‹ Le fond de la société sous la Commune: décrit d'après les documents qui constituent les archivesChapitre 86 sur 100 · LE MASSACRE DES OTAGES · texte numérisé non relu

LE MASSACRE DES OTAGES

M. Lissagaray a rassemblé beaucoup d'anecdotes, toutes à l'honneur des communeux et à la honte des troupes nationales. Il les puise en général dans des correspondances, souvent anonymes, adressées à des journaux étrangers par des étrangers. On se doute bien que ces témoignages ne sont pas discutés ; plus l'inculpation est grave, plus il se montre disposé à l'accepter.

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Un négociant belge va jusqu'à prétendre que les soldats versaillais ont attisé eux-mêmes le feu, pour avoir un prétexte d'accuser et de massacrer les fédérés. Le même historien rapporte l'assassinat de six otages à la Roquette d'après le récit de celui qui avait conduit l'exécution. Il déclare le reproduire textuellement. Nous le reproduisons à notre tour, à cause de l'intérêt qui s'attache à la mémoire des victimes *:

« Depuis hier nous apprenions à chaque instant de nouvelles fusillades sommaires commises par les Versaillais. Comme beaucoup de gardes de différents bataillons se sont réfggiés ici (mairie du XP) après la prise de leurs barricades, on a su que le massacre général était le mot d'ordre, et que niles femmes ni les enfants n'y échappaient. Ce soir, l'exaspération est devenue terrible. Sachant que les otages étaient retenus à la Roquette, les gardes se sont présentés plusieurs fois, menaçant de tout fusiller.

» Muni de pouvoirs, j'allai à la Roquette à sept heures et demie. Devant la porte, je dis aux gardes : Six otages vont être exécutés ; qui va former le peloton?

« Un grand nombre se présentèrent. L'un s'avança, et dit avec un geste terrible : « Je venge mon père. — Un autre : Je venge mon frère. — Moi, dit un garde, ils ont fusillé ma femme. » Chacun mettait en avant ses droits à la vengeance. Je pris trente hommes , et j'entrai.

• « On m'apporta le registre d'écrou. Darboy, Ronjean, Ducoudray, Allard, Clerc et Jecker, furent choisis; mais Jecker fut en dernier lieu remplacé par Deguerry.

« On les fit descendre de leur cellule. Darboy se disculpait, balbutiant : u Je ne suis pas l'ennemi de la Commune ; j'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai écrit deux fois à Versailles. » Fort effrayé d'abord , il se remit un peu quand la mort lui parut inévitable, au pied du mur. Bonjean ne pouvait se tenir debout : «Qui nous condamne? » a-t-il dit. J'ai répondu : « La justice du peuple! — Oh ! celle-là n'est pas la bonne », a-t-il repris d'un tel air, que les hommes ont ri. Je les ai fait taire.

« Arrivés au chemin de ronde, on les a placés contre le mur; Bonjean s'est jelé à terre; un feu de peloton les a tous renversés, sauf Darboy, qui est resté debout avec une blessure à la tête, une main en l'air. Une seconde décharge les a tous foudroyés. Allard

est mort avec un grand courage , Darboy convenablement , le reste assez mal.

M La gorge serrée par l'angoisse, continue M. Lîssagaray, nous écoutions ce récit fait d'une voix calme. Quelques-uns d'entre nous se détournèrent, prévoyant avec terreur les conséquences certaines de cet acte de désespoir. »

Bien des ëpithètes se présentaient à la plume du narrateur pour qualifier l'assassinat des otages : il a appelé acte de désespoir l'acte de forcenés qui commettaient lâchement un crime, aux conséquences duquel ils espéraient bien échapper, et la plup«Trt y ont échappé en effet.

Ensuite M. Lissagaray revient à la justification de l'incendie .de Paris, en invoquant l'exemple d'Athènes, de Saragosse, de Moscou. Il s'écrie ; « Qu'es-tu donc, ô patriotisme, sinon de défendre ses lois, ses mœurs et son foyer contre d*autres dieux» d'autres lois , d'autres mœurs , qui veulent nous courber sous leur joug? » Telle est la définition du patriotisme que donnent certaines gens du parti radical. Mettez donc les destinées de la France entre les mains de ces hommes-là! C'est leur prétention cependant de gouverner le pays.

« A une heure du matin , deux officiers entrèrent dans la chambre où se tenait Delescluze et lui apprirent l'exécution des otages. 11 écouta, sans cesser d'écrire, le récit qui lui fut fait d'une voix saccadée, et avec un geste terrible, pâlit, mais ne dit rien. Quand les officiers furent partis, il se retourna vers l'ami qui travaillait à côté de lui , et cachant sa tète dans ses mains : « Quelle guerre! dit- il , quelle guerre! »

Puis il se promena avec agitation , et tout à coup , comme dominant ses pensées , il s'écria brusquement : «" Nous aussi , nous saurons mourir. » (Ltssagaray, p. 104.)

On a dit que l'insurrection du 18 mars avait eu pour chefs des fruits secs. Delescluze était un fruù sec. Il avait été le camarade d'un de nos amis, qui ('avait beaucoup connu chez l'avoué où il travaillait en 1830 et 1832. Il n'était pas bachelier; n'ayant pu faire son droit et se trouvant sans fortune, Delescluze était un fourvoyé , un enfant perdu. Des fonctions de

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premier clerc , il ne retirait tout au plus que 1,500 à 1,800 fr., c'est-à-dire des ressources insuffisantes. 11 y suppléa en faisant à la caisse du patron, chez Denorinandie et dans une autre étude, de petits emprunts qu'il comptait certainement rembourser , mais dont la constatation le fit congédier. De là , peut-être , le principe de la haine qu'il voua à la société. Il donna à corps perdu dans toutes les conspirations. Beaufrère de Bergeron, il le sauva' d'une condamnation en l'aidant à prouver un alibi, dans le procès intenté à Toccasion de l'attentat commis contre la vie du roi Louis-Philippe.

Delescluze avait auprès de lui un ancien garçon de bureau du Réveil^ qui lui était entièrement dévoué et qui avait pris le parti de coucher en travers de la porte de la chambre où le délégué à la guerre passait la nuit. « Fialin, lui dit Delescluze deux jours avant l'entrée des troupes; vous êtes un honnête homme ; je ne veux pas que vous restiez avec nous, allez-vousen. » Et Fialin, malgré son insistance, dut s'en aller.

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Depuis la retraite de Rossel , M. Delescluze était devenu le principal personnage de la Commune. Il faisait tout , même la guerre dont il avait été chargé : « Les angoisses de ses derniers jours, dit M. Lissagaray, avaient brisé sa santé. Depuis le mois d'avril , sa voix avait entièrement disparu. Usé , cassé , blanchi, moribond, le regard et le cœur étaient seuls vivants chez lui. »

Voici en quels termes l'auteur des Huit journées de mai derrière les barricades raconte la mort du plus grand coupable de la Commune :

« A cinquante mètres de la barricade du Château-d'Eau , celle à laquelle Vermorel venait d'être mortellement blessé, les gardes qui l'accompagnaient s'effacèrent précipitamment, car les balles et les obus pleuvaient à l'entrée du boulevard.

