‹ Le fond de la société sous la Commune: décrit d'après les documents qui constituent les archivesChapitre 57 sur 100 · VILLE DE PARIS. — XVI" ARRONDISSEMENT · texte numérisé non relu

VILLE DE PARIS. — XVI" ARRONDISSEMENT

« Paris, 12 mai 1871.

« Citoyen Colotïel,

« Je vous envoie le rapport suivant sur une perquisition que je viens de faire dans un couvent, rue de l'Assomption. Je ne suis pas militaire, mais je crois que les observations que j'ai faites sur les lieux peuvent avoir de l'importance. Vous allez en juger.

« Ce couvent m'a été signalé par la mairie pour être visité scrupuleusement. D'après un rapport de la garde nationale au secteur, on aurait remarqué des signaux faits avec des fusées de diverses couleurs , venant dans la direction de ce couvent ; puis des gardes

nationaux auraient été blessés par derrière , sur les remparts , par des fusils à vent , et Ton présumait que c'était encore dans la même direction. D'après l'ordre de la mairie , j'ai fait une perquisition très-minutieuse. Salles, dortoirs, classes, réfectoires , cellules, cha-^ pelles, meubles, tout a été fouillé, les greniers, caves et souterrains , et je n'ai rien trouvé qui soit de nature à compromettre ces religieuses. Malgré cela je ne suis pas convaincu ; ce couvent me semble une vraie citadelle, d'où l'on peut tirer sur nos patriotes. iM Tous les murs du rez-de-chaussée sont entourés intérieurement de couloirs qui prennent jour par une multitude de meurtrières fermées intérieurement de petites fenêtres. Ces meurtrières sont exactement pareilles à celles que j'ai vues dans les forts des environs de Paris, dans lesquels j'étais prisonnier de guerre en 1848; mais comme ce bâtiment est construit dans le style anglais moyen âge , au dehors l'on ne s'en aperçoit pas , et puis il est dans un grand jardin. Il y a en outre une grande tour toute vitrée, à une hauteur d'un quatrième étage , d'où l'on aperçoit la campagne à perte de vue, et sur les quatre points cardinaux, plus, au-dessus de cette chambre, une tourelle dite lanterne. En me voyant y monter, ces religieuses se sont récriées, disant que j'allais attirer sur elles les obus des gens de Versailles, et je crois que c'est de là que venaient les signaux , dont il est parlé plus haut. Mais , je le répète, je n'ai rien trouvé, pas la moindre pièce d'artifice. Ces genslà sont trop fins pour se laisser prendre. Il serait, suivant moi, bien prudent d'occuper tout à fait militairement cette maison , en expulser les religieuses , amener des ouvriers pour sonder partout les murs ainsi que le jardin. On prétend dans le quartier, même beaucoup d'habitants affirment avoir entendu , sous le gouvernement Trochu, des détonations semblables à l'essai des mitrailleuses. Veuillez donc aviser, car la prudence ne saurait être trop grande aujourd'hui, d'autant plus que la supérieure s'opposait avec force à notre perquisition. Elle me disait que cette maison était sous la protection du gouvernement anglais. Elle a fait porter devant nous, par une religieuse , le drapeau anglais , ce qui a excité l'hilarité de tous les gardes nationaux. Je laisse à votre sagacité militaire de tirer de ce rapport un peu long toutes les conséquences possibles. « Salut et fraternité.

« Le commissaire de police cPÂuteuil,

u Signé : Adrien Delaire.

sous LA COMMUNE. 281

u J'ai un autre couvent dans lé quartier qui est encore très-suspect, et je vais tâcher d'avoir Fautorisation d'y faire une perquisition. « Signé : Delaire. »

RAPPORT DE POLICE

Quartiers populeux.

u Paris hier était effaré. Nageant dans le trouble, il ne pouvait apercevoir la rive . Aujourd'hui il voit clair, et fait la part de chacun.

u Décidémeiit , dit-on dans beaucoup de groupes , il y a eu trahison... Seconde édition du plan Trochu, mais que les gredins n'ont pas eu le temps de revoir et corriger.

a L'affiche du comité de salut public fait un assez bon effet sur l'esprit public : — Allons, disent tous ceux qui lisent cette affiche, ta Commune veille aux grains (sic). Mais, ajoute-t-on, aucun nom n'est cité sur cette affiche. Pourquoi? Veut-on encore, comme toujours, prendre des ménagements avec les coquins? A quoi sert l'œil d'Argus, si son regard ne foudroie pas les traîtres? Rossel en est-il un? — Oui. — Nommez-le alors, lui et tous ses complices, afin que ces fils de Judas soient voués à l'exécration de tous en attendant le châtiment...

u Je l'ai dit vingt fois , ce que le peuple reproche à la Commune, c'est le mystérieux dont elle enveloppe toutes ses actions; les affiches émanant d'elle n'empoignent pas non plus, parce qu'il y a un certain vague qui en atténue l'effet. Puisque c'est surtout sur les murs que vous parlez au peuple , que vos affiches soient un cœur loyal, s' épanchant dan$ le sein d'un ami. Dites tout, sans restrictions , et vous verrez comme ce peuple vous soutiendra. La méfiance enfante le découragement, et d'après tout ce que j'entends, l'on se défie, parce que vous, vous semblez manquer de confiance dans le peuple. Ce que l'on ne s'explique pas bien dans un rassemblement fort nombreux , près de la mairie du XP , c'est que le comité de vigilance de cet arrondissement a , par deux fois , fait arrêter des citoyens ayant des relations à Versailles, et que deux fois ces mêmes personnes ont été relâchées. On parle toujours de trahisons sur les affiches, et lorsque l'on tient de véritables traîtres , on les lâche beaucoup plus vite qne de véritables commu~ naMsteSy arrêtés on ne sait pourquoi.

« Ce qui fait crier généralement dans Paris, c'est Teffrayante filière par laquelle un ordre est obligé de passer avant de recevoir son exécution. Signatures par-ci , signatures par-là, ce qui fait que vous avez obus, poudres et canons, dix heures après que vous les avez demandés, c'est-^-dire , lorsque notre position est prise. Sjapprimez les trois quarts de ces signatures-là, vous aurez des positions de plus et des cadavres de moins.

« On se plaint aussi du retard que l'on apporte à l'envoi des vivres. On prétend qu'au fort d'Issy, beaucoup, de citoyens ont quitté la place , parce qu'ils n'avaient pas mangé depuis dix-huit heures.

u J'écoute deux gardes nationaux qui disent à qui veut les entendre , qu'une vaste poudrière est à Issy , et\jue, si Ton ne prend pas les mesures nécessaires pour la transporter ailleurs, quelque obus versaillais viendra, l'un de ces matins («c), y mettre le feu, et alors quel désastre I Avis. En résumé, Paris est assez calme. L'affiche sur le rasage de la maison Thiers ne produit pas beaucoup d'effet sur lui. Rossel, comme Gluseret, comme bien d'autres, est entré dans le tiroir aux oublis, tiroir tout prêt à s'ouvrir pour bien d'autres.

« Paris tourne à l'indifférence, et cela m'effraye. »

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