LA DÉCLARATION DE GUERRE
Car tous nos malheurs et tous les crimes qu'ils ont engendrés viennent de ce fait : — la guerre sans cause.
La Révolution de 1789 a grandement modifié les droits respectifs des peuples et des gouvernants , tels qu'ils existaient autrefois.
Autrefois, les rois disposaient des peuples comme un joueur dispose des pions placés sur un échiquier, pour vider des questions d'amour-propre; on disait :
Ce sont-là jeux de prince.
On ne le dit plus aujourd'hui.
Au dix-huitième siècle, Marie-Thérèse adressait des billets flatteurs à la favorite du roi de France , madame de Pompadour, et aussitôt la France prenait parti pour PAutriche contre la Prusse , contrairement aux intérêts de sa politique. Frédéric II se permettait une épigramme contre l'impératrice Elisabeth» et la guerre éclatait entre la Prusse et la Russie. De tels actes nous paraîtraient aujourd'hui bien étranges et intolérables , tout autant que si la lutte dans laquelle nous nous sommes engagés en 1870, avec une précipitation si extraordinaire, avait eu pour causé l'amour-propre de M. le duc de Gramont, blessé par un propos de M. de Bismarck, qui l'aurait appelé le plus beau et le plus fc... des diplomates de l'Europe!
Peut-être cependant n'en existe-t-il pas de plus sérieuses.
On a voulu y chercher la raison de l'emportement que le ministre a mis à porter à la tribune sa déclaration , qui équivalait à une véritable déclaration de guerre ; de la complaisance avec
laquelle on laissait répéter, si on ne les répandait soi-même, d'odieuses calomnies ; des efFortâ pour envenimer les moindres blessures nationales, pour changer le caractère et la portée d'incidents vulgaires, et pour transformer de légers grie& en injures mortelles.
Gomment expliquer en effet certaines folies dont les peuples sont les victimes? Que de mensonges n'invente-t-on pas pour en cacher les causes véritables? On n'a jamais pu faire comprendre, par exemple, pourquoi la France a été précipitée dans la malheureuse expédition du Mexique , pourquoi elle Ta poursuivie obstinément, malgré le mécontentement, chaque jour plus accentué, de l'opinion publique. On n'a eu garde alors de parler des relations d'intérêt qui liaient M. de Momy à M. Jecker'.
M. le duc de Gramont a parlé et a écrit : mais il n'a rien dit de nouveau. Ce n'est pas cependant le scrupule de recourir à la publicité de papiers d'État pour sa justification qui a dû retenir sa plume. Sur ce point, de graves infractions à ses devoirs professionnels lui ont été reprochées et pourraient être l'objet de poursuites.
Le vague dans ses explications , le caractère douteux de ses assertions invalidées par les assertions contraires de M. Benedetti, l'obscurité qui enveloppe l'origine de cette lamentable guerre, ont laissé le champ ouvert à toutes les hypothèses les plus injurieuses pour M. de Gramont. Nous aimons à croire qu'il n'a pas eu connaissance de celle que nous allons reproduire, puisqu'il ne l'a pas démentie. Nous l'empruntons à un extrait de la Gazette de Cologne, publié dans Y Indépendance de la Moselle du mardi 18 octobre 1870, dont un exemplaire est entre nos mains.
li Ceci, dit la Gazette de Cologne y pourra servir à l'histoire u secrète de la déclaration de guerre. .
« Quand arriva à Paris, le 16 juillet (le 14?) , la renonciation du
* Pauvre M. Jecker! Singulier hasard qui Ta fait comprendre parmi les otages et fusiller par la Commune ! On a peine à s*expliquer l'intérêt que la CSommiine pouvait avoir à le faire disparaître.
« princede Hohenzollern à la candidature du trône d'Espagne, le duc a de Gramont était fortement engagé à la baisse. L'arran(>ement de « l'affaire, pour lequel , ainsi qu'il Ta reconnu plus tard , il y avait « moyen, eût occasionné au ministre des pertes énormes... Que le u soi-disant ministère des honnêtes gens ait accepté un semblable « collègue dans des circonstances aussi dangereuses pour le main- « tien de la paix, ce fait servira à faire juger le caractère de ces (( hommes, n
Hélas! voilà ce que se disait, ce que se dit encore la malheureuse ville de Metz, arrachée à la mère patrie, arrachée, no^ déracinée, car ses racines plongent jusque dans le' cœur des officiers de l'armée française qui ont vécu chez elle. Voilà les consolations qu'échangent entre eux les victimes de la guerre ! Couvrir Monsieur le duc de ses différences de jeu de bourse au prix de cent mille cadavres et de deux provinces, •— cela parait bien cher!
Ces calomnies, — nous ne saurions admettre que ces rumeurs tie sont pas des calomnies, — se propagent parce que la lumière impatiemment attendue, SUR les circonstances
QUI ONT AMENÉ ET ACCOMPAGNÉ LA DÉCLARATION DE GUERRE, ne
s'est pas faite juridiquement. Elle eût coupé court aux hypothèses.
Un immense malaise moral s'était produit dans ce pays à la suite de nos désastres. La Commune en est sortie.
Croit-on qu'il ait disparu? Pour calmer les esprits, pour donner satisfaction à l'opinion publique exaspérée , — on a bien tardivement commencé l'instruction du procès du maréchal Bazaine.
Cependant, depuis que le chef des armées françaises est aux mains delà justice militaire, l'exaspération a diminué. Les ressentiments patriotiques se sont contenus. On a fait silence autour de l'oeuvre de la justice; on attend sa décision avec une patience qui égale la lenteur des formalités juridiques.
Et en l'attendant, on s'étonne que les ministres qui ont pris, vis-à-vis du pays, la première, la plus grave des responsabilités , celle de la déclaration de guerre et des malheurs qui Pont suivie, puissent venir se promener, le front serein, au milieu
de ceux auxquels leurs fautes ont imposé un deuil étemel , — et qu'on n'ait pas même le droit de les interroger !
Ce que les hommes supportent le moins, c'est l'injustice.
Aussi, nous qui voulons la lumière par l'enquête, la vérité par toutes les investigations qui peuvent la produire ; nous qui croyons que la paix sociale n'a pas de meilleure base que l'égalité des droits, et, par conséquent, l'égalité du crime devant le châtiment; nous, qui souhaitons qu'on réduise à l'impuissance les partis extrêmes , en leur enlevant le prétexte de s'armer, nous terminerons ce livre en disant :