‹ Le fond de la société sous la CommuneChapitre 68 sur 117 · RAPPORTS DE POLICE. — PAPIERS DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE POLICE. — PAPIERS DE LA COMMUNE

Bourse. — « Les fédérés sont tellement découragés , dit-on , que les chefs sont obligés pour les faire marcher à l'extérieur de les menacer de leur revolver, qu'ils tiennent constamment en main.

« On dit que deux membres de la Commune ont été tués hier sur une barricade du côté de Neuilly.

« Les batteries de Montmartre ont tué hier soixante fédérés à Levallôis, dit-on. La portée de ces pièces dépasse à peine les fortifications ; il faudrait au moins attendre pour s'en servir que les Versaillais soient arrivés là.

« On dit que le fort de Vanves est au pouvoir des Versaillais depuis samedi soir. Ils ont pris trente pièces de canon aux fédérés, et fait un bon nombre de prisonniers.

« Les Versaillais bombardent Paris depuis deux mois , dit-on , et cela parce qu'ils ne veulent pas nous accorder des choses qu'ils seront forcés de nous accorder demain peut-être , car Paris ne fléchira pas. »

Place du nouvel Opéra, — « On dit que nous avons la République sans l'avoir, mais bientôt nous l'aurons d'une manière positive , et malgré les royalistes de Versailles. »

Concorde, — a Depuis quelques jours il y a , dit-on , beaucoup de fédérés à Passy. Un grand nombre se sont installés dans les maisons meublées et non habitées. Les femmes des gardes viennent voir leurs maris , et en s'en allant elles emportent des matelas , du linge, etc., etc.

« On dit que les membres du Gouvernement du 4 septembre sont des lâches et des brigands, chose que les Parisiens n'ignorent pas. Mais on ne sera content que quand on apprendra que tous ces misérables sont tous pendus. » ,

Quartiers populeux,

« lie manifeste aux grandes villes plaît beaucoup généralement, et l'on compte que l'effet en sera bon sur la province. Il y a du cœur et de l'énergie dans cet appel suprême , et cela suffit,

« On ne saurait croire le contentement que Ton a éprouvé en apprenant que le canon de Montmartre se mettait de la partie. Tous ceux que j'entends parler aujourd'hui dans les groupes se trompent peut-être ; ils attendent des résultats merveilleux de cette formida-

ble position. — Montmartre seul debout; disent-ils, les Versaillais ne tiendraient pas encore Paris. — Les Montmartrois sont parfaitement de cet avis. — Quelle conviction il y a chez ces g^ens-là ! — • La Commune ou la mort! disent-ils tous, et ils savent mourir! C'en est de même à la Villette , Belleville et Clichy. On respire là cet air de révolution qui sauve les peuples. Allez vous promener parmi les habitants de ces arrondissements, voi^s tous qui avez encore un restant de gourme réactionnaire, et en voyant cette canaille , vous vous écrierez malg^ré vous : Eh bien , j'en suis \

u La confiance, aujourd'hui encore, est grande. Oui, le peuplecommence à s'apercevoir que l'organisation militaire est prise aa sérieux. On en sait gré à la Commune , au délégué à la guerre et au comité de salut public. Des mesures énergiques sont prises , et voilà pourquoi le courage se relève.

a U était temps, dit-on de toutes parts. Jamais la réaction n'avait levé la tête aussi insolemment. (On signale partout, même à cette heure , des masses de mouchards se promenant dans Paris et pérorant dans les groupes.)

« Figurez-vous , ajoute-t-on , qu'hier, à la vue de plusieurs corbillards conduisant au cimetière les dépouilles des combattants de la Commune, des misérables se sont mis à dire : Voici les voitures de vidange. Exécrable cynisme ! Mais ces misérables-là n'atteignent pas le but qu'ils se proposent,- — au contraire, — ils nous font des^ adeptes. En les entendant, tout honnête homme se sépare d'eux.

« J'écoute dans un groupe ce petit colloque que je relate , en y ajoutant deux mots : Est-ce vrai?

« — Les officiers qui se soûlent étant |iu feu devraient être fusillés. « — Non, pas fusillés; mais condamnés à plusieurs années de priu son, parce qu'il faut laisser la peine capitale pour une faute plus u grave , et cette faute-là , nous la voyons commettre journellement tt par les officiers chargés du contentieux. Et cela toujours impu- « nément. Ils nous pillent, ils nous volent, et c'est pour ceux-là « que je réclame le peloton d'exécution, n

u En ma qualité de reporter des quartiers populeux , je me transporte place Vendôme, où je suis sûr d'y rencontrer force populo. C'est aujourd'hui que doit avoir lieu l'enterrement civil de la colonne. Les assistants sont en grand nombre. Demain^ la fierté nationale aura beaucoup perdu (si j'en crois Scribe) :

M Ah ! qu on est fier d*être Français, ■ Quand on regarde la colonne !

