LE JOURNAL DES SEPT JOURS DE COMBAT
Pour suppléer à l'absence cFè:>^apports de police , nous'demandons la permission de recourir à natre journal personnel, qui donnera une idée des impressions d'un habitant de Paris pendant cette guerre affreuse, et du spectacle qui s'offrait à ses yeux.
Lundi, — «Je me suis levé tard, ayant mal dormi. La nuit avait été épouvantable; on eût dit que la fusillade était à ma porte , que les pièces d'artillerie étaient dans ma rue. Je me trouvais placé entre l'Arc de triomphe , sur lequel on établissait une batterie , et la place d'Eylau, qui était déjà pourvue de canons, de mortiers, d'obusiers, et protégée par des ouvrages en terre. Chaque nuit j'écoutais le furieux échange des projectiles, j'attendais l'entrée des troupes, et comme elles n'arrivaient pas, brisé de fatigue et d'émotions, le matin j je m'endormais et goûtais ainsi un peu.de repos. — Ce jour-là on m'apprit la grande nouvelle. Quelle émotion! On ressent ces satisfactions profondes , ces joies immenses, deux ou trois fois dans sa vie. — Voici la troupe; elle s'avance lentement; les soldats silencieux paraissent harassés; les officiers, d'un œil inquiet, observent les curieux. Il n'y a rien de tendre, il s'en faut, dans un rapprochement si désiré. Évidemment, l'armée procècfe par une défiance absolue. A-t>elle tort? Ce matin, un détachement traversait la rue Lauriston, un garde national isolé tire sur
l'officier qui le commandait; l'officier marche droit à lui : « Ren-
dez-vous, lai dit-il. — Je ne me rendrai pas » , lui répond le fédéré. L'ofBcîer lui brûle la cervelle d'un coup de revolver. On est venu me chercher pour que je fisse enlever le corps par l'ambulance militaire. L'officier n'a fait que son devoir : mais que penser dé ce fédéré, homme de condition moyenne? Gomment explique^ son agression insensée et sa réponse ?. . . J'aborde un commandant d'artillerie ; il cherche un emplacement pour établir une batterie qui réponde aux pièces de la barricade Saint-Florentin. « Vous n^ attaquez donc pas ce quartier aujourd'hui? me risquai -je à lui dire. — Non , demain. — Ah ! quel malheur ! — Pourquoi? — Parce que rien n'est sérieusement préparé , et qu'après une nuit, demain, tout sera prêt pour la défense. »
I;es arrestations commencent , les langues se délient , et plus d'un , pour faire oublier ses sympathies communardes de la veille, commence par dénoncer *le voisin. J'invite à déjeuner le capitaine G..., jeune officier très -distingué, qui a pris une part active à la guerre allemande et à la guerre civile. Quels tristes détails sur les actes de férocité de cette dernière lutte ! Beaucoup de blessés fédérés meurent d'alcoolisme. On ne les panse qu'après les soldats ; c'est Tusage à la giterre. Malheur au garde national armé d'un chassepot qui tombe aux mains d'un des troupiers qui ont été renvoyés de Paris après avoir été désarmés; il est impitoyablement fusillé. En général, les fédérés se battent avec courage, mais ils n'ont ni persévérance, ni discipline , ni cette patience dans la privation , cette résignation dans la souffrance, cette ténacité dans les efforts qui con* stituent la vertu militaire et font le soldat digne de ce nom. Le soldat va au feu stoïquement. Le fédéré , le chef surtout , y allait aussi, mais avec une cuirasse sous son uniforme. Le fort de (Issy, je crois) est pris. Un officier va droit au comman-* dant, un homme de grande taille et très-gros. « Rendez-vous! — Un commandant de la Gommune ne se rend pas! n répond fièrement celui-ci. Il est passé au fil de l'épée. On Ta trouvé pourvu d'une cuirasse , comme celles qu'on &briquait pendant le siège, avec des feuilles de papier superposées.
L'incendie des Tuileries commence et prend immédiatement
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des proportions immenses. De notre quartier on dirait que tout Paris brûle.
Mercredi, — Je suis les troupes dans leur mouvement sur la rive gauche, marchant derrière elles. Je passe devant les dépendances du ministère de la guerre qui sont en feu, rue Saint-Dominique. Un des honunes qui avaient allumé l'incendie n'a pu se retirer à temps, et, atteint par les flammes, il est resté là, sous un caisson, à moitié carhonisé. Les balles sifflent, les obus passent par-dessus nos têtes; les soldats, collés contre les murs, se glissent vers l'endroit qui est le foyer de la résistance.
Jeudi, — Jamais homme ne verra deux fois ce spectacle. — J'ai parcouru la rue de Rivoli dans toute sa longueur. A côté de moi, le long de la route, brûlaient les Finances, la rue Royale, les Tuileries, je ne sais combien de maisons de la rue de Rivoli. Le temps est superbe, la chaleur accablante. De distance en distance il y a des barricades , et , auprès de leurs débris , des tas de cadavres. — Au milieu de ces flammes, de ces canonnades, de cet air chargé de poudre, sous l'impression de l'indignation et de Tirritation qu'inspirent les auteurs de tant de crimes, il s'opère dans l'homme une transformation complète. On regarde avec une sorte, de satisfaction cruelle la face , jaune comme de la cire , des cadavres que le chassepot a frappés , et on maudit ces morts au nom des tueries et des victimes qui vous entourent. On voudrait courir au feu, partager le péril du soldat, et arri* ver avant lui jusqu'aux monstres qui ont déshonoré la patrie, à l'heure où le canon prussien venait de la coucher par terre , toute sanglante. Vous vous sentez des rages de tigre; il vous semble que la sensibilité est anéantie. Elle est au contraire surexcitée. Je l'ai bien éprouvé. En revenant le soir vers les Champs-Elysées , après avoir fait la chaîne toute la journée auprès de l'Hôtel de ville , je rencontrai dans la rue Saint-Honoré une longue file de prisonniers que des soldats conduisaient à l'état-major. Il y avait là des femmes vraiment hideuses. Des hommes marchaient , les uns, la tète haute et droite, les autres, l'air sombre et terrible, d'autres, consternés; il y avait aussi des jeunes filles et des enfants. Un homme tenait par la main ses deux garçons ; une petite fille de six ou
sept ans était suspendue à son cou. La foule hurlait autour de la bande dont il faisait partie : « A mort, à mort! à mort les pétroleuses ! à mort les assassins! N'allez pas plus loin^ criaiteHe aux soldais ^ fusillez-les tous ici! » Et à la fureur qui brillait dans les yeux , il semblait qu'à la première halte elle eût déchiré de ses dents et de ses ongles les misérables qu'on conduisait. — La petite fille regardait cette foule irritée; ses grands yeux noirs avaient une expression indéfinissable d'étonnement, d'épouvante et de tristesse, et plus elle avait peur, plus elle serrait de ses tendres petites mains le cou de son père. Son regard, en errant vaguement, sembla s'arrêter un instant sur moi. Je n'y pus tenir. Je courus à l'homme qui s'était enveloppé de la douce créature comme d'une protection contre la mort qu'il méritait peut-être, et je lui dis d'une voix suppliante : « Donnez-moi votre fille, je vous la rendrai. — Je suis innocent , répondit-il , je ne sais pourquoi on m'a arrêté ! « — Dans le même temps , les soldats nous séparèrent violemment. J'avais cédé à un mouvement insensé , ma proposition était absurde , mais que j'en aurais supporté avec joie toutes les conséquences , si elle eût été acceptée !
