‹ Le fond de la société sous la CommuneChapitre 98 sur 117 · ÇA ET LA · texte numérisé non relu

ÇA ET LA

Lorsque la vie d'une mère est en péril , les enfants se rassemblent auprès du lit de la malade , et chacun, dominant ses . angoisses , s'efforce de trouver dans ses souvenirs et dans son expérience une inspiration qui puisse guider l'homme de la science. Peut-être le médecin ignore ceci, peut-être n'à-t-il pas vu cela! TqI détail, telle circonstance lui aura échappé, car enfin un cerveau d'homme ne saurait penser à tout, la médecine elle-même n'est point infaillible !.«« Si humble que soit le donneur d'avis, il ne sera pas dédaigné, il sera même écouté lorsqu'on verra qu'il parle, non pour se faire valoir, mais uniquement pour le bien du malade , par l'ardent désir d'avoir une petite part à sa guérison et à son salut.

Peut-être l'amertume de ces notes écrites sous l'impression des événements du siège , de la Commune et des temps qui les ont suivis, reproduites ici sans ordre et sans lien , va-t-elle parfois jusqu'à l'injustice. S'il en était ainsi, nous supplierions nos lecteurs de pardonner à notre bonne foi ces exagérations et d'ex^ cuser la vivacité d'un langage qui aurait eu difficilement de la mesure , lorsque notre douleur n'en avait pas.

Notre histoire contemporaine est un cercle où la faute est partout, la responsabilité nulle part.

Les fautes se suivent, s'enchatneht, saisissent parfois et étranglent l'homme dans leur réseau inextricable ; elles ne le condamnent pas* C'est un accident qui a surpris le nageur, c'est un courant rapide qui l'a entraîné et sous une force surhumaine a brisé sa vigueur et sa vie ; mais le nageur était un rude homme, un mattre homme, un grand homme ! Affaire de chance : un malheur suffit I

Serait-ce là toute la moralité de l'histoire , et n'y aurait-il de

fautes que les maladresses? Alors il fiaiudrait effacer de la langue et de la conscience des hommes deux mots qui auraient perdu leur signification : le bien et le mal.

Heureusement qu'il n'en est point ainsi, et qu'un crime est toujours une faute, dont l'expiation s'impose fatalement un jour soit au perpétrateur, soit à ses complices. Les peuples sont les complices des crimes qui ont réussi.

Le crime que nous expions aujourd'hui est de date déjà ancienne : il s'appelle le 18 brumaire.

Boiteuse comme Vulcain ou rapide comme Éole, elle arrive, la justice de Dieu, inexorable, implacable! Quand le criminel h' est plus là, elle frappe dans le ventre de la mère l'enfant qu'il a engendré, ou bien elle attend que l'enfant ait grandi, elle laisse la jeunesse le parer de toutes ses grâces , et dès qu'elle trouve la victime assez belle, elle l'immole!

Dans nos civilisations raffinées, l'équilibre entre le corps et le cerveau tend à se rompre. On finit par dédaigner le premier et par exagérer toute la puissance de jouissance et d'action du dernier. Chez l'homme , ce défaut d'équilibre produit les mo* nomanes , les épileptiques ; on combat le mal en s'efForçant de faire aux besoins du développement physique une juste part au moyen de la gymnastique, des bains, des exercices violentSi Les peuples sont sujets aux mêmes maladies que les individus : ils ont des maladies de nerfs étranges, des hystéries effroyables; ils se sentent pris alors d'une bizarre passion pour tout ce qui est malsain ; ils se délectent d^immondices ; ils se pâment d'aise devant le neuf eti horreur et en infamie « Ils éprouvent une futéiir de curiositéé Gomment guérir ces perturbations de l'es' prit? Par le moyen qu'emploie le médecin i en rendant au phy* sique tous ses droits ; en donnant satisfaction aux exigences de la matière, en développant et endépetisant. les forces animales» en accordant au corps plus de temps, car il n'est pas permis de détruire impunément l'équilibre voulu par Dieu. Le corps se venge de l'esprit lorsque celui-ci prétend se dégager d'une alliance indissoluble, et il l'asservit tout à fait.

Nous ayons donc à introduire dans l'éducation cet équilibre rompu du moral et du physique.

