LE CAMP DE CONLIE
cela n'était pas vrai; mais devant l'évidence du fait matériel, il protesta que c'était là le résultat d'une erreur, que la dépêche aurait dû porter le nom du général Le Bouëdec , et que le sien n'y figurait que par une inadvertance de son propre secrétaire. La conversation s'est prolongée sur ce ton pendant un quart d'heure, M. Glais-Bizoin s'interposant de temps en temps pour apaiser la discussion et protester de leur respect à tous pour la légalité et de leur entière communion d'idées avec les autres membres du Gouvernement, MM. Gambetta, Crémieux et Fourichori. A la suite de ces faits , M. Glais-Bizoin a visité Je camp avec le général Le Bouëdec. Puis, à dix heures , en présence du corps d'officiers , celui-ci a remis le commandement entre les mains de M. le général de Mari-
vaux.
«M. le général Le Bouëdec. s'est -borné à lire le décret qui institue M. de Marivaux commandant du camp de Gonlie. M. Glais-Bizoin, dans une courte allocution, a exprimé son admiration des résultats obtenus au camp de Gonlie par l'initiative de M. de Kératry et affirmé de nouveau son entente complète avçc tous les membres du Gouvernement de la défense nationale. M. de Marivaux, de son côté, s'est associé aux éloges donnés au premier général en chef de l'armée de Bretagne. Enfin, M. de Kératry, qui s'était tenu jusquelà à l'écart, est venu faire aux officiers les adieux qu'il n'avait pas pu leur adresser au moment de sa démission.
« MM. Glais-Bizoin, de Kératry et quelques officiers attachés à la personne de ce dernier, ont quitté le camp de Gonlie vers trois heures de l'après-midi, n'emportant qu'une partie de leurs armes et de leurs effets, et annonçant qu'ils viendraient reprendre avant huit jours leurs anciennes positions.
u Tels sont les faits qui se sont passés au camp de Gonlie les 9 et 10 décembre 1870. »
NOS DÉSASTRES ONT FAIT LA COMMUNE; LA GUERRE A FAIT NOS DÉSASTRES; QUI A FAIT LA GUERRE?...
Un jour que j'étais allé à la Roquette visiter le condamné à mort Joly , je dis au saint vieillard qui m'avait servi de guide, au moment de prendre congé de lui : « Je vous plains, Monsieur l'aumônier, de rester dans cet enfer. » Il me répondit, avec ce regard humide et tendre qui amollit les cœurs des condamnés, avec ce sourire qui leur fait entrevoir le pardon de Dieu : « Je ne suis point à plaindre autant que vous le croyez ; mes coquins sont de petits coquins ; les grands coupables sont en dehors de cette enceinte. »
En songeant à toutes ces enquêtes ordonnées par l'Assemblée nationale, et qui portent sur des désordres et des scandales récents ; enquête sur lé 4 septembre, enquête sur le 18 mars, enquête sur les marchés passés pendant la guerre, enquête sur les actes du Gouvernement de la défense nationale, etc., je me suis rappelé le mot de l'abbé Groze : a Les grands coupables ne sont pas ici. »
Savaient-ils ce qu'ils faisaient, les théoriciens (|ui livraient les destinées de la France au suffrage universel, èi dont la politique a été formulée par le plus éloquent d'entre eux : Aléa jacta,est!
Savaient-ils ce qu'ils faisaient, ces hommes du 4? septembre, lorsqu'ils mettaient brusquement la main sur le gouvernail ? Ils assumaient une tâche au-dessus de leurs forces et au-dessus
de leur foi. Mais, s'ils l'eussent bien remplie, il n'y aurait pas eu dans le pays assez de témoignages d'admiration pour acquitter la reconnaissance publique. On leur reproche surtout d'avoir été incapables, et l'on a raison.
Savaient-ils ce qu'ils faisaient, ces troupeaux de communards, enrégimentés pour être conduits tantôt à la boucherie, tantôt à l'incendie, et qui, marchant au crime, croyaient marcher à la gloire ?
De tous les auteurs et complices de nos fautes et de nos malheurs, ceux-là seulement ont su ce qu'ils faisaient qui ont fait la guerre.
La guerre avec le chassepot! la guerre avec le canon KruppJ la guerre avec l'Allemagne embrigadée , armée , exercée à la prussienne , c'était la tuerie gigantesque! On le dit aux ministres, on le dit à l'Empereur, et l'Empereur lui-même le dit à la France , au début de la campagne : « Ne nous faisons pas d'illusion, la guerre sera longue et périlleuse.»
Si le souverain de la France avait joui alors de ses facultés ordinaires, il se serait rappelé ce qu'il avait vu sur le champ de bataille de Solferino , et il aurait reculé peut-être , comme il avait reculé à Villafranca.
Mais il ne paraissait plus rien comprendre.
Quant à ses ministres.. . Commençons, pour arriver à les juger, j^ar relire le compte rendu officiel des séances où le présent et l'avenir de la civilisation européenne ont été agités et fixés.
Ce document devrait être sans cesse présent à l'esprit des
contemporains ; il doit être placé sous les yeux des générations
, qui naissent, de celles qui grandissent, afin qu'elles connaissent
l'éteiidue de nos fautes et le poids delà réparation que la France
attend d'elles.
Nous sommes au 12 juillet 1870. Un prince de Hohenzollern a accepté la couronne d'Espagne que Prim lui a fait offrir. Ce Prim , parait-il , croyîiit être agréable à la cour des Tuileries , en inventant une combinaison qui écartait à tout jamais la candidature Montpensier, particulièrement odieuse aux Napoléon .
Cependant, à cette nouvelle, grand émoi aux Tuileries. Des instructions sont adressées à notre ambassadeur à Berlin, pour qu'il demande au roi Guillaume de Prusse, ou une désapprobation de la conduite du prince de Hohenzollern, ou la renonciation de ce prince au trône.