La philosophie à tirer de cela, c'est qu'aucune éloquence n'égale le regard ému de l'enfant , et que c'est la seule à laquelle il serait pardonné de désarmer le juge en présence même du crime.
Jeudi. — Supposez-vous bien loin d'un champ de bataille : vous dissertez avec trois personnes sur la' distance qui vous sépare des combattants, sur le plus ou moins de chances de durée de la lutte, quand tout à coup un obus,]que vous n'aviez ni vu ni entendu , passe à six pouces au-dessus de votre tête , éclate à dix pas de vous , avec un bruit à faire croire qu'une maison tout entière a sauté. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui près de l'École militaire. L'obus s'est perdu dans un chantier, bouleversant les planches et les piles de bois. Au moment où je m'assurais que j'étais vivant et sain et sauf, mes trois compagnons , dont un officier supérieur en retraite, ayant fait sans doute la même découverte sur eux-mêmes, avaient disparu. Où, par où, comment , je ne sais. Aucun
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n'a tourné la tête pour voir ce qu'était devenu son voisin. — Le soir, je vais rue Va vin, pour m'assurer qu'une de mes parentes n'avait pas souffert. A mon retour, je suis arrêté par deux gardes nationaux munis du brassard tricolore, lesquels, après avoir paru disposés à me mener au poste , se décident à me reconduire chez moi. Je trouve singulier d'avoir joui de ma liberté pendant la Commune, et d'être menacé de la perdre aussitôt que le gouvernement régulier a repris possession de la capitale de la nation. L'horizon est embrasé, et les lueurs de l'incendie des Magasins généraux de la Villette se
reflètent dans les nuages , qui offrent le même aspect que pendant la fécente aurore boréale. Le Paris du siège était fou de gaieté en comparaison de celui-ci, dont rien ne saurait égaler la sinistre torpeur.
Samedi, — Le canon se fait entendre encore dans le lointain, dans la direction de la Villette et du Père-Lachaise. Les coups se succèdent irrégulièrement, tantôt lentement, tantôt précipités et comme furieux ! La pluie qui a commencé, fine et légère, dans la nuit de jeudi à vendredi, qui s'était arrêtée vendredi à trois heures , reprend samedi avec force. C'est le premier signe de pitié que Dieu nous ait donné depuis longtemps. Les cœurs se détendent, peut-être pour la miséricorde!
Dimanche, — On a encore entendu le son, plus affaibli, plus lointain, du canon, jusqu'à midi ; puis, rien. La sédition est terminée : la France est redevenue maîtresse d'elle-même. L'oeuvre de la justice va commencer. Parmi les coupables, beaucoup des plus braves et les moins mauvais peut-être se sont fait tuer; les maladroits ont été par longues bandes dirigés sur Versailles, et les plus scélérats sont déjà en lieu sûr. Il n'y a rien à dire de ceux auxquels le chassepot a donné une mort sans douleur, rapide comme l'éclair qui accompagne la foudre. Les frères, et amis leur décerneront la palme du martyre, comme ils l'ont décernée à leurb prédécesseurs de juin 1848, qui, eux, au moins, n'avaient rien détruit, rien brûlé. -^ Oui, il y a eu des martyrs, mais nous ne les trouverons point dans les rangs de ces ennemis de la France et de tout ordre social. Ce sont les soldats et les officiera de notre armée morts au champ d'honneur.
Ce grand mot de devoir n'a jamais trouyé plus juste application qu'en cette circonstance. Est-ce qu'il n'était pas prolétaire, comme les communeux, cet humble et glorieux soldat qui marchait résolument au feu et abordait les barricades à la baïonnette? Pauvre, il défendait, au péril de sa vie, ces palais que d'autres pauvres voulaient incendier ; il répandait son sang pour assurer le retour de l'ordre et le respect de la propriété , lui qui n'a jamais possédé d'autre terre que celle que la charité publique a prêtée à son corps pendant le temps nécessaire pour qu'il y pourrisse. Pourquoi donc combat-il? pourquoi meurt-il ainsi ? Parce qu'il fait son devoir, parce que ce devoir, il le comprend cette fois, il en a entrevu la grandeur, l'héroïsme, l'utilité; et ce n'est pas, comme je l'ai entendu dire en ce temps même, parce qu'il touche une solde de cinq sous par jour!... Il est vrai que la France donne bien davantage à des gens qui n'aiment d'elle que l'argent qu'ils en reçoivent.
Mercredi dernier, descendant le matin les Champs-Elysées dans la direction de la place de la Concorde , je remarquai à ma gauche , le long d'un massif de fleurs , une petite croix formée de deux baguettes liées l'une sur l'autre, et qui était surmontée d'une grossière couronne de feuillage. A côté de cette eroix, deux campagnards, homme et femme, étaient agenouillés et priaient. On avait mis là, provisoirement, le corps d'un officier tué en marchant contre la barricade artistique du citoyen Gaillard. Pas d'honneurs, pas d'assistants, pas de famille : la prière de deux passants pour acquitter l'immensité de la dette sociale envers le mort; — telle est la récompense, telle est la fin du soldat.
Ah ! s'il est permis de supposer que les âmes affranchies par la mort montent vers Dieu pour lui demander un dédommagement des douleurs de cette vie, implorant les unes le repos éternel, les autres l'activité périlleuse d'une existence nouvelle, la prière du pauvre soldat est écoutée avec la même divine bienveillance que celle du martyr chrétien, car ce sont deux héros, l'un de la foi, l'autre du devoir.
Voici plus de deux années écoulées depuis que se sont ac^ complis les événements auxquels se rattachent les documents que nous avons rassemblés dans cet ouvrage. Quelle suite ils ont eue, quelle influence ils ont exercée sur l'esprit public, sur la conduite et les dispositions des partis , le temps a répondu à cette question,
A peine l'insurrection venait-elle d'être étouffée dans le sang, qu'on parlait d'arrêter Faction de la justice, de rouvrir les portes de Paris aux. anciens fédérés, et que le nombre saluait de près de cent mille suffrages celui qui avait pris pour programme politique le mot amnistie. Moins de deux ans après, le programme triomphait aux élections de Paris, dans l'élection de M. Barodet.
L'échec brillant de M. Victor Hugo en 1872, le triomphe complet de M. Barodet en 1873 , sont les deux limites qui marquent rétendue du terrain conquis par le parti sympathique à la Commune, ou plutôt les progrès de son audace : en 1873, il a osé faire ce qu'il n'osait en 1872, sous le coup d'une défaite terrible encore récentç.
La Commune est en train de devenir légende : elle a ses apologistes, elle aura ses admirateurs. Encadrée dans Fincendie et dans une sanglante guerre civile , elle a un grandiose sinistre et mystérieux.
On la justifie déjà de ses crimes les plus affreux. Elle est innocente de l'assassinat des otages qui a été commis en dehors d'elle , sans sa participation , aussi bien que le meurtre de Lecomte et de Clément Thomas ; innocente des incei^dies et des pillages! Elle n'avait que de bonnes intentions !