La République est la forme de gouvernement qui, en France, conviendrait le mieux à la bourgeoisie éclairée, pour celte raison qu'une fois affermie elle serait définitive. A F encontre des gouvernements qui s'usent en vieillissant, et qui semblent condamnés chez nous à passer instantanément de la jeunesse à la décrépitude, la République ne peut que grandir et se fortifier en avançant en âge. La difficulté est de protéger, pendant ses premières années, son enfance contre les intrigues et les attentats des partis. La République doit donc àVdir pour amis tous ceux qui sont intéressés à la stabilité , â la prospérité des affaires, au progrès social régulier et constant. Quels sontstis ennemis, et j'appelle ennemis les hommes qui dégoûtent d'elle la nation en transformant en déceptions amères toutes les espérances qu'elle avait fait naître? Les soi-disant républicaine de la veille. En haut, ils s'emparent du pouvoir, ils se distribuent les fonctions, ils écartent de leurs conseils ^ comme indi^ gnës ou suspects , tous les citoyens que l'amour du changement autant que leur profonde indifférence politique ont ralliés au gouvernement nouveau* L'État est une ferme qu'ils prétendent exploiter à leur profit exclusif 5 en maintenant, encore à leur jprofit, le plus grand nombre des abus. En bas, c'est bien autre chose^ La République surgissant toujours au milieu d'une catastrophe^ le travail se trouve désorganisé. Au moment où l'atelier se fetme, le club s'ouvre. Les plus sauvages et les plus absurdes théories s'y produisent, aux applaudissements de pauvres igno-^ tants désœuvrés* Pas une parole qui ne s'adresse à leurs passions 2 on dirait qu'ils ont besoin d'être excités et étourdis. Un langage raisonnable leur paraîtrait terne, ennuyeux comme le bon sens, et serait étouffé sous les injures. C'est là pourtant que le peuple choisit ses représentants, au milieu des orateurs dont la parole ardente et colorée lui fouette le sang. La crise de l'élec-' tion passée , le club est désert : on ne sait pas se servir de cette liberté de réunion qui doit avoir pour but , non de se concer*

ter pour détruire , mais de s^éclairer les uns les autres par la discussion, et qui, ainsi comprise, paraîtra, si l'on tient compte de l'impressionnabilitë de notre nature, très-sensible à la parole et médiocrement portée à l'étude solitaire, la plus utile et la plus précieuse de nos libeités.

Quelle expérience plus propre à dégoûter de la monarchie que les dix-huit années démoralisatrices de l'Empire , couronnées par la plus douloureuse aventure qu'un gouvernement ait fait courir à une nation? Quelle expérience plus propre à faire douter des vertus du régime républicain, fondé sur le suffrage universel, que les défaillances , les désastres , les fautes d'incurie , d'inca-^ pacité et de présomption du Gouvernement de la défense nationale, suivis des crimes de la Commune? Etonnez-vous qu'un peuple qui brusquement , en quelques mois , a passé de cette somnolence à ces fureurs, et qui en est revenu couvert de boue et de sang, hésite dans le choix d'une forme définitive de gou* vernement !

On l'a dit, il y a longtemps, l'architecture écrit Vhistoite. En considérant les monuments d'une époque, on se fait une idée généralement juste de son génie et de ses mœurs.

Le grand Opéra, construit par M. Gamier, sera, pour ceux qui viendront après nous, la formule de l'Empire. L'Empire s'y trouve résumé : faste inouï, dépenses folles dans un monument absurdement gigantesque consacré au moins moral des speo* tacles, lubricité et servilité. Le génie de l'architecte y a exagéré encore l'abaissement des caractères en ce temps-là ; il s'est plu à nous calomnies en prodiguant l'adulation sous toutes les formes : les N, les E, les aigles. Lorsqu'on parcourt cet édifice qui porte à sa façade l'enseigne de sa véritable des* tination, on pense au beau temps, pour les architectes, de la Maison dorée, au temps de l'artiste Néron. On se dit qu'il n'a ~ "^nqué à M. Garnier que la bonne fortune de vivre à l'époque empereurs romains et de pouvoir user de leurs largesses

inépuisables. Que d'extravagances de plus il eût pu faire dire à la pierre!

L'architecture raconte l'histoire ! Voyez la façade du nouveau théâtrede la Renaissance bâti sur remplacement du théâtre de la Porte-Saint-Martin , incendié sous la Commune , et les figures qui la décorent. On ne peut dire que les femmes soient soûles ;, mais elles le seront certainement ce soir, et dignes , à cet égard , de figurer auprès dii groupe de M. Carpeaux. Hélas ! ces torses nus, moulés sur nature , portent le millésime de 1872! Pourquoi avoir daté cette œuvre? On eût pu la prendre pour une production de l'Empire. Ne sommes-nous pas assez malheureux? Faut-il que nous ne négligions aucune occasion de nous rendre méprisables aux yeux de nos descendants en leur montrant ce que nous valons, par quels moyens on peut nous plaire encore, au sortir de la Commune, alors que l'étranger occupe une partie de la France, tributaire de FAllemagne !