« Delescluze, lui, continua de marcher. La scène est là, gravée à tout jamais dans notre mémoire. Le soleil se couchait. Delescluze, sans regarder s'il était suivi, s'avançait du même pas. Nous le voyions

distinctement à cent mètres , le seul être humain sur le boulevard. Arrivé à la barricade , il obliqua k gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois sa face austère , encadrée dans sa barbe blanche , nous apparut tournée vers la mort. Tout à coup il disparut ; il venait de tomber comme foudroyé sur la place du Ghâteau-d^Eau... Ce fut sa récompense de mourir pour la Révolution , les mains libres, au soleil, à son heure, sans être afBigé par la main du bourreau. » (P. 116 et 118. )

On ne peut disputer des goûts. M. Lissagaray aurait pa partager la récompense, qu'il trouve si belle , du dévouement de Delescluze à la cause de la Révolution, en raccompagnant jusqu'à la barricade. Au fond, qu'y a-t-il dans l'acte de Delescluze, s'il est historique? Simplement le suicide de l'homme qui n'a rien à attendre ni dans ce monde ni dans l'autre, et qui s'anéantit dans le cataclysme dont il est l'auteur. Le mot que lui attribue Lissagaray au moment où il apprend le massacre des otages : Ah î quelle guerre ! ferait croire qu'il a éprouvé des remords et des regrets , et qu'il a offert sa vie en expiation de ses propres crimes et des crimes commis par les furieux qu'il avait égarés.

Samedi, — M. Lissagaray raconte des épisodes atroces, qu'il emprunte aux récits des correspondants des journaux étrangers , entre autres celui-ci :

K Je vis fusiller environ soixante hommes à la même place et en même temps que les femmes (à l'intersection des boulevards Voltaire et Richard Lenoir). Un petit incident touchant qui m'accabla entièrement frappa mes regards. Tandis que Paris brûlait au milieu de la nuit, que le canon grondait et que la mousqueterie pétillait, une pauvre femme se débattait dans une charrette et sanglotait amèrement. Je lui offris un verre de vin et un morceau de pain ; elle refusa, en disant : « Pour le peu de temps que j'ai à vivre , cela n'en vaut pas la peine. «

« Une grande rumeur suivit de notre côté de la barricade, et je vis la pauvre femme saisie par quatre troupiers qui la dépouillaient rapidement de ses vêtements. J'entendis la voix impérieuse de l'of-

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ficier commandant qui interro^jeait la femme , disant : « Vous avez tué deux de mes hommes. » La femme se mit à rire ironiquement et répondit d'un ton rude : « Puisse Dieu me punir pour n'en avoir pas tué plus ! J'avais deux fils à Issy ; ils ont été tués tous deux ; et deux à Neuilly qui ont subi le même sort; mon mari est mort à cette barricade , et maintenant faites de moi ce que vous voudrez. « Je n'en entendis pas davantage; je m'esquivai rapidement, mais pas assez vite pour ne pas entendre le commandement de : « Feu ! » qui m'apprit que tout était fini. »

On pourrait remplir un volume de ces récits dramatiques. Inspireraient-ils de l'admiration pour les insurgés? Nullement. Cette femme , par exemple , était une folle furieuse , égarée par la douleur. Condamnent-ils la conduite de la troupe ? Hélas , non ! car si on eût gracié cette folle , elle eût profité de la liberté qu'on lui eût laissée pour tuer d'autres soldats. Ils ne peuvent avoir qu'un effet : faire détester les auteurs de la guerre civile, les misérables qui ont conduit une nation jadis généreuse à de telles horreurs. On se souvient d'une certaine Histoire de France du Père Loriquet, dans laquelle l'auteur, travestissant odieusement les derniers efforts de la France vaincue à Waterloo , représentait les restes de la vieille garde achevant de s'entre-détruire sous les yeux des ennemis épouvantés de la rage de ces forcenés. Ce récit était un mensonge abominable , le rêve d'un cerveau en délire; mais il nous était réservé d'en faire une réalité, et d'en donner au monde le spectacle en 1871 , après des désastres plus grands que Waterloo , — et grâce à la Commune!

M. Lissagaray cite des méprises infiniment regrettables. Un mercier du Gros-Caillou, nommé Constant, pris pour Billioray, est fusillé. « Et une foule d'individus, qui jamais de leur vie n'avaient vu le membre de la 'Commune, hurlaient plus fort que les autres : C'est Billioray ! » On contraint l'officier à ordonner l'exécution. Même erreur pour un faux Vallès, un faux Lefrançais, et d'autres. Varlih , le vrai cette fois, condamné à mourir, est promené comme l'avait été Bailly, avec un

courage égal, quoique mis au service d'une mauvaise cause, peodant plus d'une heure , au milieu des huées et des injures , avant qu'on se décide à le fusiller. Une voix avait crié : // faut le promener encore ; il est trop tôt. Elle fut obéie. « Le triste cortège se remit en marche, suivi de près de deux mille femmes , dont la moitié appartenaient à la population de Montmartre. » Voyons-nous , dans les détails que nous donne M. Lissagaray, autre chose que des preuves de la stupidité populaire? Ces hommes de Montmartre et d'autres quartiers auxquels il faut le sang de Billioray, le sang de Lefrançais, le sang de Varlin , « la personnalité la plus remarquable de la Commune» , dit M. Lissagaray, sont les mêmes qui avaient salué de leurs acclamations les auteurs de l'insurrection ; c'est cette foule fantasque, enthousiaste , féroce un jour contre le gendarme et le prêtre , un autre jour contre le fédéré , dont on proclame la majesté infaillible en se prosternant devant le suffrage universel, que l'on méprise et que l'on flatte, que l'on redoute et que l'on caresse , et à laquelle sont remises en définitive, par l'institution actuelle du suffrage universel, les destinées de la France.

Les prisonniers étaient généralement respectés à Paris ; mais à Versailles on allait au-devant d'eux pour les accabler d'outrages , et parfois de mauvais traitements. Ce sont toujours ceux qui ont le moins souffert qui sont les plus impitoyables. « En voyant comme volaient les injures, les ricanements, etc. » , disait Y Indépendance belge, « je ne pouvais m'empêcher de penser que si quelqu'un s'en fût permis autant quand il y a quatre mois passaient dans une de nos villes des prisonniers prussiens, il n'y aurait eu qu'un cri de réprobation dans la foule. » L'observation est fondée, et elle fait sentir combien terribles sont les guerres civiles. La fureur des inimitiés entre citoyens du même pays dépasse toujours celle qui peut animer l'un contre l'autre des peuples étrangers. Mais à qui la fauté? et combien elle est coupable cette Commune d'avoir transformé en haines féroces, en inimitiés sanguinaires, chez des fils de la même patrie , le ressentiment légitime produit par les victoires et les excès des armées allemandes ! Après la capitulation de

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Paris, il n'y a eu en France qu'un sentiment tourné contre l'ennemi commun; après l'insurrection, on a presque oublié eet ennemi, et on n'a plus pensé qu'à la Commune. Celle-ci est devenue l'épouvantail de la bourgeoisie riche ; son retour, son triomphe , préoccupent plus les intérêts alarmés que le retour, le triomphe des troupes étrangères; et l'Allemagne trouve dans l'impuissance où nous sommes de la haïr comme elle devrait l'élre, un triomphe plus sûr et plus durable que Sedan !

LE JOUftNÀL DES SEPT JOURS DE COMBAT.