« Pendant la Commune, je ne payais pas de loyer, dit l'un. — Et moi, dit un autre, je reprenais au Mont-de-piété ce que
j'y avais mis en gage, sans qu'on eût rien à me réclamer. — - Quel temps! ajoute un troisième, les réacs n'étaient pas fiers; et les propriétaires donc ! — Chacun jouait au bouchon toute la journée et vivait bien , observe un quatrième. On faisait à peu près ce qu'on voulait , et on ne malmenait personne, à moins qu'on n'eût affaire à une mauvaise tête. Ah! sans ces maudits Versaillais, nous aurions été parfaitement heureux ! »
Un gouvernement dont on peut dire, en bas lieu, tout ce bien, ne manquera jamais de partisans. Le lointain le dégagera des horreurs de la réalité, et il apparattra comme l'idéal d'une société organisée au point de vue des intérêts populaires.
Ne nous faisons , ni les uns ni les autres , aucune illusion à cet égard. Ce que nous démontrerons n'arrivera pas aux yeux qui ne veulent pas voir, ce que nous raconterons ne parviens dra pas aux oreilles qui ne veulent point entendre.
Portons donc nos efforts d'un autre côté, et adressons-nous aux hommes qui peuvent se servir de leurs yeux et de leurs oreilles et desquels sont venus, en définitive , tout le bien et tout le mal qui se disputent sous nos yeux la domination de la société française.
Le nombre, lorsqu'on lui reproche les désordres des derniers temps, est, en effet, en droit de répondre :
a Si les erreurs que je commets compromettent l'existence et la prospérité de la patrie , la responsabilité remonte à ceux qui, connaissant mon incapacité, m'ont investi de la toute-puissance politique que je ne songeais pas à réclamer et à exercer. Je la possède , puisqu'ils me l'ont donnée , et je la garderai, dans le but de substituer le prolétariat à la bourgeoisie. La Commune a été une tentative : elle était violente et elle a échoué. Lorsque le nombre a le suffrage universel, la violence est de sa part une faute, puisqu'il est certain d'arriver légalement et pacifiquement à la réalisation de ses espérances. »
La bourgeoisie est menacée dans la jouissance de ses avan^ tages sociaux et dans sa fortune. Elle se trouve aujourd'hui surabondamment avertie. Comment préviendra-t-elle le retour de la Commune? Comment luttera-t-elle contre les prétentions de ses ennemis? Par la force , sans doute : mais la force ne donne
jamais que des yictoires incomplètes et ne désarme pas Tadversaire. Il n'y a qu'un moyen qui soit bon et vraiment efficace : c'est de se montrer de plus en plus digne de la prépondérance sociale dont on se trouve en possession et qu'on entend conserver et affermir. La bourgeoisie a beaucoup à faire dé ce côté. Si elle veut se rendre compte de l'urgence et de l'étendue de la tâche de purification morale qu'elle doit entreprendre sur elle-même, elle procédera d'abord à un examen de conscience. C'est pour l'aider à £aire cet examen que nous nous risquons à publier ici ces fragments critiques d'une étude ' sur le fonds social bourgeois.
L'étendue des devoirs que chacun est appelé à remplir dans la société, doit avoir pour mesure l'étendue des jouissances que cette société lui procure et l'intérêt qu'il a à sa conservation et à sa prospérité.
Il n'y a pas de principe , il nous semble , moins contestable : cependant, où sont ceux qui y conforment leur conduite?
Qui a porté au prestige de la richesse, par une mauvaise manière de l'acquérir et une manière aussi mauvaise de l'employer, les plus graves atteintes?
Qui a donné l'exemple du mépris des lois, des croyances, ^ des principes sur lesquels repose l'ordre dans le genre humain?
Qui a semé partout et à pleines mains le scandale sous toutes ses formes: — scandales de mœurs, — scandales de doctrines , — scandales de fortune , — scandales de conduite?
Ce n'est pas le peuple ! Le mal est descendu vers lui , apportant la contagion du vice et le mépris des supériorités sociales, compromises, avilies par leurs propres fautes.
Le résidu de la civilisation est fait de ces infiltrations fangeuses qui viennent des hauteurs de la bourgeoisie. Ce sont elles qui ont traversé les masses populaires et sont allées s'ac* cumuler dans le fonds social de la Commune.
Lorsqu'on a versé dans un vase rempli par un corps spongieux un liquide inOpur, que fait-on pour en neutraliser l'action
^ Le travail que nous avons entrepris aura pour titre : De H abaissement'des caractères et du scandale des fortunes.
ou en purifier la nature? On verse on autre liquide, lequel parcourt toute l'étendue du corps spongieux et va concentrer son action sur le fond du vase.
De même dans la société. Pour améliorer les couches iiiférieures, qu'on commence par purifier les régions supérieures et les classes moyennes intermédiaires.
Et d'abord, que le scandale soit combattu résolOment ! Qu'il ne s'étale psts dans son impunité ou dans son triomphe, avec la connivence d'une autorité sans force, d'une magistrature sans courage , d'une conscience publique sans dignité et sans principes.
Car les mauvais exemples sont comme les pierres qui tombent du ciel : ils obéissent aux lois de la gravitation, et plus la distance parcourue est grande, plus le point de départ est élevé, plus aussi sont redoutables les ravages produits par leur chute dans les couches inférieures.
Si vous vous êtes trouvé à Venise en temps de carnaval, vous avez couru en gondole la nuit à travers les canaux , à la lueur des torches.
Les palais entrevus comme des apparitions féeriques sur les deux rivages du Grand Canal, le concert des voix et des instruments , ces gondoles noires chargées de gens travestis qui glissent autour de vous avec la rapidité de la flèche ; ces lumières iroses,verteis, jaunes, bleues, qui circulent, montent, s'abaissent comme des feux follets, font un spectacle unique au monde. Où est le ressort de cette activité? D'où vient ce mouvement? Que portent ces barques? qui les dirige?... Cependant la rame ,du gondolier parfois efQeure l'eau sombre et le plus souvent cherche un point d'appui dans sa profondeur : alors un épais limon s'élève à sa surface, des odeurs infectes sortent de la la* gune; on y est tellement habitué qu'on y fait à peine attention; les moustiques bourdonnent dans cette atmosphère qui leur a donné naissance et qui les enivre. Ils vous suivent dans les miasmes fétides qu'emporte la gondole, ils dansent avec Pierrot et Arlequin, ils mordent Colombine au visage... Eh bien, Ye-
nise en carnaval est une ima^e de notre civilisation : cette reine de l'Adriatique parée de splendeur est assise sur un lit de boue, sur toutes les pourritures animales et végétales que les canaux recouvrent depuis douze cents ans. C'est le fonds social qu'il faut se garder d'agiter sous peine de la peste.
Si Venise devait vivre et non point achever de mourir, elle draguerait ses canaux. Faisons ce qu'elle ne fait pas. Purifions les bas-fonds, répandons la lumière et l'instruction au-dessous de nous , et par l'irrésistible courant des bons exemples et des bonnes actions, emportons vers la haute mer les boues séculaires.
On ne doit au peuple que la reconnaissance des droits qu'il peut exercer avec l'intelligence des devoirs qui y sont attachés; mais on lui doit tout ce qui peut l'élever à l'intelligence de ces devoirs et à l'exercice légitime et rationnel de ces droits.
Établissons les deux degrés dans le suffrage universel et élevons au triple de ce qu'il est aujourd'hui le budget de l'instruction primaire; par là, nous protégerons l'existence et nous acquitterons la dette de la société.