Les réflexions des journaux, placés alors sous la direction du Gouvernement et tout à sa dévotion , laissent voir clairement , dès cette époque, le but vers lequel oii marche : la guerre,
« M. Benedetti, dit le Constitutionnel du 12 juillet, a transmis au roi de Prusse la communication du Gouvernement français. Le Roi a demandé un délai avant de répondre. Le Gouvernement a fait savoir à M. Benedetti que ce délai ne pouvait être que très-court. »
— « Il est aujourd'hui absolument certain que le roi de Prusse avait autorisé le prince de Hohenzollern à accepter la couronne d'Espagne. »
Pendant que, d'une part, on s'efforce d'exciter la susceptibilité de la nation, le Figaro annonce que Napoléon III prendra le commandement en chef de l'armée, et que le prince impérial sera attaché à l'état-major général.
Le Public ^ journal de M. Rouher, accuse le Moniteur uni" ver sel y journal de M. OUivier, de rechercher dans les recoins du passé des motifs d'animosité, et de pousser à la guerre. Il annonce que les nouvelles de Sàint-Cloud assurent que les esprits au château considèrent la guerre comme certaine.
L'alarme était au camp des libéraux. Ils pressentaient qu'on ne tiendrait aucun compte des dispositions de la nation, et qu'on lui ferait violence plus facilement, avec l'aide d'un ministère parlementaire, qu'on n'eût osé le tenter avec un instrument discrédité comme l'était le ministère personnel. Voyez l'article publié dans le Temps du 13 juillet, sous la signature de U. Nefftzer.
L'inauguration solennelle, avec le «ministère Ollivier, du régime parlementaire, le plébiscite qui le suivit, avaient été autant de subterfuges frauduleux , au moyen desquels on avait escamoté un témoignage éclatant de la confiance du pays ; le mensonge avait fait F échafaudage, de l'édifice impérial; il devait
le couronner. M. Michelet jetait donc un des interprètes sincères du sentiment public lorsqu'il écrivait à un journaliste :
« 10 juillet 1870.
• u Cher ami,
« Personne ne veut la guerre. Or, on va la foire, ou faire croire u à l'Europe que nous la voulons.
« Ceci est un coup de surprise et d'escamotage.
« Des millions de paysans ont volé hier à l'aveugle. Pourquoi? « Croyant éviter une secousse qui les effrayait^ Est-ce qu'ils ont « cru voter la guerre, la mort de leurs enfonis?
« Il est horrible qu'on abuse de ce vote irréfléchi.
« Mais le comble de la honte , la mort de la mort morale, serait u que la France se laissât faire à ce point, contre tous ses sentiments, « tous ses intérêts !
« Faisons notre plébiscite, et celui-ci sérieux. Consultons, u classe par classe, des plus riches aux plus pauvres, des urbains aux « paysans, consultons la nation. Prenons ceux qui tout à l'heure u ont fait cette majorité, oublieuse de ses promesses. A chacun d'eux « on a dit : Oui, mais surtout point de guerre.
u Ils ne s'en souviennent pas. La France s'en souvient. Elle « signera avec nous une adresse de fraternité pour l'Europe, de « respect pour l'indépendance espagnole.
a Plantons le drapeau de la paix. Guerre à ceux-là seuls qui « pourraient vouloir la guerre en ce monde !
« J. Michelet. »
Nous nous rappelons parfaitement nous être trouvé le lundi matin, 11 juillet, avec M. le marquis de Canizy, officier d'ordonnance de l'Empereur, qui nous dit : « J'ai passé la soirée d'hier aux Tuileries, en réunion intime. La guerre est décidée ; elle est faite. M. de Persigny, radieux, transporté, s'écriait : « Je me sens revenu à vingt ans. Nous allons donc en finir .^»
Dès ce moment, les destinées de la France allaient être livrées à la vaillance de M. de Persigny et à la diplomatie de M. de Gramont ! D'après les témoignages qui se sont produits plus tard, il n'est pas certain que l'Empereur voulût alors la guerre. Toutefois, il y avait quelqu'un en Europe qui la souhai-
tait, et qui avait le moyen d'amener cet Empereur sans volonté à la déclarer. Avons-nous besoin de nommer M. de Bismarck? Un jour peut-être l'histoire pénétrera le mystère de la conduite du souverain français ; elle découvrira dans son entourage les êtres méprisables, hommes ou femmes, qui tenaient le chancelier allemand au courant des dispositions, des incidents, des intrigues de la Cour, de manière à assurer la réussite de son plan. M. de Bismarck avait résolu de faire attaquer la Prusse par la France, et, au moyen de cette agression, d'enlever à notre nation, contre laquelle il avait accumulé des forces que leur nombre rendait presque irrésistibles, les sympathies et les alliances qui auraient prévenu ou atténué des désastres probables. Pour arriver à ce résultat, il avait besoin de complices en France ; il les trouva dans les vices et les faiblesses du souverain, dans l'imbécillité des ministres, dans la présomptueuse incapacité des généraux , et peut-être dans la vénalité complaisante d'hommes et de femmes de plaisir, alors en faveur.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur paraissait hésiter encore, lorsque la déclaration suivante de M. de Gramont, jetée du haut de la tribune à l'Europe , y retentit comme une véritable déclaration de guerre dont rien désormais ne pouvait prévenir ou suspendre les effets.
Nous en emprunterons le texte au Public du 16 juillet.
C'est le vendredi 15 juillet que le ministre des affaires étrangères vint au Sénat prononcer ce discours inqualifiable. On assure que le texte n'en avait pas été soumis à Napoléon, qui se serait trouvé, par le langage officiel de son ministre, contraint de prendre un parti extrême.
La parole est donnée à M. le ministre des affaires étrangères pour une communication.
« .... Le ministère des affaires étrangères prussien nous a opposé une fin de non- recevoir en prétendant qu'il ignorait l'affaire et que le cabinet de Berlin y était resté étranger.