Pour suppléer à l'absence des rapports de police , nous de* mandons la permission de recourir à noire journal personnel , qui donnera une idée des impressions d'un habitant de Paris pendant cette guerre affreuse, et du spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Lundi. — «Je me suis levé tard, ayant mal dormi. La nuit avait été épouvantable; on eût dit que la fusillade était à ma porte , que les pièces d'artillerie étaient dans ma rue. Je me trouvais placé entre l'Arc de triomphe , sur lequel on établissait une batterie , et la place d'Eylau, qui était déjà pourvue de canons, de mortiers, d'obusiers, et protégée par des ouvrages en terre. Chaque nuit j'écoutais le furieux échange des projectiles, j'attendais l'entrée des troupes, et comme elles n'arrivaient pas, brisé de fatigue et d'émotions, le matin je n)'endormais et goûtais ainsi un peu de repos. — Ce jour-là on m'apprit la grande nouvelle. Quelle émotion ! On ressent ces satisfactions profondes , ces joies immenses, deux ou trois fois dans sa vie. — Voici la troupe ; elle s'avance lentement; ies soldats silencieux paraissent harassés; les officiers, d'un œil inquiet, observent les curieux. Il n'y a rien de tendre, il s'en faut, dans un rapprochement si désiré. Évidemment, l'armée procède par une défiance absolue. A-t-elle tort? Ce matin, un détachement traversait la rue Lauriston, un garde national isolé tire sur

l'officier qui le commandait ; l'officier marche droit à lui : « Ren-

dez-vous, lui dit*il. — Je ne me rendrai pas » , lui répond le fédéré. L'ofBcîer lui brûle la cervelle d'un coup de revolver. On est venu me chercher pour que je fisse enlever le corps par l'ambulance militaire^ L'officier n'a fait que son devoir : mais que penser de ce fédéré, homme de condition moyenne? Gomment expliquer son agression insensée et sa réponse ?. . . J'aborde un commandant d'artillerie ; il cherche un emplacement pour établir une batterie qui réponde aux pièces de la barricade Saint-Florentin. « Vous n'attaquez donc pas ce quartier aujourd'hui? me risquai -je à lui dire. — Non , demain. — Ah ! quel malheur ! — Pourquoi? — - Parce que rien n'est sérieusement préparé , et qu'après une nuit, demain, tout sera prêt pour la défense. »

Les arrestations commencent , les langues se délient , et plus d'un, pour faire oublier ses sympathies communardes de la veille, commence par dénoncer le voisin. J'invite à déjeuner le capitaine G..., jeune officier très -distingué, qui a pris une part active à la guerre allemande et à la guerre civile. Quels tristes détails sur les actes ^e férocité de cette dernière lutte ! Beaucoup de blessés fédérés meurent d'alcoolisme. On ne les panse qu'après les soldats; c'est Tusage à la guerre. Malheur au garde national armé d'un chassepot qui tombe aux mains d'un des troupiers qui ont été renvoyés de Paris après avoir été désarmés; il est impitoyablement» fusillé. En général, les fédérés se battent avec courage, «nais ils n'ont ni persévérance, ni discipline , ni cette patience dans la privation , cette résignation dans la souffrance, cette ténacité dans les efforts qui con^» stituent la vertu militaire et font le soldat digne de ce nom. Le soldat va au feu stoïquement. Le fédéré, le chef surtout, y allait aussi, mais avec une cuirasse sous son uniforme. Le fort de (Issy, je crois) est pris. Un officier va droit au comman** dant, un homme de grande taille et très-gros. « Rendez-vous! — Un commandant de la Commune ne se rend pas! » répond fièrement celui-ci. Il est passé au fil de l'épée. On l'a trouvé pourvu d'une cuirasse , comme celles qu'on fabriquait pendant le siège 9 avec des feuilles de papier superposées.

L'incendie des Tuileries commence et prend immédiatement

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des proportions immenses. De notre quartier on dirait que tout Paris brûle.

Mercredi. - — Je suis les troupes dans leur mouvement sur la rive g^auche, marchant derrière eUes. Je passe devant les dépendances du ministère de la guerre qui sont en feu, rue Saint-Dominique. Un des hommes qui avaient allumé l'incendie n'a pu se retirer à temps , et , atteint par les flammes, il est resté là, sous un caisson, à moitié carbonisé. Les balles sifQent, les' obus passent par-dessus nos tètes; les soldats, collés contre les liiilirs, se glissent vers l'endroit qui est le foyer de la résistance.

Jeudi. — Jamais homme ne verra deux fois ce spectacle.— J'ai parcouru la rue de Rivoli dans toute sa longueur. À côté de moi, le long de la route, brûlaient les Finances, la rue Royale, les Tuileries , je ne sais combien de maisons de la rue de Rivoli. Le temps est superbe, la chaleur accablante. De distance en distance il y a des barricades, et, auprès de leurs débris, des tas de cadavres. -^ Au milieu de ces flammes, de ces canonnades, de cet air chargé de poudre, sous l'impression de l'indignation et de l'irritation qu'inspirent les auteurs d^ tant de crimes, il s'opère dans l'homme une transformation complète. On regarde avec une sorte de satisfaction cruelle la face , jaune comme de la cire, des cadavres que le chassepot a frappés, et on maudit ces morts au nom des tueries et des victimes qui vous entourent. On voudrait courir au feu, partager le péril du soldat, et arriver avant lui jusqu'aux monstres qui ont déshonoré la patrie, à l'heure où le canon prussien venait de la coucher par terre , toute sanglante. Vous vous sentez des rages de tigre; il vous semble que la sensibilité est anéantie. Elle est au contraire surexcitée. Je l'ai bien éprouvé. En revenant le soir vers les Champs-Elysées , après avoir fait la chaîne toute la journée auprès de l'Hôtel de ville , je rencontrai dans la rue Saint-JKEonoré une longue file de prisonniers que des soldats conduisaient à l'état-major* Il y avait là des femmes vraiment hideuses. Des hommes marchaient, les uns, la tète haute et droite, les autres, l'air sombre et terrible, d'autres, consternés; il y avait aussi des jeunes filles et des* enfants. Un homme tenait par la main ses deux garçons; une petite fille dé six ou

sept ans était suspendue à son eou. La foule hurlait autour de la bande dont il fiaisait partie : « A mort, à mort! à mort les pétroleuses! à mort les assassins! N'allez pas plus loin^ criaitelle aux soldats y fusillez'les tous ici! » Et à la fureur qui brillait dans les yeux , il semblait qu'à la première halte elle eût déchiré de ses dents et de ses ongles les misérables qu'on conduisait. — La petite fille regardait cette foule irritée; ses grands yeux noirs avaient une expression indéfinissable d'étonnement, d'épouvante et de tristesse, et plus elle avait peur, plus elle serrait de ses tendres petites mains le cou de son père. Son regard, en errant vaguement, sembla s'arrêter un instant sur moi. Je n'y pus tenir. Je courus à l'homme qui s'était enveloppé de la douce créature comme d'une protection contre la mort qu'il méritait peut-être, et je lui dis d'une voix suppUante : « Donnez-moi votre fille, je vous la rendrai. — Je suis innocent , répondit-il , je ne sais pourquoi on m'a arrêté ! » — Dans le même temps , les soldats nous séparèrent violemment. J'avais cédé à un mouvement insensé , ma proposition était absurde , mais que j'en aurais supporté avec joie toutes les conséquences, si elle eût été acceptée!

La philosophie à tirer de cela, c'est qu'aucune éloquence n'égale le regard ému de l'enfant , et que c'est la seule à laquelle il serait pardonné de désarmer le juge en présence même du orime.

Jeudi. — Supposez-vous bien loin d'un champ de bataille : vous dissertez avec trois personnes sur la distance qui vous sépare des combattants, sur le plus ou moins de chances de durée de la lutte, quand tout à coup un obus, que vous n'aviez ni vu ni entendu , passe à six pouces au-dessus de votre tête , éclate à dix pas de vous , avec un bruit à faire croire qu'une maison tout entière a sauté. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui près de l'École militaire. L'obus s'est perdu dans un chantier, bouleversant les planches et les piles de bois. Au moment où je m'assurais que j'étais vivant et sain et sauf, mes trois compagnons , dont un officier supérieur en retraite, ayant fait sans doute la même découverte sur eux-mêmes, avaient disparu. Où, par où, comment, je ne sais. Aucun

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n'a tourné la tête pour voir ce qu'était devenu son voisin.