La première réforme sera donc celle de l'éducation publique, honteusement insuffisante dans les écoles, mauvaise dans les collèges. Le peuple ne sait pas lire et le bourgeois n'a appris le plus souvent qu'une chose au collège, c'est à détester le travail. La règle de l'éducation et de la société entière doit être la discipline. Le cri du capitaine sur le navire en détresse : Chacun aux pompes ! doit retentir dans la France en décadence : Chacun à son devoir ! Le clergé se pénétrera beaucoup plus qu'il ne l'est de l'esprit de charité; il est trop près des riches, il se rapprochera des pauvres au milieu desquels il doit vivre. Loin de souhaiter la réduction du nombre de ses établissemeilts d'instruction, nous voudrions les voir se multiplier^ parce que le clergé est le grand agent de la discipline morale qui enlève au joug de la discipline coërcitive tout ce qu'elle conquiert.
Aucune tâche n'est plus digne'des efforts et de l'ambition de l'homme que d'élever son semblable.
La bourgeoisie a tout, et, pour l'heure, elle peut tout, par la magistrature, l'armée, le corps enseignant, l'administration, qui sont comme des rameau'x sortis de son tronc. Elle ne se transformera pas soudainement, il restera en elle mille façons de langage et de tenue qui trahiront des habitudes d'autrefois et des goûts qu'on entretient secrètement ; mais elle peut mettre plus de correction dans sa vie , plus de réserve dans ses plaisirs. La littérature et les arts frivoles qui épient ses goûts et ses fantaisies, nous apprendront dans quelle mesure elle s'amende. Nous verrons aussi ce que vaudra la magistrature , le corps où se quintessencie la moralité d'un pays; c'est à elle de. relever le prestige de la propriété en échenillant et en gaulant cette foule d'entreprises industrielles où sh sont retirés tous les parasites malfaisants qui vivent de la substance du peuple. Dans ce rôle tutélaire que les faibles attendent d'elle, elle reprendra sa force et sa majesté, surtout si on l'affranchit d'une dépendance excessive , de la nécessité de plaire aux hommes en place pour obtenir d'eux une amélioration absolument nécessaire des conditions de la vie matérielle. Par l'éducation, par le service militaire, par le retour à la discipline, à la moralité, à la décence publique, avec l'aide de la magistrature, la bourgeoisie peut préparer des générations nouvelles, et, en quelque sorte, un peuple nouveau. Le voudra-t-elle? l'essayera-t-elle?
Prenons pour expression de la bourgeoisie, le gouvernement, la Chambre. Ont-ils bien compris cette nation, ont-ils donné à son ànie ces satisfactions qui sont les consolations des grandes douleurs? Car il y a, dans l'homme, une conscience dont les droits valent ceux de l'estomac, un besoin de justice, de vérité, qui est le témoignage même de sa valeur morale. Qu'a-l-on fait ? On a ordonné des enquêtes sur le 4 septembre , sur le Gouvernement de la défense nationale, sur le 18 mars, sur
les marchés : mais sur la conduite des auteurs de la guerre, sur le CRIME au moyen duquel on a trompé les pouvoirs publics , égaré la bonne foi des mandataires de la nation , rendu inévitable une guerre désastreuse et tous les maux , toutes les hontes, y compris la Commune, qui en sont sortis; quels éclaircissements justificatifs a-t-on produits? Il y a dans cette négligence apparente, dans cette impunité accordée jusqu'ici aux auteurs du plus grand des forfaits , un mystère que le temps éclaircira sans doute , et qui, jusqu'au jour où la lumière sera faite enfin, réserve à Vinconnil un prestige, une tache glorieuse, le rôle de justicier. Ah! on ignore sûrement avec quelle impatience ils l'attendent, cette justice , ceux qui se sentent amoindris dans leur orgueil national depuis Sedan, ceux à qui Tépaulette et l'épée sont devenues lourdes à porter , j'en connais! Et ceux qui pleurent!...
Les sorties violentes de quelques membres de la majorité bourgeoise de la Chambre, à l'occasion des rapprorts sur les marchés, ces condamnations flétrissantes des erreurs du Gouvernement de la défense nationale, ne se sont pas toujours produites fort à propos. Plus d'une fois elles se sont attaquées même aux entraînements généreux de la passion patriotique, qui n'est plus chez nous la passion dominante. Tel ordre a coûté la vie à tant d'hommes , telles instructions ont eu telles ôonséquences ! Mon Dieu ! on peut au fond avoir raison cent fois; mais où conduisent ces récriminations? Où irions-nous si chaque père qui a perdu son fils demandait compte du plus ou moins d'utilité du sacrifice qu'on lui a imposé? Dans cette guerre fatale , dites-nous quelle bataille a été utile, quelle mort aurait été nécessaire, sauf la mort des misérables qui en^ont été les auteurs? Prenons garde de venir en aide aux défaillances du patriotisme et à ses dispositions à marchander ses sacrifices. Que le souvenir des folles expéditions de l'Empire, entre autres celle du Mexique, nous rende réservés sur ce point.
On est allé plus loin : on a justifié les villes qui se sont ouvertes, on a condamné les villes qui se sont armées et qui ont
résisté. «Résistance malheureuse , a-t-on dit! car elle a eu pour résultat la mort des combattants et la destruction de la ville! » Ces mots-là, voyez-vous, les gens du peuple les sentent autrement que les bourgeois. Ils y trouvent la justification des mères qui disaient à leur fils : « Au premier engagement, jettetoi par terre et fais-toi faire prisonnier » ; — des mobiles qui arrachaient des dragons les amputés, les jetaient sur les talus de chemin de fer et prenaient leur place pour fuir plus vite : ces mots-là approuvent toutes les lâchetés. En exploitant Findignation qu'ils inspirent, une Commune trouve Foccasion d'écrire un programme ! . . .
Dans tous les tempâ, chez tous les peuples, dans toutes les langues , on a appelé héroïsme l'élan spontané qui entraîne l'homme à l'oubli de ses intérêts personnels et au sacrifice de sa vie, pour obéir à un sentiment de solidarité patriotique ou sociale.
Et nous , Français de 1873, nous referions la langue de l'humanité! Léonidas aux Thermopyles serait un sot, car pouvait-il repousser, avec un ou deux milliers d'hommes, Tarmée presque innombrable de Xerxès? Tout sacrifice devrait masquer un calcul usuraire; toute partie ne devrait s'engager et se jouer qu'avep la certitude du succès. Mais si les hommes qui ont passé sur la scène de ce monde avant nous avaient raisonné de la sorte, quel est le peuple moderne qui jouirait aujourd'hui de son indépendance ? Est-ce que l'affranchissement de chacun d'eux n'a pas toujours été le résultat d'une première tentative folle aux yeux de celui qui comparera les forces de la rébellion aux forces de l'oppression? Si toutes les villes françaises qu'a traversées Tinvasion allemande lui avaient opposé la résistance qu'elle a rencontrée à Châteaudun et qui lui a coûté deux mille hommes « est^^il douteux que l'armée allemande ne se fût trouvée réduite, avant de parvenir au cœur de la France, à la Vingtième partie de son efifeclif?..»