« Nous avons dû alors nous adresser au Roi lui-même, et nous avons donné à notre ambassadeur Tordre de se rendre à Ems, auprès de Sa Majesté. Tout en reconnaissant qu'il avait autorisé
le prince de Hohenzollern à accepter la candidature qui lui avait été offerte, le roi de Prusse a soutenu qu'il était resté étranger aux nég[ociations poursuivies entre le gouvernement espagnol et le prince de Hohenzollern ; qu'il n'y était intervenu que comme chef de famille et nullement comme souverain, et qu'il n'avait ni réuni ni consulté le conseil des ministres.
« Sa Majesté a reconnu cependant qu'elle avait informé le comte de Bismarck de ces divers incidents,
u Nous ne pouvions considérer ces réponses comme satisfaisantes ; nous n'avons pas pu admettre cette distinction subtile entre le souverain et le chef de famille, et nous avons insisté pour que le Roi conseillât et imposât au besoin au prince Léopold une renonciation à sa candidature. Pendant nos discussions avec la Prusse, le désistement du prince Léopold nous vint 4u côté d'où nous ne l'attendions pas, et nous fut remis le 12 juillet par l'ambassadeur d'Espagne.
«Le Roi ayant voulu y rester étranger, nous lui demandâmes de s'y associer et de déclarer que si, par un de ces revirements toujours possibles dans un pays sortant d'une révplution, la couronne était de nouveau offerte par l'Espagne au prince Léopold, il ne l'autoriserait plus à l'accepter, afin que le débat pût être considéré comme définitivement clos. '
« Notre demande était modérée, les termes dans lesquels nous l'exprimions ne l'étaient pas moins, u Dites bien au Roi, écri- (i vions-nous au comte Benedetti , le 12 juillet, à minuit, que nous « n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un « prétexte de guerre, et que nous ne demandons qu'à résoudre u honorablement une difficulté que nous n'avons pas créée nousu mêmes. »
« Le Roi consentait à approuver la renonciation du prince Léopold, mais il refusa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renouvellement de cette candidature. « J'ai demandé au Roi, nous écrivait M. Benedetti le 13 juillet, à minuit, de vouloir bien me permettre de vous annoncer en son nom que, si le prince de Hohenzollern revenait à son projet. Sa Majesté interposerait son autorité et y mettrait obstacle.
« Le Roi a absolument refusé de m'autoriser à vous transmettre une semblable déclaration. J'ai vivement insisté, mais sans réussir à modifier les dispositions de Sa Majesté. Le Roi a terminé notre entretien en me disant qu'il ne pouvait ni ne voulait prendre un
pareil eng^agement, et qu'il devait, pour cette éventualité comme pour toute autre, se réserver la faculté de consulter les circonstances.
« Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompîmes pas nos nég^ociations , et que, malgré notre impatience légitime, craignant qu'une discussion ne les entravât, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications.
« Aussi notre surprise a-t-elle été profonde lorsqu'hier nous avons appris que le roi de Prusse avait notifié par un aide dç camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donnera ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué officiellement aux cabinets de l'Europe. (Exclamations.) Nous apprenions en même temps que M. le baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre un congé , et que des armemente s'opéraient en Prusse.
il Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation, eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre ; nous allons nous préparer à sou-tenir celle qu'on nous offre y en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. (Très-bien ! — Bravo ! bravo ! — Applaudissements. — Vive l'Empereur ! — Vive la France ! )
« Dès hier nous avons rappelé nos réserves, et avec votre concours, nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France,» (Longs applaudissements.)
Le Public du 16, sous la rubrique Dernières nouvelles ^ avait apprécié comme il méritait de F être le commentaire dont le garde des sceaux avait fait suivre la lecture d'un discours identique à celui de M. de Gramont, faite le même jour, 15 juillet, au Corps législatif. Ce journal avait ses raisons pour juger sévèrement le successeur du vice-empereur. Il était plus indulgent pour M. Le Bœuf, qui, interrogé si nous étions préparés à faire la guerre à la Prusse, et s'il ne manquait rien à l'armée française, répondait imperturbablement : Rieny pas même un bouton de guêtre ! Et tout lui manquait ! Et rien n'était prêt!
La responsabilité encourue pour un tel langage, pour des
assurances aussi mensongères, après tant de désastres qui en sont la conséquence , doit être un terrible farde£^u ; mais pourquoi M. le maréchal Le Bœuf ne le porterait-il pas allégrenient? Tout est permis, dans notre malheureux pays, à qui gouverne, et quand le fait est accompli, tout est oublié. M. le maréchal Le Bœuf a commandé et commandera sans doute encordes armées françaises. Grande gloire pour nous ! Grand honneur devant l'Europe, qui n'a pu oublier, elle, le langage du ministre si impatient de faire cette guerre où tout semblait en effet avoir été préparé — pour rendre notre défaite certaine et le triomphe de l'ennemi éclatant.
« La réponse de M. Emile Ollivier à M. Thiers a été marquée par des mots bien malheureux.
« La Chambre s'est émue beaucoup, par exemple, de la déclaration qu'on ne lui communiquerait rien en fait de documents officiels, ce qui est la négation du régime parlementaire.
« M Lmile Ollivier a eu encore un mot du plus fâcheux effet : — Nous entreprenons la guerre, a-t-il dit, le coeur léger !
« Ces mots ont choqjié profondément la Chambre. Le patriotisme accepte la guerre déclarée, la Chambre entraînera le Gouvernement, le pays marchera, mais comment un ministre orateur peut-il s'écrier, à la perspective des luttes qui vont s'engager : Nous avons le cœur léger!
« En revanche, le maréchal Le Bœuf a été acclamé avec enthousiasme pour ses moindres mots , surtout quand , expliquant la faculté de s'engager pour la durée de la guerre , il a trouvé cette expression pittoresque :
« Il y a des jeunes gens qui aiment la poudre et qui n'aiment « pas la caserne. » {Le Public du 16.)
Nous donnons quelques passages du compte rendu de la séance et du discours de M. Ollivier, auxquels se rapportent les appréciations qu'on vient de lire.