— Le soir, je vais rue Va vin, pour m'assurer qu'une de mes parentes n'avait pas souffert. A mon retour, je suis arrêté par deux gardes nationaux munis du brassard tricolore, lesquels, après avoir paru disposés à me mener au poste , se décident à me reconduire chez moi. Je trouve singulier d'avoir joui de ma liberté pendant la Commune, et d'être menacé de la perdre aussitôt que le gouvernement régulier a repris posses« sion de la capitale de la nation. L'horizon est embrasé , et les lueurs de l'incendie des Magasins généraux de la Yillette se reflètent dans les nuages , qui offretit le même aspect que pen* dant la récente aurore boréale. Le Paris du siège était fou de gaieté en comparaison de celui-ci , dont rien ne saurait égaler la sinistre torpeur.

Samedi, — Le canon se fait entendre encore dans le lointain, dans la direction de la Yillette et du Père-Lachaise. Les coups se succèdent irrégulièrement , tantôt lentement , tantôt précipités et comme furieux! La pluie qui a commencé, fine et légère, dans la nuit de jeudi à vendredi, qui s'était arrêtée vendredi à trois heures , reprend samedi avec force. C'est le premier signe de pitié que Dieu nous ait donné depuis longtemps. Les cœurs se détendent, peut-être pour la miséricorde!

Dimanche, — On a encore entendu le son, plus affaibli, plus lointain, du canon, jusqu'à midi ; puis, rien. La sédition est terminée : la France est redevenue maîtresse d'elle-même. L'œuvre de la justice va commencer. Parmi les coupables, beaucoup des plus braves et les moins mauvais peut-être se sont fait tuer ; les maladroits ont été par longues bandes dirigés sur Versailles, et les plus scélérats sont déjà en lieu sûr. Il n'y a rien à dire de ceux auxquels le chassepot a donné une mort sans douleur, rapide comme l'éclair qui accompagne la foudre. Les frères et amis leur décerneront la palme du martyre, comme ils l'ont décernée à leurb prédécesseurs de juin 1848, qui, eux, au moins, n'avaient rien détruit, rien brûlé. — Oui, il y a eu des martyrs, mais nous ne les trouverons point dans les rangs de ces ennemis de la France et de tout ordre social. Ce sont les soldats et les officiers de notre armée morts au champ d'honneur.

Ce grand mot de devoir n'a jamais trouvé plus juste application qu'en cette circonstance. Est-ce qu'il n'ctait pas prolétaire, comme les communeux, cet humble et glorieux soldat cpii marchait résolument au feu et abordait les barricades à la baïonnette ? Pauvre , il défendait , au péril de sa vie , ces palais que d'autres pauvres voulaient incendier; il répandait son sang pour assurer le retour de l'ordre et le respect de la pro^ priété , lui qui n'a jamais possédé d'autre terre que celle que la charité publique a prêtée à son corps pendant le temps nécessaire pour qu'il y pourrisse. Pourquoi donc combat*il?, pourquoi meurt-il ainsi ? Parce qu'il fait son devoir, parce que ce devoir, il le comprend cette fois, il en a entrevu la grandeur, l'héroïsme, l'utilité; et ce n'est pas, comme je l'ai entendu dire en ce temps même, parce qu'il touche une solde de cinq sous par jour!... Il est vrai que la France donne bien davantage à des gens qui n'aiment d'elle que l'argent qu'ils en reçoivent.

Mercredi dernier, descendant le matin les Champs-Elysées dans la direction de la place de la Concorde , je remarquai à ma gauche, le long d'un massif de fleurs, une petite croix formée de deux baguettes liées l'une sur l'autre , et qui était surmontée d'une grossière couronne de feuillage. A .côté de cette croix, deux campagnards, homme et femme, étaient agenouillés et priaient. On avait mis là, provisoirement, le corps d'un officier tué en marchant contre la barricade artistique du citoyen Gaillard. Pas d'honneurs, pas d'assistants, pas de famille : la prière de deux passants pour acquitter l'immensité de la dette sociale envers le mort ; — telle est la récompense , telle est la fin du soldat.

Ah ! s'il est permis de supposer que les âmes affranchies par la mort montent vers Dieu pour lui demander un dédoin<magement des douleurs de cette vie, implorant les unes le repos éternel, les autres l'activité périlleuse d'une existence nouvelle, la prière du pauvre soldat est écoutée avec la même divine bienveillance que celle du martyr chrétien , car ce sont ieux héros, l'un de la foi, l'autre du devoir.

Voici plus de deux années écoulées depuis que se sont ao* complis les événements auxquels se rattachent les documents que nous avons rassemblés dans cet ouvrage. Quelle suite ils ont eue, quelle influence ils ont exercée sur P esprit publie, sur la conduite et les dispositions des partis, le temps a répondu à cette question.

A peine l'insurrection venait-elle d'être étouffée dans le sang, qu'on parlait d'arrêter Faction de la justice, de rouvrir les portes de Paris aux anciens fédérés, et que le nombre saluait de près de cent mille suffrages celui qui avait pris pour programme politique le mot amnistie. Moins de deux ans après , le programme triomphait aux élections de Paris , dans Félection de M. Barodet.

L'échec brillant de M. Victor Hugo en 1872, le triomphe complet de M. Barôdet en 1873 , sont les deux limites qui marquent rétendue du terrain conquis par le parti sympathique à la Commune, ou plutôt les progrès de son audace : en 1873, il a osé faire ce qu'il n'osait en 1872, sous le coup d'une défaite terrible encore récente.

La Commune est en train de devenir légende : elle a ses apologistes , elle aura ses admirateurs. Encadrée dans l'incendie et dans une sanglante guerre civile , elle a un grandiose sinistre et mystérieux.

On la justifie déjà de ses crimes les plus affreux. Elle est innocente de l'assassinat des otages qui a été commis en dehors d'elle , sans sa participation , aussi bien que le meurtre de Lecomte et de Clément Thomas ; innocente des incendies et des pillages! Elle n'avait que de bonnes intentions !

« Pendant la Commune, je ne payais pas de loyer, dit l'un. — Et moi ,' dit un autre , je reprenais au Mont-de-piété ce que

j'y avais mis en gage, sans qu*on eût rien à me réclamer. ^ Quel temps ! ajoute un troisième , les réacs n'étaient pas fiers ; et les propriétaires donc ! — Chacun jouait au bouchon toute la journée et vivait bien , observe un quatrième. On feisait à peu près ce qu*on voulait, et on ne malmenait personne, à moins qu'oo n'eût af&ire à une mauvaise tète. Ah! sans ces maudits Ver* saillais,.nous aurions été parfeitement heureux! »

Un gouvernement dont on peut dire , en bas lieu , tout ce bien, ne manquera jamais de partisans. Le lointain le dégagera des horreurs de la réalité, et il apparaîtra comme l'idéal d'une société organisée au point de vue des intérêts populaires.

Ne nous faisons , ni les uns ni les autres , aucune illusion à cet égard. Ce que nous démontrerons n'arrivera pas aux yeux qui ne veulent pas voir, ce que nous raconterons ne parviendra pas aux oreilles qui ne veulent point entendre.