■iCT yn'i". fi •Thi'i'ifaTTi l'uJt kbimi
Supposez qu'au sortir de votre logis vous rencontriez dans le vestibule de votre maison et plus loin, bordant les deux côtés de la voie publique, des gens de bonne mine, les uns le dos courbé devant vous, les autres à genoux, l'encensoir à la main^ et tous criant en chœur : « Tu es beau, tu es grand, tu es admirable, tu as la majesté d'un dieu ! 0 seigneur, ta volonté est la règle, tes désirs sont des arrêts infaillibles. Morale, justice, vérité : mots sonores et vides ! Tu es tout, et hors de toi il n'est rien. Tes mains sont douces comme le velours qui couvre la pêche, et l'odeur de ton haleine égale tous les parfums de l'Éden. »
Est-ce qu'à force d'entendre ces hypei*boliques flagorneries, de voir ces gens agenouillés, est-ce que, devant cette comédie chaque jour'répétée, vous ne finiriez pas, si modeste que vous croyez être, par vous persuader que vous appartenez à une espèce supérieure, née pour commander aux autres? Votre bon sens en serait troublé, vous, homme instruit^ et vous vous étonnez que l'artisan dont l'intelligence n'a point été cultivée, que ce peuple auquel vous avez donné, par la loi du nombre ^ la souveraineté effective et l'omnipotence élective, ait cédé à l'empoisonnement de vos continuelles et extravagantes flatteries ! Vous auriez voulu que, devant votre prosternation, votre humilité et votre lâcheté, il conservât toute sa raison, vous qui depuis si longtemps vous efforcez de paraître avoir perdu la vôtre, en lui débitant, pour lui plaire, mille sottises que Vous savez être des sottises !».«
Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces flatteries aient poussé ce peuple^ qui se croyait la loi vivante^ à la folie dô la Gonîimune. Les esprits étaient proi^ondément troublés dans toutes les classes i ce trouble était l'œuvre de l'Empire, Tœutre des gou* veméments et des événements. On avait vu l'homme des sept millions de suffrages devenir lé maudit de tout ce qui peut articuler un son, ^aire entendre une vdix, femmes, enfants, viëiU lards; on avait pattagé toutes lés espérances, ëssujré toutes les déceptions* Bappele^-vous l'annonce de la capitulation de Metz pat* Fé Pyat, le démenti du Gouvernement, puis la confir-^ mation de la nquvelle* Uhétoïijue Bazaine était devenu le
traître Bd^zaine, avant que Ducrot, qui devait rentrer victorieux, fût rentré après un échec; que le gouverneur de Paris, qui ne devait pas capituler, eût capitulé; que le pain, qui ne devait pas être rationné, eût manqué tout à fait; que la Franct^quine devait point céder un pouce de son territoire, eût livré Paris, abandonné r Alsace et la Lorraine et deux millions de ses enfants ! Toujours des mensonges, parce qu'il faut toujours flatter le peuple ! Il est crédule à l'excès jusqu'au jour où il ne croit plus à rien, où il ne sait plus distinguer le juste de Tinjuste, le bien du mal. Pardon, il lui reste une croyance que les longues flatteries de la bourgeoisie lui ont inculquée, il croit en lui : Vox populi, vox Dei. Il emprisonne, il massacre, il brûle, comme un dieu indien : à qui la faute? Que lui reprocherez-vous? Une chose peut-être, de n'avoir pas agi légalement au moyen du suffrage universel. Au moyen du suffrage universel, il aurait pu faire décréter le renversement de la Colonne^ la destruction des Tuileries et de ce que ses flatteurs appellent les honteux vestiges du despotisme. Je sais bien qu'il ne l'aurait pas fait, car il y a le peuple de la Commune et le vrai peuple français. Je parle du premier, et je trouve, jusqu'à un certain point, une circQnstance atténuante à son attitude pendant la sédition, dans ce fait que le sens moral était universellement troublé, et que l'homme ignorant pouvait avoir le même embarras à discerner la vérité et le droit au milieu de tous les mensonges et de toutes les contradictions, que l'ami de l'ordre le mieux intentionné en éprouvait certainement à distinguer le son du tambour qui battait le rappel au nom de l'ordre, du Son du tambour qui battait le rappel au nom du désordre. Il est arrivé plus d'une fois à celui-ci que, réveillé en sursaut au milieu de la nuit, après s'être habillé, être descendu et être remonté précipitamment, ballotté entre les deux caisses et entre les deux causes, sans ordre, sans consigne, sans chef, courant à Dieu pour tomber dans les bras du diable, il s'est recouché, attendant, entre ses . draps, le jour qui devait lui permettre de voir clair dans la sommation qui lui était faite des deux côtés : c'est l'image de la confusion du temps. Tout le monde y a participé.
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Partisan de la prëpondërance politique exercée par la bourgeoisie, nous avouons que noua ne saurions voir en cette classe le type des vertus qui manquaient à la Commune. Protectrice de la religion, quelle moralité en tire-t-elle? — de la propriété : quel prestige lui donne- t-elle? — de la famille : quelles vertus y puise- t-elie? Il nous semble qu'elleVempIit médiocrement sa tâche en chacun de ces points, et que, loin d*y montrer sa supériorité, elle s'y expose à des reproches fondés. La Commune s'était efforcée de déchaîner l'animosité de l'ouvrier contre le patron, du travail contre le capital qui prélève sur lui un tribut. Mais l'ouvrier n'est pas nécessairement l'ennemi de la propriété, car tout homme laborieux qui arrive péniblement à amasser quelques sous, ^ait mieux que personne ce que vaut l'économie et ce qu'il en coûte de privations, d'efforts et de tehips pour mettre un peu d'argent de côté. Aussi n a-t-il point pour le titre de riche un respect instinctif et sans limite.
 qui la faute ? Est-ce que les désastres financiers ne tombent pas toujours, comme des gouttes de plomb en fusion, sur ses épaules nues ? L'épargne s'y engloutit et la fortune des millionnaires en sort. Prenez sur le bulletin de la Bourse les valeurs cotées à la- moitié ou à la vingtième partie de leur prix d'émission : qui a payé la différence? Lui, l'homme qui travaille, ouvrier et surtout le bourgeois. A qui la faute? A celui que vous appelez le riche, le détenteur de la fortune : administrateur, gérant, banquier, agioteur, journaliste, lanceur d'affaires , rédacteur de prospectus, inventeur de combinaisons dites fi-, nancières. Oh! 'les simples sont faciles à duper! Il suffit de faire briller à leurs yeux l'appât de beaux dividendes. Que voulez-vous? L'argent leur a donné tant de peine à gagner, qu'ils voudraient bien retirer de son placement le plus gros bénéfice possible. Et puis, ont-ils le temps d'aller au fond d'une entre* prise, d'éplucher une réputation d'administrateur? Tel a passé pour un grand homme dont le nom suffisait sur une affiche pour attirer des myriades de mouches, qui, un jour, etsanstran^ sition, a bel et bien été déclaré fripon. Les plus malins y sont pris.