Cette discussion sera l'honneur de ceux qui y ont pris part pour y faire entendre le langage de la raison , de l'humanité et du patriotisme. M. Thiers s'y distingua surtout par l'énergie avec laquelle il lutta, hélas, vainement! contre les efforts du Gouvernement et contre les clameurs d'une majorité servile et
intolérante. Il fut accablé d'injures. Dans la suite, le pays l'a récompensé du courage qu'il avait montré : vingt-huit départements l'ont élu député à l'Assemblée nationale, qui l'a porté à la présidence de la République française.
« M. Thiers. Quand la guerre sera déclarée, personne ne sera plus empressé que moi de donner au Gouvernement les moyens de. la rendre victorieuse. (Très-bien ! très-bien !)
« Mon patriotisme est égal à celui de tous ici. Mais s'agil-il en ce moment de donner ou de refuser au Gouvernement les moyens qu'il réclame? Non, je proteste contre cette pensée. Il s'agit d'une déclaration de guerre faite à cette tribune par le ministère. Eh bien, est-ce au ministère seul à la faire? Ne devons-nous pas avoir, nous
aussi, la parole? Pour la prendre, il nous faut le temps de la réflexion. (Interruption.)
« L'histoire, la France, le monde nous regardent , Messieurs. De la résolution que vous allez prendre peut résulter la mort de milliers d'hommes, et dépend peut-être la destinée de notre pays. Pour moi, avant cette décision redoutable, il me faut un moment de réflexion. (Nouveau bruit. — Approbation à gauche.) Souvenez-vous du 6 mars 1866. Vous m'aviez refusé la parole alors que je signalais les moyens... (Exclamations.)
u Ce souvenir devrait vous inspirer le désir de m'écouter sans m' interrompre. Je suis très-résolu à entendre vos murmures et à les braver. (Très-bien! autour de l'orateur. — Bruit.)
u La demande principale du Gouvernement, celle qu'il a assuré être la seule qu'il eût faite, a reçu une réponse favorable. (Non! non !)
a J'écoute en ce moment, non les emportements du pays, mais ses intérêts réfléchis ; j'ai la conscience que nous devons résister à des passions généreuses, mais imprudentes... (Rumeurs à droite. — Approbations à gauche.)
u Sur lin sujet si grave. Messieurs, tout membre, fut-il seul, fût-il le dernier dans votre estime, s'il a un doute, devrait pouvoir s'exprimer. (Parlez! parlez!) Or, je ne suis pas seul... (Interruption.)
A ce mot, Je ne suis pas seul, une voix stridente et ironique, celle de M. Dugué de la Fauconnerie, répond : Vous êtes quatorze !
Bel arg^ument ! le seul sans doute qui vaille quelque chose sans le pays où, au lieu de raisonner, l'on se compte.
M. Thiers, sans se préoccuper d'une interruption injurieuse de ce bizarre marquis de Pire , salpêtre enfermé dans un corps impotent, reprend :
« M. Thiehs. Est-il vrai qu'au fond voire réclamation avait été écoutée? Kst-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité? Voulez-vous que l'Europe dise que, lorsque le fond vous était accordé, pour une question de forme, vous avez fait verser des torrents de 8an(j? (Bruit prolongé.)
« Chacun ici î\e doit accepter que la responsabilité qu'il lui convient de porter. Quant à moi, j'ai souci de ma mémoire, et je décline toute responsabilité. Oui , c'est la forme qui vous a blessé. (Non! non! — Si! si!)
u Je demande , à la face du pays , qu'on nous fasse connaître les dépêches qui ont déterminé de votre part une résolution qui est une déclaration de (guerre. Je sais ce dont les hommes sont capables sous le coup de leurs émotions. Si j'avais eu, dans cette circonstance, l'honneur de diri(jer les affaires de mon pays... (Bruit.) Ce n'est pas un re{jret que j'exprime, vous le savez bien... J'aurais voulu lui laisser quelques instants de réflexion avant de prendre une résolution si grave»
« Je regarde cette guerre comme très-imprudente. J'ai été plus douloureusement affecté que personne des événements de 1866; plus que personne j'ai le désir d'une réparation , mais l'occasion est mal choisie. (Interruption. — Très-bien ! très-bien ! à gauche.)
u Oui, lorsqu'on vous avait accordé la satisfaction à laquelle vous aviez droit; lorsque la Prusse avait expié par un échec la faute grave qu'elle avait commise de sortir du terrain de l'Aile^ magne , où eat sa force , et de préparer tout à coup sur nos derrières une candidature hostile; lorsque l'Europe, avec un empressement qui lui fait honneur, avait déclaré que vous aviez raison^ écouter des susceptibilités sur la question de forme (Bruit), c'est s'exposer à regretter un jour sa précipitation. (Exclamations.)
(( M. LK MARQUIS DE PiRÉ. Yous êtcs la trompcttc des désastres de la France. Allez à Coblentz ! (Bruit prolongée)
(c M* Thiers 4 Je répote, malgré vos cris^ qiie voUs choisisses mal l*occasion de la réparation que je désire comme vous, et quand je vois que, sous le coup de vos impressions, .vous ne voulez pas
prendre un moment de réflexion et demander la communication des dépêches, je dis que .vous ne remplissez pas, dans toute leur étendue, les devoirs qui vous sont imposés. (Réclamations bruyantes. — Très-bien ! à gauche.)
« Vous avez bien tort de laisser soupçonner que votre résolution est une résolution de parti. (Exclamations.)
« M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie, au milieu du bruit. C'est vous qui n'êtes qu'un parti ; nous sommes la nation , nous sommes 270 !
« M. Thiers. Je suis prêt, je le répète, à voter toutes les ressources dont le Gouvernement aura besoin , quand la guerre sera déclarée ; mais je voudrais auparavant connaître les dépêches sur lesquelles se fondent vos susceptibilités. (Approbation autour de l'orateur.)