M. Carpeaux est un homme heureux; la fortune protège jusqu'à ses œuvres. La flamme a épargné les figures qui ornent la façade du pavillon de Flore|donnant sur le pont Royal, et, entre autres, cette vignette de Fragonard, exécutée en pierre, qui représente la Paix sous les traits d'une belle femme joyeuse, auprès de laquelle dansent deux petits bacchants que l'ivresse, fait trébucher sur de grosses jambes comme Rubens aime à les peindre. 11 est vrai que. le pétrole devait avoir pour consigne de respecter l'ivresse sous toutes ses formes.

Sachons donc être justes et prendre notre part de la responsabilité des fautes que nous avons. approuvées lorsque nous ne les avons pas commises. 11 en est qui sont communes à la nation et à ses chefs. Le mot tant reproché à M. Jules Favre : Pas un pouce de noire territoire, pas une pierfe de nos forte- ' resses! répondait à un sentiment presque général et a été accueilli avec enthousiasme. L'affaire de Buzenval était une folie au point de vue militaire, mais comment la refuser à une population dont le grand grief contre le général* en chef était Ja

résistance à toute sortie contre l'ennemi? On ne peut reproclier

aux chefs que de ne s'être point montrés supérieurs à leurs concitoyens à la tête desquels ils se sont placés, — en d'autres termes, que d'avoir été incapables.

Il y a eu entre la nation et l'Empire un prodigieux et déplorable malentendu. Le nom de Napoléon ne pouvait avoir qu'un sens : la guerre, et le pays l'a traduit, après le discours de Bordeaux, par ces mots : lapaix. De sorte que, pendant que l'Empire était toujours éd guerre, la nation se pénétrait de plus en plus de l'esprit philosophique de la paix, comme au plus beau temps de Louis-Philippe. Après nos défaites, elle a bien de la peine à revenir de sa stupeur et de son horreur de la guerre. A vrai dire, elle n'en reviendra pas : il faut attendre d'autres générations , d'autres hommes. Ceux-ci seront des barbares disciplinés, n'aimant que l'exercice, n'admirant que l'uniforme, ne rêvant que batailles et conquêtes; ils seront aussi rudes que' nous sommes amollis, aussi durs que nous sommes faibles, aussi résolus que nous sommes indécis. — - Et alors, tiens-toi bien, Germania!

Le Français n'est point méchant, mais à une condition, — c'est qu'on ne le contrarie pas. On l'a vu pendant la Commune.

ff Malheureux, qu'avez-vous fait? Vous avez tué un honnête homme , et privé de pain les enfants que son travail nourrissait! — Alors, pourquoi qu'il a commencé? Fallait qu'y dise comme moi ! ! »

Il n'y a , pour les nations , que deux manières d'exister : ou par le respect de la tradition , avec la foi religieuse , la discipline morale et matérielle, comme la Prusse, l'Angleterre, la Russie , — - ou par la liberté , comme les Etats-Unis , la Suisse.

Pour les nations vieillies, le péril de la liberté est égal à l'honneur qu'elles reçoivent d'elle.

Mais on ne peut à la fois être libre et être protégé. Il faut choisir.

Être libre , c'est être responsable de sa liberté , responsable même , dans une certaine mesure , de Fusage que font de leur liberté ceux dont on partage les destinées.

Un exemple de Paburissement qu'a éprouvé l'esprit public en France et dont il n'est pas près. de sortir, c'est la diversité des noms qui ont été successivement imposés à des voies publiques et retirés pour faire place à d'autres noms qui ont eu le même sort, au point que pour plusieurs de ces voies, telles que celles auxquelles avaient été infligées les noms de Billault et de Morny, il a fallu, de guerre lasse, revenir aux anciennes dénominations , afin de se reconnaître, — image expressive du chaos, des retours et des soubresauts de l'opinion pendant cette lamentable période de fautes et de revers.

On a remarqué, c'est une observation du colonel Carré', que les professions qui ont fourni le plus d'adhérents à la Commune sont celles où le travail se fait en commun et se concilie avec la causerie : sculpteurs , maçons , peintres en bâtiment , cordonniers et tailleurs. Observation incidente : Des officiers de gendarmerie se sont fait faire leur buste à Versailles, plusieurs de ces bustes sont, dit-on, fort bien réussis. Étrange particularité de ces temps si féconds en étrange tés, que de voiir des vaincus employer les loisirs de leur pénible détention à ériger des statues à leurs vainqueurs.