• Si vous avez assisté à une assemblée d'actionnaires, vou^
avez eu le spectacle le plus expressif de notre sottise. Il est question chez nous de mettre à l'élection les charges publiques importantes. : c'est le vœu, le programme des radicaux. Quelle peine n'a-t-on pas cependant à réunir, une fois par an, et durant deux heures, les actionnaires pour les entretenir de leurs intérêts les plus chers, puisque souvent toute leur fortune y est engagée : dot des Biles, patrimoine des garçons, et le pain même du jour ! Avec quelle reconnaissance ils acceptent ce qu'on leur donne ! avec quelle foi naïve ces voltairiens, intraitables en matière de religion, croient à tout ce qu'on leur promet ! Quelqu'un émet-il un doute sur la capacité des administrateurs? pose*t-on au directeur une question qui l'embarrasse ? d'un air courroucé ils se tournent vers le factieux pour lui imposer silence. Il est six heures! avec tous ces bavardages, on va manquer r heure du diner; le potage sera froid ou la viande trop cuite! Vite! votons l'ordre du jour! L'ordre du jour est voté; les comptes du gérant sont approuvés ; ses allégations sont ré* putées parole d'Évangile ; un blanc-seing lui est signé avec emportement à l'unanimité, moins une ou deux voix, car il se glisse des malintentionnés partout. « Que diable ! on a ou on n'a pas confiance dans le gérant ; si l'on n'a pas confiance, qu'on sorte de l'affaire; si l'on a confiance, tout ce que le gérant fait est bien fait, tout ce qu'il dit est prouvé, tout ce qu'il promet est certain ; c'est un homme parfait, admirable! . . . «jusqu'au jour où les actions de cinq cents francs valent vingt francs, et où l'on se trouve complètement ruiné. Lui, l'homme d'argent « tranquille sur les débris de sa Société, comme le juste d'Horace sur les débris du monde, va s'asseoir devant le tribunal, ayant dans sa poche le blanc-seing des actionnaires, devenus des moutons enragés, et dans sa poitrine un cœur 'de Bayard sans peur et sans reproche.
Vainement on le convaincra d'avoir fait des comptes rendus mensongers, d'avoir distribué des dividendes fictifs , et le juge proclamera hautement son infamie ; il se trouvera, comme auparavant, millionnaire, en d'autres termes, redouté, et puissant. Les fripons financiers de tous les étages connaissent aujourd'hui la loi mieux que les juges eux-mêmes. Lorsqu'ils né
peuvent la braver, i]s Fesquivent. Les lenteurs de la procédure leur sont merveilleusement favorables. Ayant l'argent, ils ont le temps pour eux, et ils espèrent toujours que leurs victimes, épuisées, sans ressources, succomberont à la fatigue de la lutte : les procès durent des années. D'ailleurs, leurs mesures sont bien prises, et même, lorsqu'ils perdent leur cause, ils. en font payer les frais aux gagnants. Il y a tel de ces financiers qui a fait perdre plus d'uN milliard aux gens crédules qui se sont engagés dans les entreprises placées sous son patronage : cinq hommes comme lui auraient coûté aussi cher à la France que l'invasion prussienne !
Et l'on veut que les citoyens apportent à la gestion des affaires publiques le zèle, l'attention, la sagaqité qu'ils n'apportent pas dans la gestion de leurs affaires personnelles les plus pressantes, les plus dignes de leur sollicitude !...
On parle deux langues en France. Celle du Gode pénal, bru-* taie comme la langue de Boileau :
rappelle un chat un chat, et tel juif nn fripon...
Et celle du monde, onctueuse, jusqu'à J' adulation, dans l'appréciation des mêmes fraudes. Dans la première, Fhomme qui dépouille son prochain, quel que soit le procédé qu'il emploie, est un voleur ; dans la seconde, un habile. La seule différence qu'il y ait entre Mandrin et tel financier célèbre, tient à la manière de s'y prendre... « Pas de violence. Messieurs ! des mensonges tant qu'il vous plaira, soit ! et le juge ne dira rien ou presque rien. Mandrin était un maladroit; pour un petit bénéfice, il mettait contre lui les juges, la maréchaussée et le bourreau. Nous, par notre savoir-faire, comme Orphée par les sons de sa lyre, nous attirons les millions ; ils accourent se ranger dans nos caisses, et les croix les suivent, sauf bien entendu celle à laquelle on a cloué Barabbas ; nous la laissons aux imbéciles qui se servent de la violence au Heu du mensonge pour forcer les serrures. Nous appelons l'argent :
Petit! petit! petit! nous ne le violentons pas, Messieurs! Nous
ne pratiquons pas le meurtre; tout au plus encourageons-nous le suicide. Pères de famille, entrez chez nous : en soHant, vous trouverez l'anneau, et nous vous fournirons gratis la corde, s'il ne vous reste pas de quoi la payer. »
0 juifs philanthropes, saint-simoniens et autres ! !
Une société parfaite serait celle où le mérite aurait pour signe représentatif la fortune ; mais il suffit de rencontrer trop souvent, surtout parmi les enrichis des trente dernières années, l'inverse d'un tel état de choses idéal pour que la propriété se trouve atteinte dans son prestige. Cet état de choses ne date pas d'hier. Est-ce que, dans le passé, le principe de la propriété n'a pas été bien des fois compromis par les mêmes hommes, sous d'autres noms, pu-^ blicains, fermiers, traitants, financiers en un mot? Qu'est*il arrivé alors? Les rois, pressés par les clameurs indignées de
tout un peuple, faisaient rendre gorge aux sangsues
Après tant de désordres et de scandales, l'occasion aurait pu paraître favorable à la Commune pour se constituer en chambre ardente. £IIe a (dans une certaine mesure) respecté la propriété privée, au moins jusqu'à ces derniers temps : ne l'en blâmons pas. Deux pièces de canon auraient facilement triomphé de la résistance de la Banque ; quatre hommes et un caporal auraient pris à eux seuls possession de tous les établissements financiers de Paris. La propriété individuelle peut se défendre; la propriété collective ne le peut pas, en l'absence des pouvoirs publics. Les propriétaires étaient dispersés. On admettra diffi-^ cilement que les employés et les garçons de bureau se fussent fait tuer sur la caisse où était leur argent.
Il est difficile de prendre son parti du prodigieux contraste qui existe entre nos mœurs et nos croyances religieuses. Les anciens adoraient Vénus , et cependant, par rapport à nous, ils étaient chastes. Leur littérature ne se bornait pas au récit d'aventures amoureuses et à l'étude de Tart de séduire les femmes ou de corrompre les hommes ; si parfois on se permettait de faire paraître au théâtre des images grotesquement
indécentes, c'est que les femmes, à l'exception des courtisanes, n'allaient pas au théâtre. Voyez chez nous ! Nous avons une religion de mortifications qui glorifie l'abstinence et sanctifie la douleur : nous ne sommes rien moins que chastes. Nos pièces de théâtre, nos romans, les images exposées aux vitrines de nos magasins le témoignent assez. Pendant les vingt années d'Empire, on ne s'est guère occupé que des scandales, des toilettes, des excentricités de ces viles créatures qui devraient vivre dans les sous-sols et qui paradent à tous les balcons de l'édifice social. On est parvenu par là à allumer partout d'étranges et épouvantables convoitises. La fille infâme a pris le haut du pavé et a donné le ton ; on a imité ses procédés de coquetterie, copié ses toilettes ; on a vu de grandes dames, la nuit, suivant leurd traces sous le gaz étincelant de nos boulevards, chercher dans le hasard d'impures rencontres ces tressaillements de la chair que le vice brutal imprime au corps qui subit pour la première fois ses souillures. Pendaqt ce temps, les maris de ces nobles dames souriaient de l'hésitation tremblante de leurs premiers pas dans la carrière où ils étaient passés maîtres. De tels désordres ne restaient pas inconnus du peuple.