(( M. le garde des sceaux. Nous n'avons pas délibéré pour savoir si le moment était opportun ou inopportun pour assaillir, je ne dis pas l'Allemagne, mais la Prusse : nous ne voulions assaillir ni l'Allemagne ni la Prusse ; nous nous sommes trouvés en présence d'un affront que nous ne pouvions pas supporter, en présence d'une menace qui, si nous l'avions laissée se réaliser, nous eût fait descendre au dernier rang des États. Nous avons relevé l'affront et nous avons pris nos précautions contre la menace. (Très-bien ! très-bien ! — Bravos et applaudissements i)
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« Le roi de Prusse , il faut que l'histoire ne l'oublie pas , a constamment refusé d'intervenir pour amener et faciliter la renonciation du prince de Hohenzôllern. Quand elle a été obtenue, il a affecté de se considérer comme étranger; et quand enfin, voulant obtenir des sûretés pour l'avenir, nous lui avons dit dans des formes plus amicales : « Dédlarez-nous que cette renonciation est définic( tive » j comment s'est conduit le roi de Prusse?
u II nous a refusé.
« EstKîe nous qui nous sommes montrés susceptibles? Est-tié tiôuÈ qtii nous sommes emportés ^ en fade d'une réponse négative? Non, non.
« Nous sommes venus ici , et inalgré les impatientes du dedahs et les impatiences du dehors ^ et quoiqu'on cdmmetiçât à dire qtie nous étions le ministère de la lâcheté et de Id hopte^ nous avons continué à négocier,* et l'honorable M. Thiers a tort de l'oublier t au milieu de ces négociations, nous avons appris que, dam toate
l'Europe, les représentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer dans les journaux que le roi de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer qu'i] refusait de le recevoir. .(Bravos et applaudi sssements au centre et à droite. — Interruption à gauche.)
« M. Jules Favre. Communiquez-nous la dépêche.
« M. LE MARQUIS d'Andelarre. Il faut qu'on nous communique la dépêche pour que nous puissions nous prononcer en connaissance de cause. (Exclamations.)
« M. LE GARDE DES SCEAUX. On uous demande des communications de dépêches; ces communications sont faites.
« Nous les avons mises dans notre exposé... (Interruptions.)
« M. Jules Favre. C'est exactement comme pour le Mexique; on nous disait cela aussi, et on nous a indignement trompés. (Vives réclamations. — Très-bien ! sur quelques bancs à gauche.)
« M. le marquis de Pire. Vous êtes bien mal inspirés ! Vous ne pouvez plus rien reprocher aux émigrés.
u M. LE GARDE DES SCEAUX. Nous u'avous reçu que des dépêches confidentielles^ que les usages diplomatiques ne permettent pas de communiquer; nous ne communiquerons rien de plus... (Vives réclamations à gauche.)
« M. LE GARDE DES SCEAUX. De cc jour commeucc pour les ministres, mes collègues, et pour moi, une grande responsabilité. (Oui ! à gauche.)
« Nous l'acceptons le cœur léger. (Protestations à gauche.)
« M. BoDuiN. Dites attristé!
« M. EsQUiRos. Vous avez le cœur léger et le sang des nations va couler!
« S. Exe. M. Emile Ollivier, garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes. Messieurs, le Gouvernement, dans cette affaire, a surtout le désir d'exposer absolument toute la vérité; il n'a rien à dissimuler. Et lorsque à des demandes de communication de dépêches, il répond qu'il n'a rien à communiquer, c'est qu'il n'y a pas * eu , dans le sens vrai du mot , de dépêches échangées : il n'y a eu que des communications verbales, recueillies dans des rapports qui, d'après les usages diplomatiques, ne sont pas communiqués.
a II peut arriver qu'un Roi refuse de recevoir un ambassadeur; ce qui est blessant, c'est le refus intentionnel, divulgué dans les suppléments de journaux, dans des télégrammes adressés à toutes les cours de l'Europe, (Mouvements divers.)
<f Et ce fait nous a paru d'autant plus sig^nificatif , que l'aide de camp qui a annoncée M. Benedetti le refus d'audience n'a manqué à aucune des formes de la courtoisie... (Interruptions à gauche.)
« Yoix nombreuses : Écoutez donc !
« Voulez- vous connaître ces télégrammes? Il n'y a aucun inconvénient à vous les communiquer. Le premier est de quatre heures vingt-cinq du soir, le 13; l'autre, de quatre heures trois quarts.
« Le Roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; elle est du M prince Antoine, et elle annonce à Sa Majesté que le prince Léopold, « son fils, s'est désisté de sa candidature à la couronne d'Espagne. « Le Roi m'autorise à faire savoir au gouvernement de l'Empereur « qu'il approuvait cette résolution. Le Roi a chargé un de ses aides « de camp de me faire cette communication, et j'en reproduis exacu tement les termes. Sa Majesté ne m 'ayant rien fait annoncer au « sujet de l'assurance que nous réclamons pour l'avenir, je solli- « cite une autre audience pour lui soumettre de nouveau et déve- « lopper les observations que j'ai présentées ce matin. «
M. Thiers prend de nouveau la parole. Il s'efforce de prouver que par la renonciation du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne , ou avait obtenu une véritable victoire morale , dont on aurait dû se contenter. Plus l'illustre homme d'État fait d'efforts pour arrêter des hommes qui veulent entraîner le pays dans la guerre , plus la colère de ces hommes augmente.
« Vous aviez obtenu le fond , .et un effet moral considérable était produit. Mais, dit-on, la candidature n'était pas supprimée à tout jamais.
u Je fais appel au bon sens , à l'évidence ; vous verrez dans quelques jours l'opinion du monde entier sur votre politique, vous la verrez dans tous les journaux. (Interruption.)
« Je ne parle pas des journaux français ni même des journaux prussiens, qui sont parties intéressées dans la question; j'ai trop de bon sens pour dire une pareille chose ; mais je parle de l'Europe : l'Europe s'est jointe à vous , vous verrez ce qu'elle pense aujourd'hui, vous le verrez par la presse anglaise, qui a montré dans toute cette affaire une grande modération.