Portons donc nos efforts d'un autre côté, et adressons-nous aux hommes qui peuvent se servir de leurs yeux et de leurs oreilles et desquels sont venus, en définitive , tout le bien et tout le mal qui se disputent sous nos yeux la domination de la société française.

Le nombre, lorsqu'on lui reproche les désordres des derniers temps, est, en effet, en droit de répondre :

« Si les erreurs que je commets compromettent l'existence et la prospérité de la patrie, la responsabilité remonte à ceux qui, connaissant mon incapacité, m'ont investi de la toute-puis* sance politique que je ne songeais pas à réclamer et à exercer. Je la possède , puisqu'ils me l'ont donnée , et je la garderai, dans le but de substituer le prolétariat à la bourgeoisie. La Commune a été une tentative : elle était violente et elle a échoué. Lorsque le nombre a le suffrage universel, la violence est de sa part une faute , puisqu'il est certain d'arriver légalement et pacifiquement à la réalisation de ses espérances. »

La bourgeoisie est menacée dans la jouissance de ses avantages sociaux et dans sa fortune. Elle se trouve aujourd'hui surabondamment avertie: Comment préviendra-t-elle le retour de la Commune? Comment luttera-t-elle contre les prétentions de ses ennemis? Par la force, sans doute : mais la force ne donne

jamais que des victoires incomplètes et ne désarme pas Fadvtrsaire. Il n'y a qu'un moyen qui soit bon et vraiment efBcace : c'est de se montrer de plus en plus digne de la prépondérance sociale dont on se trouve en possession et qu'on entend conserver et affermir. La bourgeoisie a beaucoup à faire de ce côté. Si elle veut se rendre compte de l'urgence et de l'étendue de la tâche de purification morale qu'elle doit entreprendre sur elle-même, elle procédera d'abord à un examen de conscience. C'est pour l'aider à faire cet examen que nous nous risquons à publier ici ces fragments critiques d'une étude* sur le fonds social bourgeois.

L'étendue des devoirs que ôhacun est appelé à remplir dans la société, doit avoir pour mesure l'étendue des jouissances que cette société lui procure et l'intérêt qu'il a à sa conservation et à sa prospérité.

Il n'y a pas de principe, il nous semble, moins contestable : cependant, où sont ceux qui y conforment leur conduite?

Qui a porté au prestige dé la richesse, par une mauvaise manière de l'acquérir et une manière aussi mauvaise de l'employer, les plus graves atteintes?

Qui a donné l'exemple du mépris des lois, des croyances, des principes sur lesquels repose l'ordre dans le genre humain?

Qui a semé partout et à pleines mains le scandale sous toutes ses formes: — scandales de mœurs, — scandales de doctrines , — scandales de fortune , — scandales de conduite?

Ce n'est pas le peuple ! Le mal est descendu vers lui , apportant la contagion du vice et le mépris des supériorités sociales, compromises, avilies par leurs propres fautes.

Le résidu de la civilisation est fait de ces infiltrations fangeuses qui viennent des hauteurs de la bourgeoisie. Ce sont elles qui ont traversé les masses populaires et sont allées s'accumuler dans le fonds social de la Commune,

Lorsqu'on a versé dans un vase rempli par un corps spongieux un liquide impur, que fait-on pour en neutraliser Faction

1 Le travail que nous avons entrepris aura pour titre : De rabaissement des caractères et du scandale des fortunes»

ou en purifier la nature? On verse un autre liquide, lequel parcourt toute l'étendue du corps spongieux et va concentrer son action sur le fond du yase.

De même dans la société. Pour améliorer les couches inférieures, qu'on commence par purifier les régions supérieures et les classes moyennes intermédiaires.

Et d'abord, que le scandale soit combattu résolument ! Qu'il ne s'étale pas dans son impunité ou dans son triomphe, ayec la connivence d'une autorité sans force, d'une magistrature sans courage , d'une conscience publique sans dignité et sans principes.

Car les mauvais exemples sont comme les pierres qui tombent du ciel : ils obéissent aux lois de la gravitation, et plus la distance parcourue est grande, plus le point de départ est élevé, plus aussi sont redoutables les ravages produits par leur chute dans les couches inférieures.

Si vous vous êtes trouvé à Venise en temps de carnaval, vous avez couru en gondole la nuit à travers les canaux , à la lueur des torches.

Les palais entrevus comme des apparitions féericpies sur les deux rivages du Grand Canal, le concert des voix et des instruments, ces gondoles noires chargées de gens travestis qui glissent autour de vous avec la rapidité de la flèche; ces lumières roses, vertes , jaunes , bleues, qui circulent , montent, s'abaissent comme des feux follets, font un spectacle unique au monde. Où est le ressort de cette activité? D'où vient ce mouvement? Que portent ces barques? qui les dirige?... Cependant la rame du gondolier parfois effleure l'eau sombre et le plus souvent cherche un point d'appui dans sa profondeur : alors un épais limon s'élève à sa surface, des odeurs infectes sortent de la lagune; on y est tellement habitué qu'on y fait à peine attention ; les moustiques bourdonnent dans cette atmosphère qui leur a donné naissance et qui les enivre. Ils vous suivent dans les miasmes fétides qu'emporte la gondole, ils dansent avec Pierrot et Arlequin , ils mordent Colombine au visage... Eh bien , Ye-

nise en carnaval est une image de notre civilisation : cette reine de l'Adriatique parée de splendeur est assise sur un lit de boue, sur toutes les pourritures anii^iales et végétales que les canaux recouvrent depuis douze cents ans. C'est le fonds social qi^' il faut se garder d'agiter sous peine de la peste.

Si Venise devait vivre et non point achever de mourir , elle draguerait ses canaux. Faisons ce qu'elle ne fait pas. Purifions les bas-fonds , répandons la lumière et l'instruction au-dessous de nous , et par l'irrésistible courant des bons exemples et des bonnes actions, emportons vers la haute mer les boues séculaires.

On ne doit au peuple que la reconnaissance des droits qu'il peut exercer avec l'intelligence des devoirs qui y sont attachés ; mais on lui doit tout ce qui peut l'élever â l'intelligence de ces devoirs et à l'exercice légitime et rationnel de ces droits.

Établissons les deux degrés dans le suffrage universel et élevons au triple de ce qu'il est aujourd'hui le budget de l'instruction primaire; par là, nous protégerons l'existetice et nous acquitterons la dette de la société.

La première réforme sera donc celle de l'éducation publique, honteusement insuffisante dans les écoles, mauvaise dans les collèges. Le peuple ne sait pas lire et le bourgeois n'a appris le plus souvent qu'une chose au collège, c'est à détester le travail. La règle de l'éducation et de la société entière doit être la discipline. Le cri du capitaine sur le navire en détresse : Chacun aux pompes! doit retentir dans la France en décadence : Chacun à son devoir ! he clergé se pénétriera beaucoup plus qu'il ne l'est de l'esprit de charité;^ il est trop près des riches, il se rapprochera des pauvres au milieu desquels il doit vivre. Loin de souhaiter la réduction du nombre de ses établissements d'instruction, nous voudrions les voir se multiplier, parce que le clergé est le grand agent dé la discipline morale qui enlève au joug de la discipline coërcitive'tout ce qu'elle conquiert.

Aucune tâche n'est plus digne des efforts et de l'ambition de ' l'homme que d'élever son semblable.