Aussi, où en sommes-nous arrivés? Ce jeune homme qui, récemment, s'est tiré un coup de pistolet dans la poitrine, parce qu'il avait le malheur de ne «plus plaire à sa maîtresse, c'est un type, comme Rigault est un type, comme Ferré est un type : tous, types bourgeois. Quelle instructive histoire ! Son père avait acquis , par son industrie, une fortune considérable ; il fait donner à son fils unique une bonne éducation. Mais le jeune homme est impatient de jouir; il n'achève pas ses études. Libre , il abreuve de chagrins son père, qui meurt ; il dépouille et rudoie sa mère, dont le seul tort avait été de s'être montrée trop faible pour lui. Il ne connaît qu'une gloire en: ce monde : être l'amant préféré d'une de ces filles que leurs débordements ont rendues fameuses. La France se voit envahie, l'étranger la ravage : belle occasion pour ceux qui avaient des erreurs à expier, de se les faire pardonner et de se . distinguer ! Notre élégant ne veut pas se distinguer; il fera
comme les autres, il ira peut-être à Londres, peut-être à Bruxelles ; mais en quelque lieu qu'il réside, il s'amusera. D'ailleurs, ce sang dont il est avare, il lui a trouvé un meilleur emploi; il lui réserve une plus haute fortune, et au premier froncement de sourcils de sa belle , il le répandra à flots à ses pieds. Voilà notre jeunesse dorée, voilà le cas qu'elle fait de la vie ! On mange le bien de son père , on devient le plus cruel ennemi de sa mère, on se montre sourd à la voix de la patrie épjorée ; mais à la première menace de rupture prononcée par une fille publique, qui a fait.de vous un objet ridicule et odieux , on se tue pour lui être agréable ou pour lui faire une réclame nouvelle !
Nous reconnaissons les progrès de la civilisation et la dou^ oeur relative des mœurs dans cet apaisement qui a suivi là terrible répression des désordres de 1871. Les crimes isolés, les vengeances particulières, ont été en si petit nombre, que l'histoire n'aura pas à en parler. Au seizième siècle, après les guerres de religion , les h)aiines étaient autrement vivaces , impla» cables. Il est vrai qu au seizième siècle les combattants étaient armés les uns contre les autres par des croyances. En allant à la mort, les huguenots allaient au martyre et à ses célestes espérances. Aujourd'hui, qu'y a-t-il? Une impatience universelle de jouissances. D'un côté, ceux qui possèdent et entendent posséder paisiblement, dépenser avec sécurité leur fortune, dussent-ils recourir à un empereur qu'ils regrettent, comme à un bon sergent de ville, se souciant peutêtre médiocrement de liberté et encore moins d'honneur national ; de l'autre côté, les aspirants à la fortune qui veulent jouir à leur tour, et jouir de suite. La Commune a dit leur dernier mot. Depuis la lutte , chacun a repris sa situation respective, le bourgeois à la Bourse , le communard dans l'atelier ou dans l'antichambre.
Delà, ce dernier observe à son aise. Pourquoi n'essayeraitil pas de nouveau de se mettre à la place de Monsieur ? Pourquoi la servante ne remplacerait*elle pas Madame ? Autrefois,
la substitution eût été difficile; Féducation donnait, Timagination prétait , aux hommes, aux femmes de qualité, des manières , un langage qui ne s'Imitent point ou ne sUmitent à la longue que difficilement ; mais du moment que Françoise a été élevée dans un pensionnat qui valait telui de Madame, et qu'elle orthographie aussi mal, où est entre elles la distance? Françoise est plus jolie et plus jeune que sa maltresse , elle a de bonnes mœurs ;1 Madame imite les toilettes d'Olympe, Françoise s'inspire, en faisant ses robes, des robes de Madame ; elles ont donc toutes deux le même modèle. Il est vrai que François est gagé par Monsieur ; mais Monsieur vole l'argent qu'il dépense, et François gagne le sien.
Autrefois, le rang ne se^discutait pas, il s'imposait ; il était du droit de la naissance, Comme la royauté. Les faiblesses des grands prouvaient seulement qu'ils étaient des hommes ; elles n'infirmaient pas les prétentions au respect de la qualité de gentilshommes. 'Depuis le règne de l'égalité, les choses ont changé ; il n'y a pluSu de classes, il y a des hasards de situation, II faut que le riche, qui prétend être le grand de nos jours, jus* tifie de certaine^ supériorités personnelles à F appui de sa prétention. S'il n'y a rien entre le pauVre' et lui qu'un sac d'écus, ce sac qui les sépare dévient' l'objet d'envies et de critiques ardentes. — Comment a-t-il été acquis ?. Pourquoi est-il là ? Quel usage en fait-on? Propos insolents et cyniques que ne gênent ni le dogme indiscutable de la noblesse, ni l'obstacle inné du préjugé. Aux yeux du pauvre qui travaille , celui qui s'enrichit sans travailler a usurpé l'élévation sociale à laquelle on le place; car jamais vous ne lui ferez comprendre qu'il y ait d'autre classement rationnel dans l'atelier que la hiérarchie des salaires, dans la société que la hiérarchie des fortunes, et d'autre règle légitime de répartition d'aisance entre les hommes que celle qui doit résulter de la différence de force, de mérite, de savoir, de conscience et de zèle qu'ils apportent à l'œuvre sociale.
Nous traversons une période dangereuse pour le caractère national. Ici, un amour-propre excessif et un égoïsme endurci s' opposant à des sacrifices que réclamerait l'intérêt de la chose publique ; ailleurs, une disposition de plus en plus marquée à I rejeter sur des sauveurs le soin et la direction des plus importantes affaires, paralyse nos forces. On s'en rapporte, les yeux fermés, à un gérant politique ou financier qui dispense d'étudier par soi-même, de voir et d'agir par soi-même. De là des désastres particuliers , des désastres généraux, sans nombre et sans limite. Nous sommes atrophiés par les abus de la centralisation. Aussi, personnellement, serions-nous partisan de toutes les mesures qui peuvent nous rendre au sentiment de nos droits et de notre responsabilité. Nous avons la première etla plus dangereuse des libertés : la liberté de la presse ; pourquoi ne nous laisse-t-on pas nous rompre en quelque sorte à la pratique des autres : liberté de réunion , liberté d'enseignement , liberté de croyances, etc.? Qu'on élève les enfants sévèrement, durement même, il le faut; mais à l'âge (d'homme, qu'on cesse de nous garrotter. Le devoir n'est point collectif, il est individuel ; il incombe à l'individu : la volonté nationale doit être le faisceau des volontés des citoyens d'un pays, non l'assujettissement servile d'une majorité à une opinion qu'elle ne comprend pas, qu'elle ne discute pas. Un peuple dont les citoyens ne savent pas penser et vouloir par eux-mêmes , et où chacun compte sur son voisin et a perdu l'habitude de compter sur sa propre énergie, est un troupeau qui , lorsque le berger est ivre, le suit à Tablme. Formons donc les caractçres^ modifions l'éducation. Habituons peu à peu Tenfant à porter le fardeau de la responsabilité qu'impose la liberté ; ne transigeons pas avec la corruption , avec la débauche ; allumons de grands feux , de nobles ardeurs , et ces flammes épureront nos rues , nos villes , chasseront les nuées de courtisanes, vermine qui dévore la jeunesse française.