« M. DuGuÉ DE LA Fauconnerie. C'est là le langage qu'on tient à Berlin.
^ « M. Thiers. Je le répète, je fais appel à Tévidence, et je dis :
Si après une campagne comme celle qu'elle vient de faire , si on suppose que , retirant aujourd'hui sa candidature du prince de Ho* henzollern, la Prusse songe à la reproduire plus tard, c'est lui prêter une folie. (Interruption.) Oui, il faudrait qu'elle fût folle.
a S. ExG. M. LE DUC DE Gramont , ministre dcs af&ires étrangères. Pourquoi alors M-elle refusé de le déclarer? (Cest cela ! — Très-bien ! très-bien !)
u M. Arago. Parce que vous l'avez provoquée.
(( M. Thiers. Elle a refusé; voulez-vous que je vous en dise les motifs? (Nouvelle interruption.)
« Une voix. — C'est là le langage qu'on tient en Prusse.
« M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. Quaud uu oratcur est à la tribune, il faut lui laisser exprimer son opinion ; je demande le silence.
u M. DuGuÉ DE LA FAUCONNERIE. La Chambre a aussi le droit d'exprimer son sentiment.
u M. Thiers. Vous ne me lasserez pas, et je dirai mon sentiment tout entier.
« Une VOIX, — C'est dans votre intérêt qu'on veut vous empêcher de parler.
u M. Thiers. Vous ne pouvez pas refuser de m'entendre, lorsque, dans un débat aussi sérieux, je viens apporter en toute sincérité mon sentiment , qui est aussi , je crois , celui de beaucoup de membres de cette Chambre. (Bruit prolongé.)
M. Vendre. Nous ne voulons pas de la paix à tout prix, et la France n'en veut pas plus que nous.
M. Thiers. Je n'ai jamais été... (Interruption prolongée.) Vous tie voulez donc pas me laisser répondre au ministre ! Sachez que la violence que vous me faites retombera sur vous ! (Nouveau bruit»)
« Quelques voix. — Parlez! parlez!
M. Thiers insiste avec plus de force sur ses précédents argu* ments.
On avait appris la renonciation du prince de Hobenzollem, l'approbation donnée parle roi de Prusse à cette renonciation, et on prétendait que ce n'était pas là une concession qui était faite à nos justes susceptibilités ! . . .
«levais plus loin, ajoutait M. Thiers. D'après les pièces lues tout à l'heure, le roi de Prusse a consenti à déclarer par l'organe de son gouvernement qu'il avait connu et approuvé le retrait de la candidature.
a Vous vouliez un échec à la Prusse , et je le veux comme vous.
(Mouvements divers.) Appelez-moi, si vous voulez, un ami de la Prusse , le pays jugera entre vous et moi. (Bruit.)
u Je me borne à poser ces faits incontestables. La candidature a été retirée. Le Roi l'a connue et a consenti à ce que son gouvernement le déclarât. Il était évident que si on ne s'en tenait pas là , que si on voulait élever une discussion sur le mode de retrait , on ferait naître des susceptibilités nouvelles , on exciterait l'orgueil de la Prusse et on arriverait à la guerre.
« Je dis donc que c'est une chose déplorable que, l'intérêt de la Finance étant sauvegardé , on ait , par des excitations jetées dans le pays, rendu la guerre inévitable. (Bruit.) On s'est jeté dans des questions d'étiquette où l'orgueil des deux pays s'est rencontré.
u Je vais descendre de cette tribune sous la fatigue que vous me faites éprouver en ne voulant pas m' écouter. J'aurai toutefois démontré que les intérêts de la France étaient saufs et que vous avez £aiit naître des susceptibilités d'où la guerre est sortie. C'est là votre faute. (Bruits divers.)
a La faute commise , que devait*on faire? Il fallait , puisque PEu* rope vous témoignait tant de bonne volonté, lui donner le temps d'intervenir de nouveau (Interruption) , et ne pas apporter à la tri-» bune des déclarations qui rendent la guerre inévitable. Ce n'est pas pour les intérêts essentiels de la France , c'est par la faute du cabinet que nous avons la guerre. (Très-bien! — Approbation à gauche. — Bruyantes protestations sur un grand nombre de bancs. — La clôture.) »
M. Jules Favre résume à son tour cette discussion si grave et qui devait occuper une grande et douloureuse place dans les annales législatives de la nation :
« Ce qui est resté de ce débat, c'est que vous avez soujevé une question de susceptibilité. Ces questions peuvent être des questions d'honneur, et je reconnais que si la France doit faire la guerre dans des conditions indispensables, au nombre de ces conditions se place une insulte faite à son honneur. (C'est cela!) Mais c'est là ce qu'il faut examiner avec maturité (Exclamations sur un grand nombre de bancs), quand il s'agit de répandre des torrents de sang et de couvrir l'Europe de ruines. (Nouveau bruit.)
« Vous ne voulez pas de réflexion, de maturité. Comme M. le garde des sceaux, vous avez le cœur léger. (Interruption.) , M. LE GARDE DES SCEAUX. Pas d'équivoquc ! J'ai dit : Le cœur lé-
ger, et je le répète, parce que, quand on remplit un devoir, on n'a pas le cœur troublé. (Très-bien !)
« M. Jules Favre. Quand l'accomplissement de ce devoir, c'est regorgement de deux nations, on peut avoir le cœur troublé. (Bruit.)
u La question se réduit à ceci : L'honneur de la France est-il engagé? Quelle preuve en avons-nous? Quelle dépêche officielle a-t-on produite? Gomment a-t-on méconnu dans notre ambassadeur la dignité de la nation? On ne nous a rien produit, si ce n'est des télégrammes, et nous savons l'usage qu'on peut faire des télégrammes. (Interruptions.)
a M. LE GARDE DES SCEAUX. Parlez pour vous, n'insultez pas! >:
L'arrêt de mort de deux cent cinquante mille hommes allait être prononcé par une majorité fière d'avoir reçu un satisfecit de l'homme d'État qui dirigeait le8 affaires extérieures de la France.