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u La plus grande partie de ceux qui attenjlent l'exécution de celui qui a tué sa mère (la République) et plusieurs millions d'hommes, approuvent de tout cœur la Commune pour ce décret, qui aura son retentissement dans le monde entier, et chacun d'eux voudrait bien tirer la corde. Seulement, comme à tout enterrement il faut des pleureurs , les pleureurs se trouvent au rendez-vous. Parmi eux , il y a beaucoup d'invalides. Cela devait être. Ces vaillants défenseurs du drapeau qui portait pour devise : u Chair à pâté », s'exhalent en imprécations contre les vandales qui ont décrété la culbute de leur Empereur. Un surtout, porteur d'une jambe de bois, au paroxysme de la fureur, s'écrie : — Insulter celui qui a été le bras de la France !

a — Ce bras-là vous a pris une jambe, répond froidement un citoyen qui n'est pas manchot. — Dire tout ce que j'ai ei^tendu de lazzi dans cette foule bruyante, joyeuse, de reparties tintamarresques, ce serait abandonner mon rôle de reporter à la guerre pour celui de reporter au Figaro. — Et je ne suis pas assez Versaillais pour cela. — Qu'il me suffise de citer seulement ceci, qui ferait dresser les cheveux de (en blanc dans t original) : « On dit cette colonne de bronze, allons donc!... Elle est faite d'ossements humains. — Aussi allons-nous assister à une chute d'os. »

« Pends-toi , très-peu brave Villemessant, tu n'y étais pas !

il Deux petites notes encore, et j'aurai tout dit pour aujourd'hui.

a Dans up. groupe, plusieurs réactionnaires s'avouent presque Versaillais. Une citoyenne les traite de canailles. Ici je remarque avec peine un des nôtres dire à cette femme : — Vous, allez raccommoder vos bas. Quand donc comprendrez- vous que la feukme a un rôle, elle aussi, à jouer? N'a-t-elle pas, comme nous, à défendre son avenir et celui de ses enfants? Et pourquoi donc l'envoyer à ses aiguilles lorsqu'elle demande un fusil?

c( Dans un autre groupe, je vois avec le plus grand plaisir un franc-maçon remonter le moral de tous. « Ne craignez rien, dit-il , tout finira mieux que vous ne pensez. La franc-maçonnerie veille, et d'ici peu , à un signal donné : toutes les villes , le même jour^ à la même heure, vont arborer le drapeau rouge.

u Faire bien attention à ceci : Des citoyens assurent qu'aujourd'hui ils n'ont vu qu'une dizaine d'artilleurs pour servir trentecinq canons (à partir de la place Bineau). Et les autres, où étaient-ils ? »

C'est vers cette époque que nous allâmes visiter le palais des Tuileries, où tout le monde pouvait entrer moyennant cinquante centimes. A l'intérieur, les portes étaient gardées par des sentinelles qui veillaient au bon ordre de la circulation, exactement comme à Versailles. Qu'on nous permette un petit détail caractéristique. Au milieu de noire visite, nous eûmes la fantaisie de revenir sur nos .pas pour examiner de nouveau une pièce que nous avions mal vue. Mais le factionnaire nous opposa la consigne et nous ferma la route par ces mots : « Continuez ; on ne peut revenir sur ses pas. » En ce moment, un fédéré, simple garde, voit notre embarras, et passant devant la sentinelle avec sa femme et sa fille, lui dit : « Le citoyen est ,avec nous. — A la bonne heure, répond la sentinelle; en ce cas, passez. » — Nous revînmes donc sur nos pas, grâce à l'obligeance du fédéré et à la faveur, qui fleurit, contrairement aux principes les plus élémentaires de justice et d'égalité, sous tous les régimes.

On dit que' le Français aime l'égalité. Aplanissement des hauteurs jusqu'à son niveau, telle est l'égalité qu'il aime. Celle qu'il pratique est tout autre. Il veut être distingué, craint, respecté , admiré. Il recherche surtout leS fonctions publiques, parce qu'il espère s'y hausser au-dessus des autres hommes. La Commune répondait admirablement à cette disposition ambitieuse : chacun s'y sentait fonctionnaire public, depuis le délégué à l'instruction jusqu'au simple factionnaire. Quelle importance dans celui-ci! Avec quelle politesse ferme ou avec quelle résolution rigide il faisait observer sa consigne ! Comment se douter, en voyant refleurir toutes les tyrannies dont se hérissent contre le public , en temps normal , les administrations publiques, en voyant reparaître ces formes brutales ou dédaigneuses qui semblent l'apanage d'un long usage de l'autorité, — qu'on vivait sous un pouvoir éphémère et usurpé?...