Notre première dynastie nationale nous montre une longue suite d'enfants qui se sont tués tous l'un après l'autre, de quinze à vingt-cinq ans : pour les conduire à ce suicide, il a suffi de leur offrir des femmes et des plaisirs; pas un n'y a échappé. Et
alors, auxfainéantsMéroyingiens ont succédé les Karl Martel, les hommes-marteaux ; comme qui dirait : Aux Français ont succédé les Allemands ! Ne finissons pas comme nous avons commencé. Pauvre Paris ! ville aimable et charmante , peuplée des plus honnêtes et des plus pervers ; trône de la sottise et de la gran* deur de l'homme ; ce n'est pas ta faute, si l'on a fait de toi l'appât et parfois la proie du vice. Que de périls, que de haines frénétiques- t'ont valu tes grâces dangereuses ! Les hommes qui se sont le plus amusés chez toi ont sauté d'allégresse quand ils or^t appris que tu brûlais : Gefallen istBabylon! criaient les Allemands. Elle mérite son sort, pensait>on dans nos départements. On eût dit que, Paris réduit en cendres , la France allait être purifiée. Ou te comparait à toutes ces villes de débauche dont la destruction semble, dans l'histoire, autant de coups de la justice divine : Ninive, Babylone, Tyr, Carthage, Corinthe, etc. Ah ! balaye tes trottoirs, assainis tes rues, tes cafés et jusqu'à tes théâtres ! Sois la capitale de la pensée , et tu ne laisseras ni souillure ni colère dans la mémoire de ceux qui t' ayant aiméç , n'auront plus qu'à être fiers de leur amour !
Notre attachement à la routine et notre résistance à toute réforme ne sont malheureusement que trop manifestes. Lorsque chez nous on ne met point à profit le premier élan de la contrition, les intérêts misérables et les habitudes invétérées reprennent vite le dessus. Nous avons eu une nuit du 4 août ; nous n'en aurions pas eu deux ; et le 8 août, on aurait volontiers repris tout ce que l'on avait offert et abandonné quatre jours auparavant.
Pendant le siège , après le siège , devant quels sacrifices aurait-on reculé ! La nécessité d'une régénération de la France était alors si universellement reconnue, que chacun paraissait prêt à donner Fexemple du sacrifice , à modifier ses mœurs , ses goûts, sa vie. On n'a guère mis à profit ce bon mouvement. Le Gouvernement nous a ri au nez en nous rendant l'argent des souscriptions nationales recueilli pour la libération du
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territoire, et il nous a dit si nettement que nous n'étions pas à la hauteur du g;rand acte de patriotisme que nous avions entrepris , que nous nous en sommes immédiatement rapportés à lui et que chacun est rentré dans son égoïsme. Le Français commerçant s'est efForcé de rejeter le surcroît des charges publiques, résultant de la rançon , sur les épaules du propriétaire, le propriétaire sur Findustriel. C'était alors à qvii ne payerait plus. D'un autre côté , le Français fonctionnaire se redressait avec indignation pour défendre son traitement menacé de réduction. « Des réformes , criait-il ; il n'y en a point à faire ici ! Tout est parfait : toucher à notre situation serait mettre en danger un service public et l'intérêt de l'État. Mais allez à côté : là , vous trouverez un nid d'abus à corriger et d'importantes économies à faire! » Voilà où nous en sommes. Les colonnes d'Hercule du progrès ont été atteintes et ne peuvent être dépassées. Les réductions opérées sont envisagées comme d'injustes conquêtes du fisc, et on ne rêve plus qu'au moyen de reprendre le terrain perdu. On avait attribué au comte d'Artois ce mot : «Mes amis, il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus! » Nous pourrions dire : Il n'y a rien de changé en France, que deux millions d'hommes , dont cent cinquante mille tués par l'ennemi, deux millions de Français et deux provinces de moins! Quant à l'argent, plaie d'argent n'est pas mortelle, surtout dans ce beau pays où la terre a tant fait pour l'homme, et plût au ciel que l'homme eût fait autant pour la terre ; elle ne ne serait pas prussienne aujourd'hui ! Un brave garçon, Allemand d'origine, qui s'est fait naturaliser Français au commencement de la guerre , nous disait récemment : Malheureuse France ! je pleure sur elle ! Que d'épreuves terribles l'attendent : le passage de la monarchie à la république , de nouvelles élections, le choix d'un président ! S'y prépare-t-elle? s'en préoccupe-t-elle? Les enseignements de cette guerre sont comme perdus pour elle. Et cependant, de l'autre côté du Rhin, les Allemands observent , attendent , toujours prêts à saisir l'occasion que notre imprévoyance , notre légèreté et nos divisions peuvent leur offrir pour envahir encore une fois notre territoire. Par bonheur, l'histoire du passé est là qui peut nous rassurer.
La France a traversé des périodes aussi douloureuses que celleci, et elle n'a pas succombé. Sans remonter au quinzième siècle et à Jeanne d'Arc, au seizième , à la captivité de François I* et à la régence de Louise de Savoie, voyez-la , au dix-huitième siècle Y gouvernée par un prince corrompu , humiliée dans son honneur militaire; voyez-la, après Waterloo, livrée par l'épuisement de ses forces à la discrétion de l'Europe triomphante : jamais a-t*elle paru tombée plus' bas et jamais était-elle plus près des grands enfantements de son génie? Avec les revers de ses armées au dix^huitième siècle , coïncide la victoire de ses idées par la Révolution française; après Waterloo, brille d'un éclat inattendu et incomparable la renaissance des lettres et des arts; de sorte qu'il semble que chaque période d'abaissement soit pour nous comme une préparation à la conquête d'une gloire nouvelle, différente de celles que nous avons suc^» cessivement acquises et perdues. Espérons que cette fois nous allons acquérir une gloire qui n'aura pas de retentissement dans le monde , mais qui est la seule solide , la seule durable , celle de fonder des institutions libres sur les mœurs que réclame la consolidation de la liberté. Tout dépendra de l'austérité de l'homme ou du groupe auquel le pays confiera ses destinées, caria France, républicaine ou monarchique, s'incarnera toujours dans un homme , et cet homme aura pour un temps la plus grande influence sur la direction morale et politique de son pays. Elle pourra s'égarer dans son choix , comme elle s'est trompée en prenant Robespierre et plus tard Bonaparte ; mais elle n'hésitera ni ne variera dans l'objet de sa recherche , parce que le sentiment de sa conservation lui montre où est le péril. L'homme, le régime qui la séduira, ne lui dira pas : Je suis la gloire; — il lui dira : Je suis le devoir! je suis la justice! je suis la vertu! je suis le dévouement et l'abnégation! je suis la patrie l
Et en l'attendant, vieille terre des Gaules, mère de Vercingétorix, poursuis ton œuvre ! mûris les moissons , entretiens la frafcheur des prairies , prépare les vendanges abondantes , car il faut que nous achevions de payer la rançon, et que nous pensions, si nous ne voulons pas nous régénérer, à l'argent de la
Ht LE FONDS SOCIAL BOURGEOIS.
Rançon nouvelle. — Toi seule ici travailles utilement; tout au plus les hommes sont-ils bons à te fournir l'engrais de tes champs.
Et vous, voix des régions où règne la mort, cortège immense des générations qui nous ont transmis cette terre nourricière, aujourd'hui mutilée; gémissements des tombes, sanglots du ' désespoir ; âmes qui, sous la morsure du ver, regrettez les corps beaux et fiers que vous avez sacrifiés à la patrie, lesquels, sur la planche du cercueil, ne sont plus qu'un débris sans nom ; monde des trépassés, paix et patience! Si vous pleurez, dans les ténèbres du tombeau , la grandeur perdue de cette France et votre héritage compromis, vous pleurerez longtemps. La France dort; dormez avec elle!
Les feuilles tombent , Técorce vermoulue se détache du tronc de l'arbre , une autre écorce la remplace , d'autres feuilles vives et joyeuses viennent sourire au bout des rameaux noirs. Mais un vieillard peut-il rajeunir? Qui fera sur la France le miracle de Médée sur le vieil Éson?...