Ces conversations générales ou particulières sont, surtout lorsque les femmes y participent , pleines de danger. Elles ne peuvent être alimentées que par les passions , les ressentiments, par les sourdes colères du cœur humain. Elles errent, pour ainsi dire, dans le vide, s'attaquent à tout, ébranlent toutes les barrières sociales et sapent tous les principes. S'il se trouve là quelque partisan des théories sur le capital, il a bien vite gagné et enrôlé à sa cause une masse d'hommes travaillés parle besoin

^ Directeur des Archives de la justice militâirei

et par l'envie, et il se forme une armée dont l'importance est en raison de l'importance même de l'usine» du nombre d'ouvriers qu^elle emploie.

Comment remédier aux inconvénients de l'oisiveté de l'esprit pendant l'occupation manuelle, et à ceux de l'agglomération, qui tend à devenir un fait de plus en plus général, à mesure que les machines se perfectionnent^ se multiplient, et que les capitaux s'accumulent dans les mêmes mains? «

C'est un des problèmes de la question sociale auxquels on ne trouvera pas de remède radical. Cependant' il faut lutter, développer l'instruction, former les groupes d'ouvriers de façon à combattre Jes mauvaises influences par les bonnes , causer et raisonner avec eux. Ne pourrait-on pas introduire, là où la chose est possible , l'habitude de la lecture à haute voix , du moins pendant deux ou trois heures de la journée? La lecture distrait, et en outre elle fournit un aliment à la conversation, qui, ne sachant où aller, va le pfus souvent au mal.

L'assassinat de M. Darboy est un crime àfireux, qu'on n'a point flétri avec assez d'indignation, sous prétexte que M. Darboy avait été moins un prêtre qu'un politique, et que, par sa conduite pendant le siège, il ne s'était pas élevé a la hauteur de sa mission évangélique. Ses assassins étaient de véritables bêtes féroces. Je me souviens qu'en 1848, les ouvriers pleuraient en portant sur un brancard l'archevêque Affre frappé mortellemeut par une balle égarée. Pourquoi pleuraient-ils? Parce qu'ils avaient été touchés d'un acte héroïque , d'une démarche qui venait du cœur et que la charité avait inspirée. Que le prêtre revienne à la charité , le peuple reviendra au respect, sinon à l'amour pour lui. Il lui prêtera, contre les monstres qu'on n'extirpera jamais du genre humain, cette protection que lui seul, le prêtre, avec le zèle de son ministère, peut lui prêter contre les plus grandes douleurs de la vie. Le prêtre des villes vit généralement beaucoup trop loin du pauvre, et il a bien plus l'air d'exercer une profession véritable que de rem-

plir un apostolat dopt les épreuves , les périls et les amertumes sont les titres pour parler aux hommes au nom de. Dieu.

Une des professions qui font le mieux juger l'influence démoralisatrice de.la Commune et le triste état du fond de la société actuelle, est la domesticité. Sur ce point, je crois bien que tout le monde est d'accord. Le nombre des domestiques femmes qui ont des mœurs, des principes , de la probité, le sentiment de leurs devoirs, a singulièremeilt diminué. Il y a de ce côté un mal social extrêmement grave, digne des plus sérieuses études. Nous le signalons parce que la Commune et ses doctrines détestables l'ont fort aggravé. Mais rien ne contribue davantage à l'entretenir .que l'exemple des mauvaises mœurs,, trop souvent donné par les maîtres.

Les fçmmes ont généralement trop négligé de maintenir et de fortifier ce qui fait leur véritable supériorité vis-à-vis des domestiques. Cette supériorité, ce n'est pas seulement la fortune qui la donne, car celle-ci peut se perdre facilement. « Il arrivera un jour, disait une cuisinière à sa maîtresse, où Madame sera à l'office et où je la remplacerai au salon. » Nous avons failli voir sous la Commune ce revirement, qui nous aurait pourvus de bien mauvaises cuisinières. Ce n'est ni la toilette, que donne la fortune, ni la beauté, que la nature distribue $i capricieusement. Qu'est-ce donc? L'élévation des principes, des sentiments, des goûts, et la culture de l'esprit.

