pourquoi elle Fa poursuivie obstinément, malgré le mécontentement, chaque jour plus accentué , de l'opinion publique. On n'a eu garde alors déparier des relations d'intérêt qui liaient M. de Momy à M. Jecker'.
M. le duc de Gramont a parlé et a écrit : mais il n'a rien dit de nouveau. Ce n'est pas cependant le scrupule de recourir à la publicité de papiers d'État pour sa justification qui a dû retenir sa plume. Sur ce point, de graves infractions à ses devoirs professionnels lui ont été reprochées et pourraient être l'objet de poursuites.
Le vague dans ses explications , le caractère douteux de ses assertions invalidées par les assertions contraires de M. Benedetti, l'obscurité qui enveloppe l'origine de cette lamentable guerre, ont laissé le champ ouvert à toutes les hypothèses les plus injurieuses pour M. de Gramont. Nous aimons à croire qu'il n'a pas eu connaissance de celle que nous allons reproduire, puisqu'il ne l'a pas démentie. Nous l'empruntons à un extrait de la Gazette de Cologne, publié dans Y Indépendance de IfiL Moselle du mardi 18 octobre 1870, dont un exemplaire est entre nos mains.
« Ceci, dit la Gazette de Cologne , pourra servir à l'histoire « secrète de la déclaration de guerre.
« Quand arriva à Paris, le 16 juillet (le 14?) , la renonciation du
' Pauvre M. Jecker ! Singulier hasard qui Ta fait comprendre parmi les otages et fusiller par la Commune ! On a peine à s*expliquer l'intérêt que la Commune pouvait avoir à le faire disparaître.
u prince de HohenzoIIem àla candidature du trône d'Espagne, le duc M de Gramont était fortement eng;ag^é à la baisse. L'arrang^ement de u l'affaire , pour lequel , ainsi qu'il Ta reconnu plus tard , il y avait u moyen, eût occasionné au ministre des pertes énormes... Que le u soi-disant ministère des honnêtes g^ens ait accepté un semblable u collèg^ue dans des circonstances aussi dang^ereuses pour le mainte tien de la paix, ce fait servira à faire jug^er le caractère de ces a homines. n
Hélas ! voilà ce que se disait , ce que se dit encore la malheureuse ville de Metz, arrachée à la mère patrie, arrachée, non déracinée, car ses racines plongent jusque dans le coeur des officiers de l'armée française qui ont vécu chez elle. Voilà les consolations qu'échangent entre eux les victimes de la guerre ! Couvrir Monsieur le duc de ses différences de jeu de bourse au prix de cent mille cadavres et de deux provinces, — cela paraît bien cher!
Ces calomnies, — nous ne saurions admettre que ces rumeurs ne sont pas des calomnies, -^ se propagent parce que la lumière impatiemment attendue, sur les circonstances
QUI ONT AMENÉ ET ACCOMPAGNÉ LA DÉCLARATION DE GUERRE , ne
s'est pas faite juridiquement. Elle eût coupé court aux hypothèses.
Un immense malaise moral s'était produit dans ce pays à la suite de nos désastres. La Commune en est sortie.
Croit-on qu'il ait disparu? Pour calmer les esprits, pour donner ^satisfaction à l'opinion publique exaspérée, — on a bien tardivement commencé l'instruction du procès du maréchal Bazaine.
Cependant, depuis que le chef des armées françaises est aux mains de la justice militaire, l'exaspération a diminué. Les ressentiments patriotiques se sont contenus. On a fait silence autour de l'œuvre de la justice ; on attend sa décision avec une patience qui égale la lenteur des formalités juridiques.
Et en l'attendant, on s'étonne que les ministres qui ont pris, vis-à-vis du pays, la première, la plus grave des responsabilités, celle de la déclaration de guerre et des malheurs qui l'ont suivie, puissent venir se promener, le front serein, au milieu
de* ceux auxquels leurs fautes ont imposé un deuil éternel , — et qu'on n'ait pas même le droit de les interroger !
Ce que les hommes supportent le moins, c'est l'injustice.
Aussi, nous qui voulons la lumière par l'enquête, la vérité par toutes les investigations qui peuvent la produire ; nous qui croyons que la paix sociale n'a pas de meilleure base que l'égalité des droits, et, par conséquent, l'égalité du crime devant le châtiment; nous, qui souhaitons qu'on réduise à l'impuissance les partis extrêmes , en leur enlevant le prétexte de s'armer, nous terminerons ce livre en disant :