La bourgeoisie a tout, et, pour Theure, elle peut tout, par la magistrature, l'armée, le corps enseignant, Tadministration , qui sont comme des rameaux sortis de son tronc. Elle ne se transformera pas soudainement, il restera en elle mille façons de langage et de tenue qui trahiront des habitudes d'autrefois et des goûts qu'on entretient secrètement; mais elle peut mettre plus de correction dans sa vie , plus de réserve dans ses plaisirs. La littérature e( les arts frivoles qui épient ses goûts et ses fantaisies, nous apprendront dans quelle mesure elle s'amende. Nous verrons aussi ce que vaudrai^ magistrature , le corps où se quintessencie la moralité d'un pays; c'est à elle de relever le prestige de fa propriété en échenillant et en gaulant cette foule *d' entreprises industrielles où se sont retirés tous les parasites malfaisants qui vivent de la substance du peuple. Dans ce rôle tulélaire que les faibles attendent d'elle, elle reprendra sa force et .sa majesté, surtout si on l'affranchit d*une dépendance excessive, de la nécessité de plaire aux hommes en place pour obtenir d'eux une amélioration absolument nécessaire des conditions de la vie matérielle. Par l'éducation, par le service militaire, par le retour à la discipline, à la moralité, à la décence publique, avec Taide de la magistrature, la bourgeoisie peut préparer des générations nouvelles, et, en quelque sorte, un peuple nouveau. Le voudra-t-elle? l'essayera-t-elle?

Prenons pour expression de la bourgeoisie, le gouvernement, la Chambre. Ont-ils bien compris cette nation, ont-ils donné à son âme ces satisfactions qui sont les consolations des grandes douleurs? Car il y a, dans Thomme, une conscience dont les droits valent ceux de l'estomac, un besoin de justice, de vérité, qui est le témoignage même de sa valeur morale. Qu'a-t-on £ait? On a ordonné des enquêtes sur le 4 septembre, sur le Gouvernement de la défense nationale, sur le 18 mars, sur

les marchés : mais sur la conduite des auteurs de la guerre , sur le GRIME au moyen duquel on a trompé les pouvoirs publics, égaré la bonne foi des mandataires de la nation, rendu inévitable une guerre désastreuse et tous les maux, toutes les hontes, y compris la Commune, qui en sont sortis; quels éclaircissements justificatifs a-t-on produits? Il y a dans cette négligence apparente , dans cette impunité accordée jusqu'ici aux auteurs du plus grand des forfaits , un mystère que le temps éclaircira sans doute , ej; qui, jusqu'au jour où la lumière sera faite enfin, réserve à Y inconnu un prestige, une tâche glorieuse, le rôle de justicier. Ah! on ignore sûrement avec quelle impatience ils l'attendent, cette justice, ceux qui se sentent amoindris dans leur orgueil national depuis Sedan, ceux à qui Tépaulette et l'épée sont devenues lourdes à porter , j'en connais! Et ceux qui pleurent!...

Les sorties violentes de quelques membres de la majorité bourgeoise de la Chambre, à l'occasion des rapports sur les marchés, ces condamnations flétrissantes des erreurs du Gouvernement de la défense nationale, ne se sont pas toujours produites fort à propos. Plus d'une fois elles se sont attaquées même aux entraînements généreux de la passion patriotique, qui n'est plus chez nous la passion dominante. Tel ordre a coûté la vie à tant d'hommes, telles instructions ont eu telles conséquences ! Mon Dieu ! on peut au tonà avoir raison cent fois ; mais où conduisent ces récriminations ? Où irions-nous si chaque père qui a perdu son fils demandait compte du plus ou moins d'utilité du sacrifice qu'on lui a imposé? Dans cette guerre fatale , dites-nous quelle bataille a été utile, quelle mort aurait été nécessaire, sauf la mort des misérables qui en ont été les auteurs? Prenons garde de venir en aide aux défaillances du patriotisme et à ses dispositions à marchander ses sacrifices. Que le souvenir des folles expéditions de l'Empire, entre autres celle du Mexique, nous rende réservés sur ce point.

On est allé plus loin : on a justifié les villes qui se sont ouvertes, on a condamné les villes qui se sont armées et qui ont

résisté. «Résistance malheureuse, a-t-on dit! car elle a ea pour résultat la mort des combattants et la destruction de la ville ! » Ces mots-là, voyez-yous, les gens du peuple les sentent autrement que les bourgeois. Ils y trouvent la justification des mères qui disaient à leur^fils : « Au premier engagement, jettetoi par terre et fais-toi faire prisonnier » ; — des mobiles qui arrachaient des wagons les amputés, les jetaient sur les talus de chemin de fer et prenaient leur place pour fiiir plus vite : ces mots-là approuvent toutes les lâchetés. En exploitant l'indignation qu'ils inspirent, une Commune trouve Foccasion d'écrire un programme !...

Dans tous les temps, chez tous les peuples^ dans toutes les langues, on a appelé héroïsme l'élan spontané qui entraîne l'homme à l'oubli de ses intérêts personnels et au sacrifice de sa vie, pour obéir à un sentiment de solidarité patriotique ou sociale.

Et nous , Français de 1873, nous referions la langue de l'humanité ! Lféonidas aux Thermopyles serait un sot» car pouvait-il repousser, avec un ou deux milliers d'hommes, Tarmée presque innombrable de Xerxès? Tout sacrifice devrait masquer un calcul usuraire ; toute partie ne devrait s'engager et se jouer qu'avec la certitude du succès. Mais si les hommes qui ont passé sur la scène de ce monde avant nous avaient raisonné de la sorte, quel est le peuple moderne qui jouirait aujourd'hui de son indépendance ? Est-ce que l'affranchissement de chacun d'eux n^a pas toujoul*s été le résultat d^une première tentative folle aux yeux de celui qui comparera les forces de la rébellion aux forces de Toppression? Si toutes les villes françaises qu'a traversées ^invasion allemande lui avaient opposé la résistance qu'elle k rencontrée à Ghâteaudun et qui lui a coûté deux mille hommes, est-il douteux que l'armée allemande ne se fût trouvée réduite, avant de parvenir au cœur de la France, à la vingtième partie de son effectif?...

m^^^jÊi^m,am

Supposez qu'au sortir de votre logis vous rencontriez dans le vestibule de votre maison et plus loin, bordant les deux côtés de la voie publique, des gens de bonne mine, les uns le dos courbé devant vous, les autres à genoux, l'encensoir à la main, et tous criant en chœur : k Tu es beau, tu es grand, tu es admirable, tu as la majesté d'un dieu ! seigneur, ta volonté est la règle, tes désirs sont des arrêts infaillibles. Morale, justice, vérité : mots sonores et vides! Tu es tout, et hors de toi il n'est rien« Tes mains sont douces comme le velours qui couvre la pêche , et Todeur de ton haleine égale tous les parfums ile l'Éden. »

Est-ce qu'à force d'entendre ces hyperboliques flagorneries, de voir ces gens agenouillés,' est-ce que, devant cette comédie chaque jour répétée, vous ne finiriez pas, si modeste que vous croyez être, par vous persuader que vous appartenez à une espèce supérieure, née pour commander aux autres? Votre bon sens en serait troublé, vous, homme instruit^ et vous vous étonnez que l'artisan dont l'intelligence n'a point été cultivée, que ce peuple auquel vous avez donné, par la loi du nombre^ la souveraineté effective et l'omnipotence élective, ait cédé à l'empoisonnement de vos continuelles et extravagantes flatteries ! Vous auriez voulu que, devant votre prosternation, votre humiUté et votre lâcheté, il conservât toute sa raison, vous qui depuis si longtemps vous efibrcez de paraître avoir perdu la vôtre, en lui débitant, pour lui plaire, mille sottises que Vous savee être des sottises ! « . .

Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces flatteries aient poussé c& peuple, .qui se croyait la loi vivante^ à la folie de la Commune^ Les esprits étaient profondément troublés dans toutes les classes : ce trouble était l'œuvre de l'Empire, l'œuvi^ des gou^ vei*nements et des événements. On avait vu l'homme des sept millions de suffrages devenir le maudit de tout ce qui peut articuler un son, faire entendre une voix, femmes, enfants, vieillards; on avait partagé toutes les espérances, essuyé toutes les déceptions. Rappelées- vous l'annonce de la capitulation dé Metz par F. Pyat, le démenti du Oouvernement, puis la confirmation de la nouvelle. Uhéroïcjue Bazaine était devenu le

/ra^/re Bazaine, avant que Ducrot, qui devait rentrer victorieux , fût rentré après un échec; que le gouverneur de Paris, qui ne devait pas capituler y eût capitulé; que le pain, qui ne devait pas être rationné, eût manqué tout à fait; que la France,^Mi ne devait point céder un pouce de son territoire, eût livré Paris, abandonné l'Alsace et la Lorraine et deux millions de ses enfants ! Toujours des mensonges, parce qu'il faut toujours flatter le peuple ! 11 est crédule à l'excès jusqu'au jour où il ne croit plus à rien, où il ne sait plus distinguer le juste de Tinjuste, le bien du mal. Pardon, il lui reste une croyance que les longues flatteries de la bourgeoisie lui ont inculquée, il croit en lui : Vox populi, vox Dei, 11 emprisonne, il massacre, il brûle, comme un dieu indien : à qui la faute? Que lui reprocherez-vous ? Une chose peut-être, de n'avoir pas agi légalement au moyen du suffrage universel. Au moyen du suffrage universel, il aurait pu faire décréter le renversement de la Colonne, la destruction des Tuileries et de ce que ses flatteurs appellent les honteux vestiges du despotisme. Je sais bien qu'il ne l'aurait pas fait, car il y a le peuple de la Commune et le vrai peuple français. Je parle du premier, et je trouve, jusqu'à un certain point, une circonstance atténuante à son attitude pendant la sédition, dans ce fait que le sens moral était universellement troublé, et que l'homme ignorant pouvait avoir le même embarras à discerner la vérité et le droit au milieu de tous les mensonges et de toutes les contradictions, que l'ami de l'ordre le mieux intentionné en éprouvait certainement à distinguer le son du tambour qui battait le rappel au nom de l'ordre, du son du tambour qui battait le rappel au nom du désordre. Il est arrivé pliis d'une fois à celui-ci que, réveillé en sursaut au milieu delà nuit, après s'être habillé, être descendu et être remonté précipitamment, ballotté entre les deux caisses et entre les deux causes, sans ordre, sans consigne, sans chef, courant à Dieu pour tomber dans les bras du diable, il s'est recouché, attendant, entre ses draps, le jour qui devait lui permettre de voir clair dans la sommation qui lui était faite des deux côtés : c'est l'image de la confusion du temps. Tout le monde y a participé*

Partisan de la prépondérance politique exercée par la bour- * geoisie, nous avouons que nous ne saurions voir en cette classe le type des vertus qui manquaient à la Commune. Protectrice de la religion, quelle moralité en tire-t-elle? — de la propriété : quel prestige lui donne-t-elle? — delà famille : quelles vertus y puise- t-elle? Il nous semble qu'elle remplit médiocrement sa tàcbe en chacun de ces points, et que, loin d'y montrer sa supériorité, elle s'y expose à des reproches fondés. La Commune s'était efforcée de déchaîner l'animosité de l'ouvrier contre le patron, du travail contre le capital qui prélève sur lui un tribut. Mais l'ouvrier n'est pas nécessairement l'ennemi de la propriété, car tout homme laborieux qui arrive péniblement à amasser quelques sous, sait mieux que personne ce que vaut l'économie et ce qu'il en coûte de privations, d'efforts et de temps pour mettre un peu d'argent de côté. Aussi na-t-il * point pour le titre de riche un respect instinctif et sanâ limite. A qui la faute? Est-ce que les désastres financiers ne tombent pas toujours, comme des gouttes de plomb en fusion, sur ses épaules nues ? L'épargne s'y engloutit et la fortune des millionnaires en sort. Prenez sur le bulletin de la Bourse les valeurs cotées à la moitié ou à la vingtième partie de leur prix d'émission : qui a payé la différence? Lui, l'homme qui travaille, ouvrier et surtout le bourgeois. A qui la faute? A celui que vous appelez le riche, le détenteur de la fortune : administrateur, gérant, banquier, agioteur, journaliste, lanceur d'affaires, rédacteur de prospectus, inventeur de combinaisons dites financières. Oh! les. simples sont faciles à duper! Il suffit de faire briller à leurs yeux l'appât de beaux dividendes. Que voulez-vous? L'argent leur a donné tant de peine à gagner, qu'ils ' voudraient bien retirer de son placement le plus gros bénéfice possible. Et puis, ont-ils le temps d'aller au fond d'une entreprise, d'éplucher une réputation d''administrateur ? Tel a passé, pour un grand homme dont le nom suffisait sur une affiche pour attirer des myriades de mouches, qui, un jour, et sans transition, a bel. et bien été déclaré fripon. Les plus malins y sont pris/

Si vous avez assisté à une assemblée d'actionnaires, v^ê

avez eu le spectacle le plus expressif de notre sottise. Il est questiop chez nous de mettre à l'élection les charges publiques importantes : c^est le vœu, le programme des radicaux. Quelle peine n'a-t-on pas cependant à réunir, une^fois par an, et durant deux heures, les actionnaires pour les entretenir de leurs inté-. rets les plus chers, puisque souvent toute leur fortune y est engagée : dot des filles, patrimoine des garçons, et le pain même du jour ! Avec quelle reconnaissance ils acceptent ce qu'on leur donne ! avec quelle foi naïve ces voltairiens, intraitables en matière de religion, croient à tout ce qu'oo leur promet ! Quelqu'un émet-il un doute sur la capacité des administrateurs? pose-t-on au directeur une question qui l'embarrasse î d'un air courroucé ils se tournent vers le factieux pour lui imposer silence. Il est six heures! avec tous ces bavardages, on va tnart'' * quer l'heure du dîner; le potage sera froid ou la viande trop cuite! Vite! votons tordre du jour! L'ordre du jour est voté; les comptes du gérant sont approuvés ; ses allégations sont ré^putées parole d'Évangile ; un blanc-seing lui est signé avec emportement à Tunanimité, moins une ou deux voix, car il se glisse des malintentionnés partout, a Que diable ! on a ou on n'a pas confiance dans le gérant ; si Ton n'a pas confiance, qu'on sorte de l'affaire; si l'on a confiance, tout ce que le gérant fait est bien fait, tout ce qu'il dit est prouvé, tout ce qu'il promet est certain ; c'est un homme parfait, admirable! . . . » jusqu'au jour où les actions de cinq cents francs valent vingt francs, et où l'on se trouve complètement ruiné. Lui, l'homme d'argent, tranquille sur les débris de sa Société, comme le juste d'Horace sur les débris du monde, va s'asseoir devant le tribunal, ayant dans sa poche le blanc-seing des actionnaires, devenus des moutons enragés, et dans sa poitrine un cœur de Bayard sans peur et sans reproche.