Croit-on que le niveau intellectuel des femmes ait beaucoup gagné , depuis que s'est généralisé l'usage du piano; depuis que toutes les jeunes filles, riches ou pauvret, quelles que soient leurs aptitudes naturelles, consacrent une bonne partie de leur jeunesse à exercer leurs doigts sur cet instrument? Nous sommes convaincu du contraire. Le piano a fait aux femmes le mal que le tabac fait aux hommes : il a rétréci,- atrophié leur intelligence. Il a développé la machine aux dépens de Fesprit. Sur cent jeunes filles qui apprennent le piano , il y en a dix qui y trouvent l'occasion de cultiver des dispositions musicales naturelles, vingt qui utiliseront ce qu'elles savent à faire danser

OU à enseigner à leurs enfants les principes de la musique, et soixante-dix autres qui s'empresseront d'oublier ce qu'elles ont appris inutilement et cruellement, avec répugnance, parfoii» avec horreur. Trois choses ont tué la lecture sérieuse en France : le piano , le tabac et le journal. On ne peut malheureusement attaquer de front le tabac et le journal ; mais le piano est plus vulnérable. Qu'il soit imposé comme l'est l'alcool, au point de vue fiscal et au point de vue hygiénique. Ce que le piano perdra, la lecture, les lettres, les saines études le' gagneront en temps et en force. Le niveau intellectuel des femmes se relèvera. Nos mères ne savaient pas le piano et trébuchaient sur l'orthographe, mais elles savaient lire et elles savaient écrire. Les femmes d'esprit n'étaient pas rares au dix-huitième siècle.

En toute société comme en tout enclos, il y a le côté de l'ombre et celui du soleil, le côté de ce qu'on appelle la Providence : cette Providence mûrit la fortune du riche, lui donne les moyens de parer ses filles, d'entourer de précautions salutaires la santé de ses petits enfants ; de ce côté, la bonne humeur. Lorsqu'on regarde le côté de l'ombre, le côté de la mauvaise humeur et des mauvais caractères , où tout souffre , où tout végète et s'étiole , on eiitend recommander l'obéissance à une loi naturelle y^fa/e^ proclainèr la nécessité de la résignation, appeler impies les murmures qui sortent des ténèbres et des misères sordides. Après tout, la pauvreté n'est-elle pas indispensable pour faire la richesse? l'ombre pour faire Téclat de la lumière? Un ancien élève de l'École polytechnique, depuis professeur de géométrie descriptive à cette école, disait un jour, devant moi, à un malheureux qui lui demandait l'aumône : « Mon ami, de quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes nécessaire, vous avez une fonction sociale, vous êtes pauvre. Il y aura toujours des pauvres parmi nous. » Et en parodiant la parole sacrée, à laquelleil donnait un sens qui est pire qu'un blasphème, il se gardait bien d'adoucir le sarcasme moqueur par l'aumône compatissante , de peur de diminuer la raison d'être de la richesse en diminuant la pauvreté.

Quelques jours après le siège et la Commune , un journal annonçait que M*** , heureux d'apprendre que pas une des douze douzaines de mafsons qu'il possède à Paris n'avait été atteinte par l'obus, se proposait, en reconnaissance de la faveur divine dont il avait été l'objet , de faire don d'une grosse somme aux pauvres de Paris. J^sus-Christ avait dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Parole que lés faits confirment chaque jour. Le Dieu qui règne en ce monde n'est pas le Dieu de Jésus , c'est encore le Dieu de ceux qui l'ont crucifié.

Si l'on estimait la fortune des juifs qui font la banque en Europe t si l'on supputait les millions et les milliards qu^ils possèdent, on verrait que les chrétiens ne sont que les usufruitiers du sol de cette terre dont la valeur est aux mains des juifs. Il arrivera un jour, et ce jour-là est prochain, où la fortune , l'honneur , l'indépendance des nations relèveront du bon vouloir des juifs, où les peuples ne pourront ni faire la guerre, ni traiter, ni défendre leurs droits qu'avec leur permission, où le monde entier sera leur tributaire , où ils deviendront les dieux d'un Olympe plus respecté que le vieil Olympe grec , car il aura pour base le principe SACRÉ de la propriété , comme disent certains journalistes, parmi lesquels se recruteront les membres du collège des pontifes du nouveau culte.

Voilà ce qu'aura tait à la longue cette petite commission, toujours réclamée, avec un accent tudesque, par ce bon baron allemand que nous avons connu.

Les plus grandes choses ont une humble origine. Le Rhin commence par n'être qu'un filet d'eau avant de devenir le fleuve imposant. Rome est sortie de l'allaitement d'une louve, et la fortune de ces princes de la juiverie a quelque analogie avec celle de Rome.

 quoi la moitié des gens enrichis sous l'Empire doivent-ils l'accroissement parfois énorme de leur fortune? Au hasard, et à la prescience des expropriations. On était arrivé à des estimations fantastiques qu'on croyait expliquer en alléguant la nécessité d'opposer une barrière à la fureur des expropriations et aux

entreprises fastueuses de M. Haussniann. Gomine si M. Haussihann eût été homme à reculer devant la considération de la dépense, comjne si les contribuables ne payaietit pas les frais de la leçon que les jurés avaient la prétention de donner au préfet! Il est vrai que ces messieurs étant eux-mêmes propriétaires, renchérissement de la propriété produit par leurs folles estimations leur profitait , tout en ruinant la ville de Paris. Comment ces scandales, divulgués par les journaux, auraient-ils été ignorés du peuple?