Ces intrus se prenaient au sérieux. N'étaient-ils pas assiégés d'une foule de solliciteurs et de flatteurs? Ne recevaient-ils pas la visite ' de personnes très-recommandables qui venaient chaque jour leur demander quelque grâce? Comment auraientils douté d'eux puisqu'on leur rendait hommage, puisqu'on reconnaissait leur force, par conséquent leur droit?

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C'est le jour du renversement de la colonne Vendôme.

— « Le Cri du Peuple publie ce matin cette note mystérieuse : « On nous avait donné, depuis quelques jours, des renseignements

u de la plus haute gfravité dont nous sommes aujourd'hui complète-

a ment sûrs.

« On a pris toutes les mesures pour qu'il n'entre dans Paris aucun

u soldat ennemi.

« Les forts peuvent être pris l'un après l'autre. Les remparts peu-

« vent tomber. Aucun soldat n'entrera dans Paris. « Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra. » « Il s'agit évidemment de ce projet tant caressé par la Commune

de fai^e sauter Paris. Nous nous contenterons de rappeler que la

Commune n'a pas seulement pu faire sauter le fort d'Issy. )>

{Patrie,)

Voilà comment raisonnaient les journalistes et tout le monde avec eux. Hélas!

Les journaux du 15 mai publiaient : 1" Le manifeste du comte de Chambord; 2* le traité de la France avec la Prusse.

Le 12 mai, M. de Bismarck avait donné au parlement allemand les explications qui suivent sur le traité. Pas un Français n'a pu lire certaines de ces explications sans que la rougeur lui montât au front. L'insolence de l'étranger victorieux est le châtiment d'une nation iqui, en sa présence et sous son joug, oublie la dignité du malheur :

u... Il restait à savoir si le Gouvernement français était en disposition et en état d'accomplir les stipulations concernant l'indemnité de guerre.

a Des appréhensions sérieuses me déterminèrent à faire en personne une démarche. Si nous n'étions pas tombés d'accord, nous aurions pris Paris, soit par un arrangement ^veg la Commune , soit par la force , et ensuite nous aurions exigé du Gouvernement qu'il retirât ses troupes derrière la Loire avant de continuer les négociations ,• • •

« Les trois derniers milliards doivent être entièrement payés avant le l"mars 1874.

a Le Gouvernement français espère pouvoir satisfaire à ces engagements. »

La confiance du Gouvernement français dans les ressources de la nation a été justifiée, et il aura payé la rançon dans son intégralité avant le 1" octobre 1873.

En constatant ce résultat, n'oublions jamais le degré d'abaissement où nous étions tombés et cette parole du chancelier : tt Nous aurions pris Paris soit par un arrangement avec la Commune, soit par la force, »

L'arrangement avec la Commune était la combinaison la plus simple, la plus naturelle, et tout à fait prussienne,

— Au train dont va la Commune, avant quinze jours ,^Paris n'existera plus. Il lui restera des rues, des maisons, des quais et des squares, mais il aura perdu cette couronne de monuments qui faisait de lui le centre de la nationalité française. La France sera décapitée, Paris dépossédé pour toujours de ses droits au titre de capitale. On ne lui pardonnera jamais de n'avoir pas défendu du vandalisme ces œuvres que le génie de nos artistes avait conçues, que l'argent de tous les contribuables avait payées, et que la nation a élevées sur un territoire privilégié, mettant là comme en dépôt tous ses trésors artistiques et scientifiques, sous la garde du patriotisme et de l'intelligence de la population parisienne.

Encore quelques jours, que lui restera-t-il?

Si l'on prétend détruire tous les monuments entachés de royalisme , après la colonne , après le monument expiatoire, après les statues des rois , il faudra renverser les Tuileries , le Louvre , construit par Henri II et ses successeurs , la Bibliothèque de la rue Richelieu, fondée par les rois, la Sorbonne, œuvre du tyran Richelieu, l'Institut, œuvre du tyran Mazarin, et ainsi des autres, La Commune s'approprie tous les établissements de l'État; quelle destination, quelle existence leur réserve-t-elle?

Nous écrivions les lignes qui précèdent le 16 mai : huit jours plus tard , les événements faisaient la réponse : Paris brûlait.

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Dès le 16 mai, les édifices brûles le 24 étaient menacés d'une destruction successive et systématique. La population Teût-elle permise? Devait-elle être alors à Paris ou hors Paris? Ne lui avait-on pas enjoint de sortir du foyer de la rébellion? Et cependant M. Thiers s'adressait sans cesse à elle pour l'adjurer de s'opposer aux excès des démagogues ! Avait-elle dû rester à Versailles? Nous voudrions qu'on nous répondît. — On assure qu'on va faire une loi contre les abstentions en matière électoraie. Ne profitera-t-on pas de l'occasion pour faire une loi en matière de révolution, pour suivre l'exemple de Solon, qui contraignait les citoyens à se déclarer en faveur de tel ou tel parti dans les troubles civils?

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