. Vainement on le convaincra d'avoir fait des comptes rendus mensongers, d'avoir distribué des dividendes fictifs , et le juge proclamera hautement son infamie ; il se trouvera, comme auparavant, millionnaire, en d'autres termes, redouté, et puissant. Les fripons financiers de tous les étages connaissent aujourd'hui la loi mieux que les juges eux-mêmes. Lorsqu'ils ne

peuvent la braver, ils l'esquivent* Les lenteurs de la procédure leur sont merveilleusement favorables. Ayant l'argent, ils ont le temps pour eux, et ils espèrent toujours que leurs victimes, épuisées, sans ressources, succomberont à la fatigue de la lutte : les procès durent des années. D'ailleurs, leurs mesures sont bien prises, et même, lorsqu'ils perdent leur cause, ils en font payer les frais aux gagnants. Il y a tel de ces financiers qui a fait perdre plus d'uN millurd aux gens crédules qui se sont engagés dans les entreprises placées sous son patronage : cinq hommes comme lui auraient coûté aussi cber à la France que l'invasion prussienne !

Et l'on veut que les citoyens apportent à la gestion des affaires publiques le zèle, l'attention, la sagacité qu'ils n'apportent pas dans la gestion de leurs affaires personnelles les plus pressantes, les plus dignes de leur sollicitude !..•

On parle deux langues en France. Celle du Gode pénal, brutale comme la langue de Boileau :

J'appelle un chat un chat, et tôt juif un fripon...

Et celle du monde, onctueuse, jusqu'à l'adulation, dans l'appréciation des mêmes fraudes. Dans la première, l'homme qui dépouille son prochain, quel que soit le procédé qu'il emploie, est un voleur ; dans la seconde, un habile. La seule différence qu'il y ait entre Mandrin et tel financier célèbre, tient à la manière de s'y prendre... « Pas de violence, Messieurs ! des mensonges tant qu'il vous plaira, soit ! et le juge ne dira rien ou presque rien. Mandrin était un maladroit; pour un petit bénéfice, il mettait contre lui les juges, la maréchaussée et le bourreau. Nous, par notre savoir-faire, comme Orphée par les sons de sa lyre, nous attirons les millions ; ils accourent se ranger dans nos caisses, et les croix les suivent, sauf bien entendu celle à laquelle on a cloué Barabbas ; nous la laissons aux imbéciles qui se servent de la violence au lieu du mensonge pour forcer les serrures. Nous appelons l'argent :

Petit! petit! petit! nous ne le violentons pas, Messieurs! Nous

ne pratiquons pas ]e meurtre ; tout au plus encourageons-nous ie suicide. Pères de famille, entrez chez nous : en sortant» vous trouverez l'anneau, et nous vous fournirons ^ra/25 la corde, s'il ne vous reste pas de quoi la payer. »

O juifs philanthropes, saint-simoniens et autres ! !

Une société parfaite serait celle où 'le mérite aurait pour signe représentatif la fortune ; mais il sufBt de rencontrer trop souvent, surtout parmi les enrichis des trente dernières années, l'inverse d'un tel état de choses idéal pour que .la propriété se trouve atteinte dans son prestige. Cet état de choses ne date pas d'hier. Est-ce que, dans le passé, le principe de la propriété n'a pas été bien des fois compromis par les mêmes hommes , sous d'autres noms , publicains, fermiers, traitants, financiers en un mot? Qu'est-il arrivé alors? Les rois, pressés par les clameurs indignées de tout un peuple, faisaient rendre gorge aux sangsues...'.. Après tant de désordres et de scandales, l'occasion aurait pu paraître favorable à la Commune pour se constituer en cAaffi&re ardente. Elle a (dans une certaine mesure) respecté la propriété privée, au moins jusqu'à ces derniers temps : ne l'en blâmons pas. Deux pièces de canon auraient facilement triomphé de la résistance de la Banque ; quatre hommes et un caporal auraient pris à eux seuls possession de tous les établissements financiers de Paris. La propriété individuelle peut se défendre ; la propriété collective ne le peut pas, en l'absence des pouvoirs publics. Les propriétaires étaient dispersés. On admettra difficilement que les employés et les garçons de bureau se fussent fait tuer sur la caisse où était leur argent.

Il est difiBcile de prendre son parti du prodigieux contrasta qui existe entre nos mœurs et nos croyances religieuses. Les anciens adoraient Vénus , et cependant , par rapport à nous , ils étaient chastes. Leur littérature ne se bornait pas au récit d'aventures amoureuses et à l'étude de l'art de séduire les femmes ou -de corrompre les hommes ; si parfois on se permettait de faire paraître au théâtre des înMges grotesquement

indécentes, c'est que les femmes, à l'exception des courtisanes, n'allaient pas au théâtre. Voyez chez nous ! Nous avons une religion de mortifications qui glorifie l'abstinence et sanctifie la douleur : nous ne sommes rien moins que chastes. Nos pièces de théâtre, nos romans, les images exposées aux vitrines de nos magasins le témoignent asseï. Pendant les vingt années d'Empire, on ne s'est guère occupé que des scandales , des toilettes, des excentricités de ces viles créatures qui devraient vivre dans les sous-sols et qui paradent à tous les balcons de l'édifice social. On est parvenu par là à allumer partout d'étranges et épouvantables convoitises. La fille infâme a pris le haut du pavé et a donné le ton ; on a imité ses procédés de coquetterie, copié ses toilettes ; on a vu de grandes dames, la nuit, suivant leurs traces sous le gaz étincelant de nos boulevards, chercher dans le hasard d'impures rencontres ces tressaillements de la chair que le vice brutal imprime au corps qui subit pour la première fois ses souillures. Pendant ce temps, les maris de ces nobles dames souriaient de l'hésitation tremblante de leurs premiers pas dans la carrière où ils étaient passés mattres. De tels désordres ne restaient pas inconnus du peuple. ^ . )

Aussi, où en sommes-nous arrivés? Ce jeune homme qui, récemment, s'est tiré un coup de pistolet dans la poitrine, parce qu'il avait le malheur de ne plus plaire à sa. maîtresse, c'est un type, comme Rigault est un type, comme Ferré est un type : tous , types bourgeois. Quelle instructive histoire ! Son père avait acquis , par son industrie, une fortune considérable ; il fait donner à son fils unique une bonne éducation. Mais le jeune honmie est impatient de jouir; il n'achève pas ses études. Libre, il abreuve de chagrins son père, qui meurt; il dépouille et rudoie sa mère, dont le seul tort avait été de s'être montrée trop faible pour lui. Il ne connaît qu'une gloire en ce monde : être l'amant préféré d'une de ces filles que leurs débordements ont rendues fameuses. La France se voit envahie, l'étranger la ravage : belle occasion pour ceux qui avaient des erreurs à expier, de se les faire pardonner et de se distinguer ! Notre élégant ne veut pas se distinguer ; il fera

rançon nouvelle. — Toi seule ici travailles utilement; tout au plus les hommes sont-ils bons à te fournir Fengrais de tes cbamps.

Et vous, voix ries régions où règne la mort, cortège immense des générations qui nous ont transmis cette terre nourricière, aujourd'hui mutilée; gémissements des tombes, sanglots du désespoir ; âmes qui, sous la morsure du ver, regrettez les corps beaux et fiers que vous avez sacrifiés à la patrie, lesquels, sur la planche du cercueil, ne sont plus qu'un débris sans nom ; mo^de des trépassés, paix et patience! Si vous pleurez, dans les ténèbres du tombeau , la grandeur perdue de cette France et YOtre héritage compromis, vous pleurerez longtemps. La France dort ; dormez avec elle !

Les feuilles tombent , l'écorce vermoulue se détache du tronc de l'arbre, une autre écorce la remplace , d'autres feuilles vives et joyeuses viennent sourire au bout des rameaux noirs. Mais un vieillard peut-il rajeunir? Qui fera sur la France le miracle de Médée sur le vieil Eson?...

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