M. de Gramont était monté à la tribune après M. Thiers. Nous empruntons encore au Public le compte rendu officiel de cette partie de la séance du 15 juillet. Ces choses-là sont si étranges qu'on croit rêver en les lisant. Écoutons :
« M. le ministre des affaires étrangères monte à la tribune. ti Plusieurs membres : Ne parlez pas ! — Si ! si !
(( S. Exe. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Si UOUS
avions attendu plus longtemps pour demander aux puissances étrangères d'intervenir, nous aurions donné le temps à la Prusse de compléter ses armements pour nous attaquer avec plus d'avantages. (C'est cela! — Très-bien! très-bien!) Au surplus, de ce que vous venez d'entendre , il résulte un fait , c'est que le gouvernement prussien a informé tous les cabinets de l'Europe du refus qu'il avait fait de recevoir notre ambassadeur. (Oui ! oui ! — Très-bien ! trèsbien !)
« C'est un outrage pour l'Empereur et pour la France. (Oui ! oui !) Et si par impossible il se trouvait dans mon pays une Chambre pour le supporter et pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des affaires étrangères. (Bravo! bravo! — Applaudissements prolongés. M. le ministre reçoit à son banc de nombreuses félicitations.)
Voit-on la France se précipitant dans une guerre terrible par la seule crainte d'être exposée à n'avoir plus pour ministre des affaires étrangères — Mazarin? Richelieu? Golbert? Non pas! mais M. de Gramont !!!
Qh ! toujours la comédie dans la tragédie humaine ! Le rire dans le sombre, le burlesque mêlé à l'horrible !
Et cependant la Chambre hésite encore !... Elle connaît les dispositions pacifiques de l'esprit public en province ; elle voudrait ne pas le mécontenter; mais en même temps, comment plaire au Gouvernement, dont les dispositions sont manifestement belliqueuses? On observe ses hésitations ; il faut y mettre fin, et arracher à cette Chambre, perplexe et tremblante, un cri de guerre. De quelle manière? On a répandu des mensonges perfides qui courent partout, mais qu'on ne peut porter à la tribune sans se couvrir à tout jamais d'infamie. Dans un couloir, dans une commission , volontiers on les répéterait , en recommandant la discrétion. Une commission est nommée pour recevoir les communications secrètes, confidentielles, et transmettre à l'Assemblée ses impressions. La commission entend M. de Gramont, et le jour même, à neuf heures et demie du soir, M. deTalhouët, en son nom, vient faire au Corps législatif une déclaration dans laquelle on remarque la phrase suivante :
ce Des pièces chiffrées , ont été mises sous nos yeux, et^
comme tous vos bureaux Font bien compris, le SECRET de ces communications doit être conservé par votre commission, qui, en vous rendant compte de ses impressions , a conscience de son devoir vis-à-vis de vous-mêmes comme vis-à-vis du pays» »
M. de Talhouët dit en terminant :
a A nos sentiments personnels se sont -ajoutées de nouvelles convictions , fondées sur les explications que nous avons reçues.». »
Il avait déjà dit : « Votre commission a entendu M. le garde des sceaux et M, le ministre des affaires étrangères. Des pièces diplomatiques nous ont été communiquées, -et sur ces textes, des explications très-complètes et très -nettes nous ont été fournies. »
Après la lecture de ce rapport parfaitement vague , rempli
d'affirmations sans j^reuves, ou fondées sur des preuves dont la commission gardait le secret y la guerre se trouva irrévocablement déclarée avec l'assentiment de la grande majorité du Corps législatif. 159 voix contre 84 s'étaient prononcées, dès avant la déclaration de M. de Talhouët , contre la communication des dépêches et pour la guerre quand même.
Et maintenant tout est consommé , comme Ta voulu M. de Gramont ; les morts sont bien morts ; notre pauvre Alsace serait plus loin de nous que la Chine, si les vieilles cartes de géographie n'étaient restées pour nous dire : Elle a été France comme la Lorraine !
Monsieur le duc de Gramont , Monsieur le marquis de Talhouët, gentilshommes chatouilleux sur le point d'honneur ,^ vous devez être satisfaits !
Vous prétendiez que l'honneur était engagé ; on vous a fait crédit des preuves , on a mieux aimé commencer par se battre que de s'exposer au reproche de manquer de susceptibilité en cette matière. On s'est battu, et surtout Ton a été battu; car l'occasion offerte à l'ennemi était rare et merveilleusement propice pour lui ; il n'a eu garde de la manquer. Depuis ce temps, beaucoup de petits enfants pleurent leurs pères, beaucoup de femmes^ pleurent leurs maris, beaucoup de pères pleurent leurs fils !
Est-ce que ces familles en deuil n'ont pas le droit d'aller vers vous et de vous dire :
Ils sont morts , parce que vous leur avez montré la France outragée , et qu'ils ont marché pour punir l'injure que d'après vous la France avait reçue. S'il n'y a pas eu d'injure, à qui remonte la responsabilité de leur fin malheureuse ?. . . Y avezvous jamais pensé ? •
Les yeux fermés, ils ont obéi à leur devoir; mais vous, avezvous rempli le vôtre ?
On vous avait fait crédit : l'heure est venue de payer votre dette à la vérité ! .
Quels secrets, quelles communications confidentielles, vous, Monsieur de Gramont, avez-vous apportés à la connaissance de la commission parlementaire chargée de statuer sur la déclaration
de guerre? Quels secrets ont produit sur vous, Monsieur de Talhouët, la vive impression dont votre rapport renferme le témoignage , lorsqu'ils vous ont été révélés ?