. Il y a une habitude fâcheuse chez nous et qui nous condamne à tourner, sans avancer, dans un cercle vicieux. Voulons-nous réformer une institution? on n'^a rien de plus pressé que de consulter le corps intéressé, par amour-propre, par inertie, par habitude, à en protéger les abus et la routine. Sur l'artillerie, on consultera le comité d'artillerie , et Dieu sait Ta résistance plus obstinée qu'intelligente qu'il a mise, pendant le siège, à l'adoption des innovations les plus nécessaires ; sur le génie , le comité des fortifications ; sur l'instruction publique , les dignitaires et inspecteurs de l'instruction publique. En procédant de la sorte, on oppose à toute proposition de réformes une barrière infranchissable. Est-ce à dire qu'il ne faille tenir aucun compte de l'avis des hommes spéciaux? Rien ne serait plus absurde! Mais il conviendrait que dans chaque comité spécial, il y eût une part faite par l'élection des pairs aux hommes nouveaux.

A propos de réformes , d'une part on dit : Modifiez l'éducation; c'es^ par elle que l'homme devient bon ou mauvais. — D'une autre part, on objecte : On ne peut modifier heureusement l'éducation qu'en modifiant le milieu. Que reprochez-vous à l'éducation en commun, à ce qu'on appelle le collège? De recevoir l'influence extérieure, d'être un petit monde où la va-, riété de la fortune , l'appétence des plaisirs , le goût précoce du libertinage , font autant de ravages que dans le grand. Il n'y a pas de discipline morale, dites-vous. Y en a-t-il dans la famille?

Le respect manque. Où le trouvez-vous, hors de là? Les principes y sont relâchés. Sont-ils fermes ailleurs? Connaissez-vous beaucoup de gens qui puissent servir de modèles à l'enfant sous le rapport de la religion, de la moralité, de la délicatesse des sentiments, de l'élévation des idées? Plus vous rendrez l'éducation saine et rigide , plus vous la ferez contraster avec les vices du milieu : le collège prépare Fhomme au monde tel qu'il est et non tel qu'il doit être ; il est adapté à ses vices.

Ce raisonnement est mauvais : à ceux qui le trouvent tel, nous n'avons rien à apprendre; à ceux qui le trouvent bon, nous n'avons rien à dire.

J'ai eu rhonneur d'être plusieurs fois désigné par le sort pour les fonctions de juré, et j'ai vu des étrangers assister aux séances du jury, suivre avec attention, étudier les formes et la marche de la justice chez nous. Je ne doute pas qu^ils n'en aient emporté la meilleure impression. La justice criminelle offre toutes les garanties désirables à la défense de Taccusé.

Mais de la justice civile, que pensent les étrangers? Nous avons des tribunaux qui rendent la justice, d'autres qui la bâclent. Malheureux sont les citoyens dont la fortune , dont les intérêts les plus chers dépendent de la décision de quelques hommes toujours pressés d'expédier les affaires , incapables d'étudier et d'écouter, visiblement préoccupés pendant l'audience de ne pas manquer l'heure du chemin de fer, l'heure où ils iront goûter le far mente des champs ! Il n'y a qu'une manière de leur plaire, c'est de leur dire :

La parole est d'argent et le. silence est d'or...

et de parler peu; et encore parle-t-on toujours trop.

De tels paresseux sont la peste de la magistrature française. D'éminents magistrats nous ont assuré que l'espèce n'est pas aussi rare qu'on le désirerait.

Comme expression de la moralité française, certains jurys nous ont étrangement calomniés. Devant l'un d'eux a paru

le nommé Allotte, caissier de l'agent de change Banès qui s'est pendu après avoir reconnu l'importance des détournements commis par ce caissier. Allotte avouait ces détournements, qui s'élevaient à trois millions et plusieurs centaines de mille francs. Mais il avait pour avocat un homme dangereusement habile, M* L Celui-ci affirme solennellement que

