FABLE XVIII
Le Cochon.
Dans chaque siècle et chaque état,
Du préjugé chaque homme est l’insensé soldat ;
Mais si par A plus B une chose s’éclaire,
A ses yeux, malgré lui, si jaillit la lumière,
Il lui faut pourtant bien de son faux jugement Faire son deuil, assurément.
Un jour certain Baron de frou-frou fort avide,
Bâtit dans sa maison un théâtre splendide,
Et puis il invita des beaux esprits la fleur,
Masscy, Shuter et Skeggs, et maint et maint farceur. De cette foule sans pareille,
Ça va sans dire, on attendait merveille ;
Mais surtout d’un quidam qui, lui, se faisait fort De tenir en réserve un tour très excentrique Inédit, tout nouveau, sur lequel la chronique Avançait des propos à réveiller un mort.
Ce bruit, de porte en porte, à chaque domicilo Fut toujours grossissant asticoter la ville,
Si que de ce Baron, la maison par le fait Etait bondée ainsi qu’un vaste champ de foire.
Quand advint le quidam, si grand fut son effet,
Qu’un silence de plomb bâillonna l'auditoire.
LE COCHO».
C’est que notre quidam entrait,
Et sans souffleur et sans parade :
Et que sans s’adresser même à la cantonnade,
Mais pour ainsi dire d'un jet, Légèrement tournant la nuque,
Et se dissimulant derrière sa perruque,
Sans affectation en scène il se mettait.
Soudain il contrefit un cochon, je vous jure,
Si bien, avec tant d'art, ou plutôt de nature,
Qu’à ses voisins chaque voisin disait :
“ Pour produire un cri si parfait Cet homme doit avoir, à nos yeux invisible,
(Car il n’est pas un cornichon), Quelque lutin grognant qu’il sait rendre irascible,
Ou bien lui-même est un cochon.”
Du cochon supposé chacun se mit en quête,
L’animal fit néant à la requête,
Car son cri se trouvait du quidam en la tête.
Alors on applaudit, bravo ! bravi ! quel chic ! Merveilleux ! bis ! encor 1 hurlait le bon public,
Et le parterre, aussi les loges,
Riaient à tour de reins, ne tarissant d’éloges.
Le vieux Roger, un rustre campagnard,
Qui n'était pas pourtant un imbécile,
Et qui s’était frôlé maintefois à la ville,
N'admirant du tout ce grognard Qui de la basse cour croassant l’harmonie S'imaginait par là faire œuvre de génie,
A ce farceur dont certe il faisait fi,
Pour le lendemain fit parvenir un défi,
Faisant savoir à tous, aux Beaux ainsi qu'aux Belles, Qu'il improviserait de cris des kyrielles,
Qu’il grognerait plus fort que cet homme-cochon Du public le coqueluchon,
Qu'on avait entendu la veille.
Le lendemain, ce n’était pas merveille Le public vint en foule au spectacle promis ;
Mais fort mal disposés se trouvaient les esprits Contre ce vieux Roger, contre ce rustre Qui s'avisait vouloir dégommer un illustre ;
Et la force du préjugé Fit que le paysan d'avance était jugé.
LE COCHOS.
Au bruit a cependant succédé le silence.
L'homme de la ville commence.
De l’animal immonde il fait le grognement Et le public de dire : “Oh ! charmant ! c’est charmant ! Bis ! bis ! bravo 1 cet homme est impayable,
Et son fausset est admirable ! "
Voilà que maintenant advient le vieux Roger,
Le public tout d’abord de le dévisager ;
(Lui cependant il avait en cachette
Un vrai cochon sous sa jaquette,)
Il salua d’un air narquois,
Et du cochon pinçant la queue en tapinois,
Le cochon torturé lâcha de sa narine
Le véritable ut de poitrine Dont la nature un jour aux cochons fit cadeau,
Cet ut, comme on le sait, qui n’est pas du tout beau. Alors tout ce public en masse Comme gamins au sortir de la classe De se lever, et d’un air folichon :
“ A la porte Roger 1 son cri n'est d’un cochon,
A la porte le vil paillasse,
A la porte l’oison 1’’
Quant au contrefaiseur il fut mis au pinacle,
Du goût n’était-il pas et l’arbitre et l’oracle ?
Mais du pauvre Roger sans rime ni raison Les sifflets furent le partage,
Et contre lui si fort s’enfla l’orage,
Qu’il dût penser à quitter la maison.
Toutefois au public avec grand’ patience Faisant humble salamalec :
“ Avant," dit-il, “ que je ne quitte avec Tous vos Bifflets, messieurs, vous permettrez, je pense, Que vous présente en ce dernier moment Ce cochon dont avez entendu l'instrument :
C’est un cochon réel. La pauvre créature Vient appeler de votre jugement! ”
Vous voyez par cette aventure,
Que les critiques, ces blagueurs Du mérite d’autrui qui se font les jaugeurs,
En savent long sur la nature I