Le temps dé la discrétion et des réticences diplomatiques est passé. Devant FAlsace et la Lorraine perdues, l'Allemagne payée de la rançon de cinq milliards, la Mort riche d'une rançon plus lourde encore, la France déchue pour longtemps de sa légitime influence sur le monde , il n'y a plus , sans doute , de secrets à garder. Ces secrets que vous disiez vôtres , ils sont nôtres, de par le sang qu'ils nous ont coûté !
Parlez donc! Le roi Guillaume, sur le compte du souverain de la France et de sa femme, a-t-il tenu des propos indignés même d'un soudard ivre ?
M. Benedetti a écrit à ce sujet, dans un livre : Ma mission en Prusse, puhlié en 1871 :
« Je ne m'arrêterai pas aux prétendues insultes dont j'aurais été « l'objet, ni aux procédés inconvenants qu'on m'a attribués. Je ne « voudrais, s'il en était besoin, invoquer d'autre témoignage que « celui du Roi lui-même, pour prouver que je n'ai pas oublié une « seule fois la déférence que je devais au souverain auprès duquel ce j'avais en ce moment l'honneur d'être accrédité. Le gouvernement (c de l'Empereur, de son côté, n'a jamais prétendu que son ambas- (t sadeur eût été personnellement offensé à Ëms , mais que le cabinet « de Berlin avait présenté à divers gouvernements , d'une manière u injurieuse et blessante pour la dignité de la France, l'accueil que « le Roi m'avait fait en dernier lieu. »
Voyons les extraits des dépêches adressées par l'ambassadeur de France à Berlin à notre ministre des affaires étrangères. Nous les empruntons à l'ouvrage que nous venons de citer.
Du 13 juillet. — Le Roi, invité à déclarer que non-seulement il approuvait la renonciation du prince de Hohenzollern , mais qu'il prenait l'engagement d'empêcher toute nouvelle tentative qui aurait pour objet de revenir à la même combinaison, répond :
« Vous me demandez un engagement sans terme et pour tous les « cas ; je ne saurais le prendre. Pour justifier cette manière de voir, « Sa Majesté a soutenu qu'elle ne pouvait aliéner de. la sorte sa
« liberté de résolution , et qu'elle devait, en toute chose, se réserver a la faculté de tenir compte des circonstances dans les éventualités « diverses qui pourront se produire ultérieurement, qu'il n'avait « assurément aucun dessein caché, et que cette affaire lui avait « donné des préoccupations trop graves pour ne pas désirer qu'elle u ne fût irrévocablement écartée, qu'il lui était toutefois impossible « d'aller aussi loin que nous lui demandions. » (P. 370.)
Plus loin (même dépêche), M. Benedetti appréciait en ces termes le refus du Roi :
u Tout me porte à croire, je ne saurais vous le cacher, que le « Roi est fermement décidé à nous refuser cette satisfaction. Malg^ré « l'accueil apparemment g^racieux qu'elle n'a cessé de faire à mes « instances ,j'ai pu constater que Sa Majesté se résignait avec autant u de regret que de répugnance, devant notre attitude, à dénoncer u les difficultés qu'elle a contribuée faire naître, et, sans nul doute, « elle ne se dissimule pas la gravité de l'échec auquel personnelle- « ment elle s'est exposée.
« Dans cette disposition , le Roi considère qu'il aggraverait le u mécontentement que la renonciation du prince de Hohenzollern u provoquera en Allemagne , et dont la responsabilité pèsera moins « sur ce candidat que sur Sa Majesté elle-même, s'il souscrit à u l'obligation que nous lui demandons de contracter. » (P. 382.)
M. Benedetti terminait une dépêche, en date du 14 juillet 1870, par ces mots :
c( Je serai à Paris demain matin à 10 heures 15 minutes^ et je u me rendrai immédiatement au ministère, n
En effet, M. Benedetti arriva à temps pourvoir le ministre des affaires étrangères, avant sa fameuse déclaration à la tribune, avant son entrevue avec la commission parlementaire, présidée par M. de Talhouët, et pour lui dire : « Les bruits qui circulent sont , vous le savez , d'odieuses calomnies. Le Roi n'a jamais rien dit qui ne fût convenable dans la bouche d'un gentilhomme. — Je le sais, aurait répondu M. de Gramont, mais ils veulent la guerre, et ils l'auront! »
Cependant, les députés qui étaient entrés incertains dans la
salle où la commission tenait séance , en étaient sortis résolus. Par quel langage avait-on transformé leurs dispositions pacifiques en ardeurs belliqueuses?
Vous seuls pouvez éclairer ce mystère , en nous divulguant le secret, le secret de la déclaration de la guerre!
Au nom de la gloire évanouie , des ruines faites , des hontes bues , des enfants morts et des enfants vivants , ceux-ci destinés à aller combattre un jour, et à mourir à leur tour pour la même cause, nous vous demandons le secret de cet élan qui a électrisé la commission, chassé la paix et déchaîné la guerre !... On nous le doit : il nous le faut !...
Et si on nous le refuse , nous dirons , en nous adressant aux hommes qui gouvernent la nation : '
Y a-t-il deux justices? une justice qui punit le crime, une justice qui le laisse impuni ?
S'insurger contre le gouvernement du pays, profiter de sa faiblesse pour tenter de prendre sa place, spéculer sur la détresse de l'État pour le voler: ce sont là de grands crimes dont les auteurs ont mérité et encouru les châtiments les plus rigoureux.
Mais il est d'autres crimes aussi haïssables.
Faire la guerre, sans y être contraint par une nécessité impérieuse , est un crime de lèse-humanité ; — sans se trouver en mesure de la soutenir, est un crime de lèse-nation ; — en abusant de l'autorité qu'on tient de la confiance du pays, est un crime de forfaiture.
Ces crimes ont-ils été commis?
Première question. Nous demandons pourquoi elle n'a pas été encore éclaircie?
On a ordonné des enquêtes. On devait, en procédant avec méthode et logique, en allant de la cause à l'effet, et non de l'effet à la cause, commencer dans l'ordre des dates, c'està-dire, par une information judiciaire concernant :