les clients de Banès ne perdront rien ; d'ailleurs la famille Allotte

est riche. Elle les désintéressera: M* L le jure. Que la

conscience des jurés se rassure donc et qu'elle acquitte un innocent! \J innocent fut acquitté; et lorsque les malheureux clients de Banès, dépouillés par Allotte, vinrent réclamer, on se moqua d'eux. La corporation des agents de change déclara que les agents de change n'étaient pas solidaires les uns des autres ; la famille d' Allotte déclara que puisque Allotte était acquitté, il avait eu le droit de faire ce qu'il avait fait, et que pour elle, loin d'avoir à donner quelque chose , elle verrait avec plaisir Allotte recevoir des excuses. Quant à l'honorable M* L.,..,', après un tel triomphe , il se présenta comme candidat officiel de l'Empire à la députation. S'il eût réussi, rien n'eût ^manqué à sa gloire. La situation des créanciers de Banès, sauf d'un seul, ami d' Allotte, devait être aggravée à la suite des prodiges d'éloquence d'un autre athlète de l'Empire, ancien avocat général , incorruptible ennemi des usuriers, des boursicotiers, contre lesquels sa plume, plus scrupuleuse que sa parole, a écrit un livre : Les manieurs d'argent.

II n'y a pas de catégorie de citoyens qui ait été plus funeste à notre malheureux pays que les avocats, parmi lesquels se trouvent d'ailleurs les plus honnêtes gens du monde. La place nous manque pour montrer la part qu'ils ont eue à la démoralisation de l'esprit public , à l'affaiblissement des principes et à l'abaissement des caractères. La terreur que l'avocat inspire au peuple est celle que ressent l'homme nu devant l'homme armé jusqu'aux dents et capable de se servir de ses armes.

Mais laissons de côté cette profession à laquelle tant d'hommes d'État distingués et tant de malfaiteurs ont dû leur notoriété sociale : revenons aux juges.

Pourquoi les jurys sont-ils si différents ; parfois excellents,

parfois mauvais, souvent médiocres sous tous les rapports? Parce que la société dont ils sont l'image est elle-niéme étrangement et tristement mêlée. Prenez dans le creux de votre main quelques gouttes d'eau puisées à un bassin, d'eau corrompue, elles auront l'odeur fétide de l'eau du bassin.

Aucune déférence pour le savoir, aucun respect pour l'expérience, aucun égard pour l'âge, aucun désir de s'instruire, aucune ambition d'être utile, aucune tendance à l'idéal, aucun rêve, si ce n'est des rêves d'érotisme; l'horreur >du travail, rimpatience de jouir, le mépris de toute règle, de toute croyance et de tout devoir ; — voilà ce qui caractérise de nos jours une certaine partie de la jeiinesse qui n'est pas la pire.

Un de nos amis, qui habite la campagne, nous disait ces jours-ci que, dans les campagnes mêmes, l'insubordination des enfants à l'égard de leurs parents est extrême ; les vieillards sont injuriés publiquement par les jeunes gens ; dans les ménages indigents, où manque le nécessaire, il n'est point rare de voir jusqu'aux petits enfants faire la loi à leurs parents , repousser la nourriture de la famille et exiger celle qui plaît à leur gourmandise. Ailleurs, c'est un père qui va trouver en cachette l'instituteur pour se plaindre de son fils , pris en flagrant délit de vol. Il le conjure de lui administrer une correction exemplaire. Il compte sur l'instituteur, car lui-même ne peut rien sur son fils. Voilà où en est l'autorité paternelle partout. Et malheur à vous si vous exercez cette justice , qui est votre droit et votre devoir ! Vous ferez de votre fils votre ennemi.

Votre infériorité à Pégard des Allemands, c'est votre résistance à toute discipline , nous disait un ministre plénipotentiaire de Belgique, qui connaît J' Allemagne aussi bien que la France.

Peut-il en être autrement dans un pays bouleversé par cinq révolutions en trois quarts de siècle ; où toute hiérarchie a été

détruite; où rëdifice social se compose de constructions disparates élevées les unes sur les autres et auxquelles on n^ose pas toucher, de peur de tout renverger?

Il n'y a qu'un sentiment qui puisse rallier les cœurs et les esprits, divisés par tant de luttes récentes, dans une œuvre commune de régénération : le patriotisme/

Qu'a-t-on fait pour le ranimer?

' Cependant il existe une pudeur chez les nations comme chez les individus. Lorsqu'on diit à un Français :

« Une armée féodale, qui compte parmi ses cheh principaux des princes auxquels on donne un régiment comme on donne un hochet à un enfant à la mamelle, cette armée, défiée par votre gouvernement, est entrée sur votre territoire ; en trois batailles, elle a écrasé sous le nombre l'élite de vos troupes, qui semblaient avoir été éparpillées de façon à rendre sa besogne plus facile et moins meurtrière; puis, elle s'est trouvée en face d'une natipn de trente-six millions d'hommes qui a fait une molle et maladroite résistance; d'un territoire riche, couvert de villes opulentes et de puissantes forteresses, qui s'est soumis; de façon qu'il a suffi de tuer cent mille hommes pour devenir le maftre de ce territoire immense et.l' arbitre du sort de cette nation , naguère puissante et superbe, à laquelle on a imposé les conditions qu'on a voulu , et qui était hors d'état de se refuser à des conditions beaucoup plus dures. »

Quand un Français entend ce langage, auquel il n'a rien à répondre, est-il bien fier dé ces institutions que VEurope nous envie : Université, système d'éducation publique, système militaire, École polytechnique, École militaire, École du génie. École d'artillerie, État-major, administration et gouv/ernement? 11 sent bien qu'il n'est pas dans le meilleur des mondes possibles : mais il y a tant à faire qu'on ne fait rien; — On jette le manche après la cognée, comme c'est l'habitude chez nous , — habitude en rapport avec l'impétuosité du caractère national , incapable de mesure , de patience et de suite.

Nous sommes redevables à l'Empire^de deux désastres, celui de la nation et celui de l'armée. Les jeunos générations corrompues des villes, les générations profondément égoïstes de la

campagne, n'ont pas défendu le sol sacré de la patrie, que Timpéritie des généraux, l'insuffisante résistance de troupes mal disciplinées avaient ouvert à Fenbemi. On aura beau le contester : la victoire de l'Allemagne aura été celle de la science sur l'ignorance , de la volonté sur l'irrésolution , de la discipline sur le désordre, et de la persévérance énergique sur la faiblesse découragée.

Un ofBciér prussien disait à un de nos amis qui se trouvait à Montfort-l'Amaury pendant l'armistice : a Gomment ! la France est parcourue et ravagée par nous, et il y a encore ici tant d'hommes valides et vigoureux? Il n'y a donc plus de courage chez les Français? » Qu'eût-il donc dit s'il fût allé à Paris, un dimanche, se promener aux Champs-Elysées?

Il est vrai qu'un homme n'est point un soldat, mais il peut le devenir, et c'est à quoi on ne songeait guère.

Un autre de nos amis, qui résidait alors à Senlis, court, le cœur ému, les yeux mouillés de larmes, au-devant d'un convoi de prisonniers français en marche pour rAllemagne : il trouve des gens qui ne cachent pas leur satisfaction de se trouver soustraits aux dangers de la guerre!

Et cependant que de récompenses données, que de grades octroyés, que de croix d'honneur prodiguées! M. Trochu a, dans une déclaration publique, déploré l'abus de ces faveurs dans un temps de malheurs et de hontes où*il n'y avait qu'un mobile avouable pour braver la mort , 'l'amour de la patrie. Et M. Trochu était le chef du gouvernement d'alors, et lui-même avait signé les décrets qu'il a blâmés! •

Le premier pas que nous ferons vers les mœurs républicaines sera marqué par la suppression de Tordre de la Légion d'honneur. Il faut s'habituer à demander au devoir ce qu'on demande toujours chez nous à l'espoir d^ avancer et à la vanité de briller. Parmi ceux qui portent le ruban rouge, combien ont travaillé avec désintéressement au bien public? Combien se croient dispensés d'être honnêtes ; combien se croient assurés, quoi qu'ils fassent , de l'honorabilité, parce qu'ils portent le brevet d'honneur, comme ers industriels d'Espagne et d'Italie

qui détroussent un passant avec la conscience la plus sereine , parce qu'ils ont dans leur poche un morceau de relique?

En présence de Fétat moral de la nation, on se demande pourquoi les uns ont fait passer l'honneur ayant le plaisir, le devoir avant le sentiment instinctif de la conservation ; pourquoi, comme on dit vulgairement, ils ont risqué leur peau, pendant que d'autres aromatisaient la leur; pourquoi, délibérément , ils se sont fait tuer. ....

Il est facile de répondre :

Ils se sont fait tuer pour vous conserver cette belle France et ses grâces incomparables, sages ministres, prudents députés qui, d'un cœur léger, jouâtes son existence dans la plus criminelle trahison des intérêts de la nation. Il fallait bien qu'elle pût vous revoir heureux et bien portants , riches et satisfaits , véridique Gramont, consciencieux Le Bœuf, candide Ollivier, savant Frossard, et qu'elle vous rendit, à vous, tout ce que vous lui avez fait perdre, la considération et la fortune.

Et c'est pour cela qu'ils se sont fait tuer!...

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